Les sens sociaux.
Trois essais de sociologie cognitive.
Bernard Conein, 2005. Paris : Economica.

Le raisonnement sociologique, mis en place tout au long des dix chapitres et des trois parties de cet ouvrage novateur, tend à dégager un niveau de connaissance sociale, distinct de la part des processus réfléchis habituellement considérés. A ce titre, l’accent est mis sur « la compréhension intuitive et commune à partir d’une expérience directe des relations sociales », au regard des opérateurs primitifs liés à la vision, à l’attention conjointe, c’est-à-dire à la co-orientation en tant qu’ « action conjointe basée sur la mutualité et la réciprocité ». Ce sont les travaux sur la genèse des aptitudes sociales chez les primates et chez l’enfant qui permettent ici de comprendre de tels mécanismes perceptifs et visuels de la cognition sociale, et ainsi de mieux apprécier, à un autre niveau, la fiabilité de la part réfléchie de la connaissance, non plus renvoyée à des illusions représentationnelles, mais bien situées dans un espace d’objectivité et de vérité par son ancrage recognitionnel, voire naturel.

Ethologues, à l’exemple de Dunbar, cognitivistes spécialistes des problèmes de vision (Marr), de catégorisation (Rosch) ou d’autres domaines de la cognition, psychologues post-piagetiens, à l’exemple de Spelke, et divers chercheurs essentiellement anglophones sont ainsi convoqués en permanence à travers leurs multiples travaux de ces vingt dernières années, peu connus à vrai dire des lecteurs français non spécialistes.

Bernard Conein propose alors l’expression de « sens sociaux » - titre du livre - pour caractériser les aptitudes sociales mobilisant des informations mentales issues de la détection visuelle et des attentions sociales. Il s’agit bien de prendre en compte toute forme de combinaison entre des évaluations dans notre lien à autrui, en vue d’une entente autour d’un but commun d’une part, et des aptitudes attentionnelles aptes à permettre la formation de coalitions d’autre part. Le sens social apparaît alors comme une manière courante, commune, de comprendre l’environnement social.

De notre point de vue interdisciplinaire, il nous semble important de préciser la nouveauté d’une telle investigation en sciences humaines au regard des deux grands courants de la sociologie classique et de la sociologie interprétative. Ainsi, plutôt que de détailler les questionnements sociologiques étudiés de manière très spécifique, essentiellement les problèmes de catégorisation au sein de la désignation sociale et d’action conjointe en matière de conversation, nous préférons mettre l’accent sur l’originalité du questionnement relatif aux formes élémentaires de la cognition sociale dans la mesure où il ouvre des perspectives bien au-delà du champ sociologique.

En premier lieu, les choix du sociologue sont particulièrement complexes au regard des grands courants de la sociologie, et méritent donc une attention toute particulière. D’emblée, Bernard Conein s’éloigne du réalisme sociologique. Mais il le fait par souci de prendre ses distances vis-à-vis de toute affirmation sur l’autonomie ontologique du social, et non dans le rejet du modèle sociologique classique d’observation dans la constitution de l’objectivité des faits sociaux. Ne reprend-t-il pas, à de nombreuses reprises, l’une des données mises en valeur dans cette démarche objectivante, la co-orientation, sur la base des travaux de Simmel, Weber et surtout Goffman, créditant ce dernier d’être « le premier à avoir souligné le rôle de la co-orientation et de l’attention mutuelle dans les ouvertures d’une rencontre sociale » (p. 107) ?

De ce fait, Bernard Conein n’apparaît plus aussi proche de la sociologie interprétative qu’il semble l’avoir été du temps, dans les années 1980, où il contribua à faire connaître aux lecteurs français les travaux des ethnométhodologues Garfinkel, puis Sacks, dont il est encore beaucoup question dans cet ouvrage. Nous le savons, la sociologie interprétative déplace l’intérêt du chercheur vers la description des mécanismes de l’activité culturelle des membres d’une société : elle en vient ainsi à une microanalyse d’orientation herméneutique de l’activité cognitive des agents, de leurs ressources propres. Ainsi en est-il dans le débat classique autour de la question du suicide, de Durkheim à Atkinson et Sacks. Avec cet exemple célèbre au sein du débat sociologique, Bernard Conein montre que l’approche interprétative a le défaut majeur et paradoxal de ne prendre en compte que la part réflexive du verdict sur le suicide, et de laisser ainsi de côté l’étape initiale de la reconnaissance, de la discrimination, donc de la catégorisation restreinte mais primaire issue de l’examen visuel, perceptif du corps. Dans ses premiers travaux sociohistoriques sur les massacres punitifs pendant la Révolution française, ce sociologue, attentif un temps aux sources historiques, avait déjà bien marqué cette nécessité de ne pas confondre les niveaux de jugement et la diversité de leurs contextes.

