Mathieu Leborgne Docteur en Sociologie, post-doctorant (LAMES) Mots-clefs : mémoire collective, territoire, Halbwachs, parc naturel régional, Verdon La question Lenjeu de cette thèse1 était de parvenir à objectiver une partie des relations complexes que lon peut présumer exister entre deux dimensions particulières de la vie sociale :
Le contexte est particulier : le maillage historique du territoire français (communes, départements, régions) est au centre des préoccupations administratives qui constatent un découplage croissant entre la fonction originelle des découpages anciens et les nouvelles pratiques territoriales (en termes de mobilité des populations, defficacité économique mais aussi en lien avec de nouvelles échelles à prendre en compte, tel que lespace européen et ses coopérations transfrontalières). Recompositions intercommunales, valses des territoires, on assiste donc aujourdhui à lémergence de nouvelles entités de vie (bassins de vie, demploi) qui se veulent en phase avec la fluidité des rapports de lhomme à ses espaces de vie. Pourtant, et cest lhypothèse que nous mettons en avant, la désindexation de lhomme à son milieu ne peut être totale. Des points dancrage ont toutes les chances dexister. Ils constitueraient un des éléments forts de la construction du sentiment dappartenance territoriale. Ces points dancrage, nous les appellerons marques territoriales : les mémoires collectives des groupes sociaux qui les portent en seraient un des principes forts. Imprimant durablement certaines entités territoriales, elles leur confèreraient la capacité de résister à cette désaffiliation socio-spatiale annoncée. On trouverait là les bases dun processus complexe qui narrêterait pas le mouvement, mais lui donnerait des cadres. La question que nous soulevons est donc de savoir quel rôle peuvent jouer les mémoires collectives dans la construction du sentiment dappartenance territoriale. Trois interrogations lui sont liées :
Le terrain et la méthode Proposer un travail sur la mémoire, en rapport avec la construction du sentiment dappartenance territoriale, peut interroger. Mobilité et "présentisme" saffichant sur le devant de la scène, comment en effet ne pas penser à certains relents conservateurs du temps où mémoire et territoire se mêlaient pour définir la nation, ou saffichaient pour revendiquer la petite région ? Méthodologie et architecture de la thèse A partir de la fin des années 70, deux éléments sont toutefois venus réorienter cette tendance "immobilisante" du recours au passé dans ses rapports à la dynamique des territoires : il sagit dune part de la question de la place de la nature dans les sociétés contemporaines (lordre écologique) et dautre part de lentrée en scène de la notion de patrimoine dans laquelle lhomme, la nature, la culture et lespace font système2. Comment donc aborder ces "catégories dévidence" qui font jouer ensemble mémoire, territoire, nature, patrimoine ? Comment les rendre palpables ? Leur objectivation simposait à nous. Cest la raison pour laquelle il nous fallait trouver un terrain de travail qui avait la capacité (ou la volonté) de les intégrer toutes ensemble, voire de les publiciser. Une structure de gestion territoriale est, en France, dédiée en grande partie à cela : les Parcs naturels régionaux (PNR). Invention de la DATAR à la fin des années 60, les PNR sont en effet envisagés, à lorigine, comme des structures de gestion de territoires particuliers ; ils viennent, en synergie, combler un manque (urbain) et remplir un vide (rural ou péri-urbain). Les dimensions naturelle, patrimoniale et mémorielle sont présentées comme étant au principe de leur avènement ; le tout dans une stratégie économique (de développement local) et sociale (déducation et de mixité sociale) prégnante, bien que souvent occultée. Le terrain que nous avons donc investi saccordait avec ces principes : les pays du Verdon, dans le sud-est de la France, entre le haut Var et les Alpes-de-Haute-Provence, haut lieu du tourisme mondial, devenus Parc naturel régional du Verdon (45 communes) seulement en 1997 ; comme si ce territoire avait été tenu à lécart, conséquence doubli et de résistance. Et en effet, cette thèse relate finalement lhistoire de résistances au pluriel. Les notions dancrage ou de marques y prennent ainsi toute leur importance :
