Le raisonnement sociologique, mis en place tout au long des dix chapitres et des trois parties de cet ouvrage novateur, tend à dégager un niveau de connaissance sociale, distinct de la part des processus réfléchis habituellement considérés. A ce titre, laccent est mis sur « la compréhension intuitive et commune à partir dune expérience directe des relations sociales », au regard des opérateurs primitifs liés à la vision, à lattention conjointe, cest-à-dire à la co-orientation en tant qu « action conjointe basée sur la mutualité et la réciprocité ». Ce sont les travaux sur la genèse des aptitudes sociales chez les primates et chez lenfant qui permettent ici de comprendre de tels mécanismes perceptifs et visuels de la cognition sociale, et ainsi de mieux apprécier, à un autre niveau, la fiabilité de la part réfléchie de la connaissance, non plus renvoyée à des illusions représentationnelles, mais bien situées dans un espace dobjectivité et de vérité par son ancrage recognitionnel, voire naturel. Ethologues, à lexemple de Dunbar, cognitivistes spécialistes des problèmes de vision (Marr), de catégorisation (Rosch) ou dautres domaines de la cognition, psychologues post-piagetiens, à lexemple de Spelke, et divers chercheurs essentiellement anglophones sont ainsi convoqués en permanence à travers leurs multiples travaux de ces vingt dernières années, peu connus à vrai dire des lecteurs français non spécialistes. Bernard Conein propose alors lexpression de « sens sociaux » - titre du livre - pour caractériser les aptitudes sociales mobilisant des informations mentales issues de la détection visuelle et des attentions sociales. Il sagit bien de prendre en compte toute forme de combinaison entre des évaluations dans notre lien à autrui, en vue dune entente autour dun but commun dune part, et des aptitudes attentionnelles aptes à permettre la formation de coalitions dautre part. Le sens social apparaît alors comme une manière courante, commune, de comprendre lenvironnement social. De notre point de vue interdisciplinaire, il nous semble important de préciser la nouveauté dune telle investigation en sciences humaines au regard des deux grands courants de la sociologie classique et de la sociologie interprétative. Ainsi, plutôt que de détailler les questionnements sociologiques étudiés de manière très spécifique, essentiellement les problèmes de catégorisation au sein de la désignation sociale et daction conjointe en matière de conversation, nous préférons mettre laccent sur loriginalité du questionnement relatif aux formes élémentaires de la cognition sociale dans la mesure où il ouvre des perspectives bien au-delà du champ sociologique. En premier lieu, les choix du sociologue sont particulièrement complexes au regard des grands courants de la sociologie, et méritent donc une attention toute particulière. Demblée, Bernard Conein séloigne du réalisme sociologique. Mais il le fait par souci de prendre ses distances vis-à-vis de toute affirmation sur lautonomie ontologique du social, et non dans le rejet du modèle sociologique classique dobservation dans la constitution de lobjectivité des faits sociaux. Ne reprend-t-il pas, à de nombreuses reprises, lune des données mises en valeur dans cette démarche objectivante, la co-orientation, sur la base des travaux de Simmel, Weber et surtout Goffman, créditant ce dernier dêtre « le premier à avoir souligné le rôle de la co-orientation et de lattention mutuelle dans les ouvertures dune rencontre sociale » (p. 107) ? De ce fait, Bernard Conein napparaît plus aussi proche de la sociologie interprétative quil semble lavoir été du temps, dans les années 1980, où il contribua à faire connaître aux lecteurs français les travaux des ethnométhodologues Garfinkel, puis Sacks, dont il est encore beaucoup question dans cet ouvrage. Nous le savons, la sociologie interprétative déplace lintérêt du chercheur vers la description des mécanismes de lactivité culturelle des membres dune société : elle en vient ainsi à une microanalyse dorientation herméneutique de lactivité cognitive des agents, de leurs ressources propres. Ainsi en est-il dans le débat classique autour de la question du suicide, de Durkheim à Atkinson et Sacks. Avec cet exemple célèbre au sein du débat sociologique, Bernard Conein montre que lapproche interprétative a le défaut majeur et paradoxal de ne prendre en compte que la part réflexive du verdict sur le suicide, et de laisser ainsi de côté létape initiale de la reconnaissance, de la discrimination, donc de