Bernard Conein en vient alors à défendre une position originale sur la nature factuelle de la connaissance sociale. De fait il instaure un continuum dans les activités cognitives, ce qui permet d’ouvrir l’investigation sociologique à la complexité des niveaux, des trajets, qui nous mènent des propriétés proto-sociales où s’observent les formes primitives de la vie sociale, et où il est question de relations causales avec l’environnement, aux états intentionnels mieux connus des chercheurs. Les travaux des psychologues et des éthologues lui permettent alors de focaliser l’attention du sociologue sur des mécanismes perceptuels et attentionnels spécifiques où se manifeste une co-orientation favorable à l’information mutuelle, présociale.

Puis il nous propose de faire « un détour dans la nature » en posant la question : « Peut-on décrire le comportement social en prenant en compte des processus naturels, sans les réduire à ces derniers ? » (p. 136). Le pari naturaliste consiste ici à abandonner le ton normatif ordinaire du sociologue, à relativiser l’autonomisation du social, pour en venir ainsi à une insistance salutaire, avec Dennett, sur le fait que « tout phénomène s’analyse à plusieurs niveaux, qu’il existe une pluralité d’échelles de description pour chaque phénomène » (p. 138), et qu’il convient donc de révoquer tout refus d’explication en terme de causalité, qui est plus naturelle.

C’est ainsi que Bernard Conein, en s’efforçant de positionner, au sein de la première partie, la question des catégories en sociologie, le fait dans les termes d’une connaissance des principes qui gouvernent les modes d’existence des objets sociaux. De même, dans la seconde partie, il oriente l’analyse conversationnelle vers la question souvent abordée de la co-orientation sociale, au titre d’un continuum entre attention mutuelle, engagement conjoint et action commune où les processus pré-verbaux, de nature visuelle et attentionnelle, précèdent les processus verbaux favorables au renforcement des groupes humains.

Dans cet univers sociologique étendu, l’accent est mis sur l’objet pré-intentionnel, en interaction avec l’environnement. Le sens social prend alors consistance par la mise en évidence de mécanismes visuels, perceptuels et attentionnels co-orientés vers une interaction sociale de nature fonctionnelle pour les éthologues, quasi innée pour les psychologues. Il introduit à une connaissance sociale associée à l’information disponible sur l’environnement naturel, physique et donc complémentaire de la connaissance sociale basée sur les technologies cognitives confrontées aux processus communicatifs.

L’originalité d’un tel apport d’une sociologie cognitive non limitée à la cognition distribuée, c’est-à-dire à la description des formes collectives de la connaissance sous forme de processus réfléchis, se mesure à l’apport actuel de la mise en cause de l’antinaturalisme que nous trouvons chez d’autres chercheurs, en particulier Stéphane Haber ( Critique de l’antinaturalisme [2006], Paris : Presses Universitaires de France). Ce philosophe n’affirme-t-il pas la nécessité de raccorder l’activité sociale et les choses naturelles ? Le débat est donc ouvert là où ce chercheur propose de considérer des « bouts de nature » jusque dans l’espace public. Il s’agit de prendre au sérieux les choses naturelles qui persistent dans l’être social, en les décrivant comme parties prenantes d’interactions à visée normative, là où elles prennent valeur de quasi-intentions. De son côté, Bernard Conein plaide pour un naturalisme modéré qui introduit les propriétés naturelles et physiques dans l’analyse sociologique. Ainsi se réduit le fossé usuel entre le naturel et le social par l’articulation de l’ interactionnisme naturel dans les comportements sociaux aux propriétés reconnues comme exclusivement sociales. Nous retrouvons ici les préoccupations de Georges H. Mead récemment remises en valeur par les sociologues Daniel Cefaœ et Louis Quéré dans leur nouvelle traduction (2006, Paris : Presses Universitaires de France) de son ouvrage classique, L’esprit, le soi et la société .

Jacques Guilhaumou

Triangle, ENS de Lyon