Cest aussi lhistoire dindividus sociaux qui souhaitent opérer le passage de la résistance à la pacification ou, en tout cas, à la manière de faire communauté sur un espace particulier, puisquenvironnementalement remarquable. Cest ce que nous avons défini comme étant le projet socio-territorial du Parc naturel du Verdon. Plus que sur le plan de ladministration des territoires, de la politique locale ou de la protection dun environnement prestigieux mais fragile, le projet de territoire porté par le Parc aurait à voir avec le rôle quil peut jouer au niveau des rapports construits au passé des territoires. Il incarnerait la rencontre entre la construction sociale dune mémoire territoriale et sa mise en visibilité (dautres diraient sa mise en scène publique). La publicisation des territoires (labellisés PNR) correspondrait ainsi à un travail de fonctionnalisation de la mémoire territoriale, dont la mise en patrimoine (étymologiquement, les biens du père ) constitue un des éléments forts. Saccorder sur ce quon donne en patrimoine (à lAutre mais aussi à Soi) apparaîtrait alors comme un moyen de "faire communauté". Retour sur les marques territoriales : Maurice Halbwachs et après La première partie de la thèse sattache, après un retour sur un certain nombre de textes fondateurs, à définir ces marques territoriales. Elles prennent leur source dans le constat dun manque partiellement comblé par les sciences sociales depuis que le sociologue Maurice Halbwachs, à la fin de la Seconde Guerre, interrompit brutalement ses travaux dans le camp de concentration de Buchenwald : celui des rapports entre mémoire et non pas espace, ni lieux, mais territoire. Dans ce diptyque, outre sa mise en synergie, c’est à des questions d’échelle qu’on se confronte :
Lespace dHalbwachs, dans sa conception la plus proche de ce quon appelle aujourdhui territoire (terme peu usité jusquau milieu du siècle) sarrête à une abstraction (cest lespace juridique ou lespace mathématique de « La mémoire collective », publié à titre posthume en 1950). Lidée de la marque vient plus précisément dun autre ouvrage du sociologue, intitulé « La topographie légendaire des Evangiles en Terre sainte » (1942) où, en réponse aux critiques de Marc Bloch lhistorien, lauteur sattache à un travail à la fois dérudition ("sur les pas du Christ" pourrait-on dire) et de réflexion inédite sur le rôle des lieux (et leur succession, pèlerinage) dans la localisation du souvenir. Il parle de traces comme supports stables du souvenir. Nous parlerons de marque pour deux raisons que condense le terme :
La marque est une empreinte qui fait territoire : temps et espace sy mêlent, dans une acception sociale de la dimension spatiale. Doù le recours aux réflexions de Michel de Certeau qui voit dans le territoire la mise en mouvement des lieux quil résume dans la phrase : « le lieu est au mot ce que lespace ou le territoire est à la parole ». Nous y avons vu une manière pertinente de pointer ce qui manquait jusqualors dans la construction de larchitecture territoriale : la relation sociale. La marque territoriale telle que nous lavons définie se présente donc comme une synthèse déléments qui condensent les dimensions spatiale, mémorielle, factuelle et relationnelle. Parmi ces éléments, deux ont retenu notre attention : la figure du pionnier dune part, et les événements spatialisants dautre part, ceux qui laissent une empreinte physique a priori accessible sur un territoire. Tous deux ont constitué notre "matière de mémoire" (deuxième partie de la thèse), choix déléments ordonnés de manière chronothématique qui ont structuré depuis le milieu du XIXe siècle les territoires verdoniens et seraient ainsi amenés à en circonscrire les marques. Une sociologie de la marque se présente ainsi comme une sociologie de sa construction et de sa réception (troisième partie de la thèse). Des marques territoriales pour faire communautés ? Envisagées comme telles, les marques territoriales ont ainsi pour rôle de créer les cadres sociaux de cette construction communautaire, notamment dans ses rapports au passé. Un paradoxe dabord Le Verdon, cest à la fois le « Territoire sans nom » de Michel Marié (1982) et le « Territoire du vide » dAlain