la catégorisation restreinte mais primaire issue de lexamen visuel, perceptif du corps. Dans ses premiers travaux sociohistoriques sur les massacres punitifs pendant la Révolution française, ce sociologue, attentif un temps aux sources historiques, avait déjà bien marqué cette nécessité de ne pas confondre les niveaux de jugement et la diversité de leurs contextes. Bernard Conein en vient alors à défendre une position originale sur la nature factuelle de la connaissance sociale. De fait il instaure un continuum dans les activités cognitives, ce qui permet douvrir linvestigation sociologique à la complexité des niveaux, des trajets, qui nous mènent des propriétés proto-sociales où sobservent les formes primitives de la vie sociale, et où il est question de relations causales avec lenvironnement, aux états intentionnels mieux connus des chercheurs. Les travaux des psychologues et des éthologues lui permettent alors de focaliser lattention du sociologue sur des mécanismes perceptuels et attentionnels spécifiques où se manifeste une co-orientation favorable à linformation mutuelle, présociale. Puis il nous propose de faire « un détour dans la nature » en posant la question : « Peut-on décrire le comportement social en prenant en compte des processus naturels, sans les réduire à ces derniers ? » (p. 136). Le pari naturaliste consiste ici à abandonner le ton normatif ordinaire du sociologue, à relativiser lautonomisation du social, pour en venir ainsi à une insistance salutaire, avec Dennett, sur le fait que « tout phénomène sanalyse à plusieurs niveaux, quil existe une pluralité déchelles de description pour chaque phénomène » (p. 138), et quil convient donc de révoquer tout refus dexplication en terme de causalité, qui est plus naturelle. Cest ainsi que Bernard Conein, en sefforçant de positionner, au sein de la première partie, la question des catégories en sociologie, le fait dans les termes dune connaissance des principes qui gouvernent les modes dexistence des objets sociaux. De même, dans la seconde partie, il oriente lanalyse conversationnelle vers la question souvent abordée de la co-orientation sociale, au titre dun continuum entre attention mutuelle, engagement conjoint et action commune où les processus pré-verbaux, de nature visuelle et attentionnelle, précèdent les processus verbaux favorables au renforcement des groupes humains. Dans cet univers sociologique étendu, laccent est mis sur lobjet pré-intentionnel, en interaction avec lenvironnement. Le sens social prend alors consistance par la mise en évidence de mécanismes visuels, perceptuels et attentionnels co-orientés vers une interaction sociale de nature fonctionnelle pour les éthologues, quasi innée pour les psychologues. Il introduit à une connaissance sociale associée à linformation disponible sur lenvironnement naturel, physique et donc complémentaire de la connaissance sociale basée sur les technologies cognitives confrontées aux processus communicatifs. Loriginalité dun tel apport dune sociologie cognitive non limitée à la cognition distribuée, cest-à-dire à la description des formes collectives de la connaissance sous forme de processus réfléchis, se mesure à lapport actuel de la mise en cause de lantinaturalisme que nous trouvons chez dautres chercheurs, en particulier Stéphane Haber ( Critique de lantinaturalisme [2006], Paris : Presses Universitaires de France). Ce philosophe naffirme-t-il pas la nécessité de raccorder lactivité sociale et les choses naturelles ? Le débat est donc ouvert là où ce chercheur propose de considérer des « bouts de nature » jusque dans lespace public. Il sagit de prendre au sérieux les choses naturelles qui persistent dans lêtre social, en les décrivant comme parties prenantes dinteractions à visée normative, là où elles prennent valeur de quasi-intentions. De son côté, Bernard Conein plaide pour un naturalisme modéré qui introduit les propriétés naturelles et physiques dans lanalyse sociologique. Ainsi se réduit le fossé usuel entre le naturel et le social par larticulation de l interactionnisme naturel dans les comportements sociaux aux propriétés reconnues comme exclusivement sociales. Nous retrouvons ici les préoccupations de Georges H. Mead récemment remises en valeur par les sociologues Daniel Cefa et Louis Quéré dans leur nouvelle traduction (2006, Paris : Presses Universitaires de France) de son ouvrage classique, Lesprit, le soi et la société . Jacques Guilhaumou Triangle, ENS de Lyon
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