Corbin (exode rural, hémorragies des guerres, infrastructures défaillantes en termes de services aux populations, désintérêt de la puissance publique, autre que purement fonctionnel...). Deuxième fondement de la construction communautaire : les différentes modalités de rapports au passé rencontrées auprès des acteurs locaux Trois modalités émergent en particulier : le rappel ; la reconstruction/invention ; lévitement/enfouissement. Cette dernière, centrale dans le Verdon, émane de la rencontre avec ceux quon pourrait appeler « des instances personnifiées de régulation et de contrôle pour laccès à "lessence" du territoire ». Elles (ou ils) sont détentrices de "poches de mémoire" insondables, qui ne ressortissent pas à quelque chose de lordre de la préservation de la sphère privée mais bien de ce quon peut ou pas (veut ou pas) dire sur le territoire ("double-fond"). Paul Ricoeur pointe le paradoxe de loubli en rappelant le caractère objectal de la mémoire (« on se souvient de quelque chose ») : il poursuit en posant la question suivante, paradoxe de loubli : comment savoir quon a oublié sinon sous le signe du souvenir de loubli ? Oubli et mémoire sont intimement liés, le premier étant même pour Ricoeur une des conditions de la seconde. Ce détour par Ricoeur pour dire que dans le Verdon, on fait acte doubli et c’est une forme de résistance. Le territoire du vide se remplit (physiquement, mentalement - mythes-, administrativement -PNR, Pays,...) mais l’immunisation à l’autre reste forte. Dès lors, la communauté locale ne peut quêtre partielle. Cest ici quintervient une des caractéristiques fortes, métonymique presque, des territoires verdoniens : la prégnance des éléments du donné géographique (géologique pourrait-on dire) renforcée par le construit historico-symbolique (décrit dans la deuxième partie de la thèse). Pour le dire autrement, le territoire sefface au profit des lieux, et cette référence aux lieux (hauts lieux naturels) apparaît comme une manière déviter les implications mémorielles des communautés. Envisagée comme anhistorique à léchelle des préoccupations gestionnaires, la référence aux lieux nivelle les communautés en leur fixant un point commun dancrage, voire daccord : la nature atemporelle ou la marque indélébile. Cest au prix de cet accord dur - mais factice -que se condense le plus grand dénominateur commun de lensemble des communautés locales. En conclusion Quoiquil en soit, cest cette communauté partielle que la structure de Parc doit gérer (partielle dans tous les sens du terme : partielle, on la vu, dans son essence, mais aussi partielle dans sa présence ou son intermittence -saisonnalité). Le Parc se positionne pour cela dans la recherche dun système commun de représentations des rapports au passé, socialement construit. Confrontée à la fermeture (des mémoires), la mise en patrimoine est reçue comme une ouverture (économique, sociale, mémorielle). Cest, semble-t-il, dans cet entre-deux inabouti, avec lidée de nature au centre, que se trouvent les conditions dexistence de cette nouvelle marque territoriale en gestation que constitue le Parc, marque territoriale particulière dans laquelle « loubli conscient » joue un rôle quon qualifiera, à la suite de Ricoeur, de salvateur. Références
Chamboredon, J.C., Mathy, J.P., Méjean, & Weber F. (1985). Lappartenance territoriale comme principe de classement et didentification. Communication au colloque de Montpellier « Identité locale, identité professionnelle » (novembre 1984). Sociologie du Sud-Est, n° 41-44, 61-85.
Corbin, A. (1988). Le territoire du vide. L'Occident et le désir du rivage (1750-1840). Paris : Aubier.
De Certeau, M. (1990). L'invention du quotidien, 1. Arts de faire. Paris : Gallimard.
Halbwachs, M. (1971) [1n° édition 1941]. La topographie légendaire des Evangiles en Terre sainte. Paris : Presses Universitaires de France.
Halbwachs, M. (1994) [1n° édition 1925]. Les cadres sociaux de la mémoire. Paris : Albin Michel.
Halbwachs, M. (1997) [1n°édition 1950]. La mémoire collective. Paris : Albin Michel. Marié, M. (en collaboration avec Tamisier C.) (1982). Un territoire sans nom. Pour une approche des sociétés locales. Paris : Librairie des méridiens. Ricoeur, P. (2000). La mémoire, l'histoire, l'oubli. Paris : Le Seuil. |