Lorcerie Françoise Chargée de Recherche en Science Politique au CNRS On propose de réunir sous la dénomination de paradigme de l'ethnicité l'ensemble des concepts et théories des sciences sociales qui prédisent et décrivent l'impact psycho-socio-politique des catégories ethniques en usage dans les sociétés contemporaines. Ce paradigme s'est implanté parmi les chercheurs français au cours des années 1990. Opposé à tout essentialisme, il a nourri des travaux variés sur les dynamiques sociales, culturelles et politiques suscitées par la présence dans la société nationale de populations qui sont vues comme différentes, venues d'ailleurs, "issues de l'immigration". Les travaux sur l'impact de la catégorisation ethnique au sein de l'école en sont une illustration parmi d'autres, mais en l'espèce, cet impact est plus méconnu et plus systémique que dans des secteurs comme le travail, où des discriminations directes sont mises en évidence. Le paradigme de l'ethnicité éclaire finalement la crise de la politique française "d'intégration", écartelée entre la nouvelle reconnaissance des discriminations à base ethnique et la réaffirmation politique de l'identité majoritaire. Mots-clefs : catégorisation ethnique, discrimination, intégration, école, justice On peut nommer paradigme de lethnicité l’ensemble des concepts et théories des sciences sociales qui décrivent l’impact social des "catégories ethniques", c’est-à-dire les classements sociaux qui reposent sur la croyance que les individus ont des "origines profondes" différentes ou, comme le dit plus brutalement Max Weber, fondateur du paradigme de l’ethnicité en sciences sociales, la croyance en des « communautés de sang ». Ce paradigme sest pour lessentiel développé ailleurs quen France, en pays anglo-saxon surtout, avec un détour nordique pour la pensée phare de lanthropologue Fredrik Barth (1995)1. Cependant il connaît depuis peu un véritable développement en France (1er §). Ces développements salimentent entre autres des observations faites dans lespace scolaire, où la traditionnelle approche "défectologique" de la scolarisation des enfants dimmigrés nest décidément plus de mise (2ème §). Par ailleurs, la prise de conscience des processus ethniques et de leurs effets inégalitaires réamorce une réflexion sur la justice sociale et la démocratie (3ème §). Les groupes ethniques comme construits sociaux. Les jeux de l'attribution et de l'identification ethniques Suivant Barth, qui reprend le sillon tracé par Weber, les catégories ethniques résultent dune activité mentale qui «classe une personne selon son identité fondamentale, la plus générale, quon présume déterminée par son origine et son environnement ». Weber parlait, lui, de « croyance », opérant par là-même un déplacement crucial par rapport à une vision essentialiste de lethnique comme patrimoine qui lierait un groupe dont lexistence serait donnée et ancienne, une "tribu" (cette vision fut longtemps celle de lethnologie, et cest encore elle qui prévaut ordinairement dans la façon denvisager aujourdhui les immigrés comme groupe ethnique). En faisant de la croyance, ou de lactivité mentale le principe de base des processus ethniques, Weber comme Barth invitent à comprendre les groupes ethniques comme des construits psycho-socio-politiques, des produits de lactivité sociale globale. En outre, il ny a aucune raison de réserver ce type de croyance aux sociétés non industrielles et sans Etat. Les processus ethniques sont universels, selon les deux auteurs. Ils mobilisent un « imaginaire de communauté profonde », en face dautres : de sorte que les processus d identification ethnique (limaginaire du "nous") vont de pair avec des processus d attribution ethnique (la construction fantasmatique dun ou plusieurs "eux "). Et la nation - la communauté nationale -, alliée ou opposée à dautres, est lunité ethnique typique du monde contemporain. Mauss raisonne de façon analogue, en utilisant de façon plus approximative le concept de "race" : « Une nation complète, écrit-il vers 1920, est une société intégrée suffisamment, à pouvoir central démocratique à quelque degré, ayant en tous cas la notion de souveraineté nationale et dont, en général, les frontières sont celles dune race, dune civilisation, dune langue, dune morale, en un mot dun caractère national ». Il précise aussitôt : « Une nation moderne croit à sa race. Croyance dailleurs erronée, surtout en Europe [...]. En somme, cest parce que la nation crée la race quon a cru que la race crée la nation »2. Le raisonnement est grosso modo le même. Le concept d ethnicisation, souvent employé aujourd’hui dans les sciences sociales françaises, a l’avantage d’expliciter par son suffixe le caractère "en acte" des processus ethniques. Il peut être tenu, nous semble-t-il, pour un véritable apport de la pensée française au paradigme de l’ethnicité. Extension du concept de racisation établi par Colette Guillaumin (2002), il pose la construction ethnique comme un processus social sui generis, dont il invite à penser/décrire les logiques psycho-socio-politiques. Mis en circulation notamment dans le cadre du GDR Relations interethniques et migrations internationales (1996-2002), le concept dethnicisation couvre un faisceau dhypothèses de travail telles que les suivantes :
Le paradigme de l'ethnicité et l'espace scolaire Lécole transforme des différences de statut social en différences de statut scolaire, cest une des grandes thèses de Bourdieu, reprise et étayée par nombre de travaux empiriques. On peut faire lhypothèse que parmi des différences sociales ainsi transposées, il y a les différences ethniques : lécole peut transformer les différences ethniques qui prévalent dans son contexte (proche ou global) en différences scolaires, et ceci peut en retour avoir des effets sur les relations ethniques dans lenvironnement social de lécole. Les grandes liaisons que lon peut envisager se schématisent dans le tableau suivant4.
Figure 1. Un cadre analytique pour l'étude des modes et enjeux de l'ethnicité à l'école
Linstitution scolaire figure ici en fond grisé. Elle est saisie comme une organisation sociale qui fait partie du système institutionnel national : elle sinsère dans lenvironnement social global (noté 1β ) ainsi que dans un environnement local (1α), deux niveaux reliés de la constitution de la société. Létude des processus ethniques amène à sinterroger sur les conditions et les modalités selon lesquelles les statuts et rapports ethniques qui prévalent dans lenvironnement social et politique sactualisent dans lEcole, à tous les niveaux (flèches de ( 1β ) et (1β) vers (2), (3), (4) ). Mais, par ailleurs, lEcole produit des effets sociaux. On peut donc aussi lenvisager comme un relais par lequel la catégorisation ethnique se module, sintensifie ou satténue, par le biais des activités qui seffectuent dans son cadre (flèche de retour de (3), (4) et (5) vers (1β) ). On pourra donc par exemple chercher à voir si et en quoi :
Les travaux sur lécole mobilisant la problématique de lethnicité ont démarré en France dans le courant des années 1990. Ils avaient eu des devanciers qui avaient mis en évidence, en partant dune approche marxiste et à propos des enfants dimmigrés, comment la catégorisation ethnique surdétermine la catégorisation socio-économique chez les agents scolaires (Léger, Tripier, 1986) et peut en renforcer les effets discriminatoires (Zirotti, 1979 ; Zimmermann, 1978). Ils se sont développés aujourdhui de façon conséquente : lécole est, semble-t-il, le secteur de laction publique où les travaux qualitatifs sur les processus ethniques sont les plus abondants, les plus approfondis, et ce, paradoxalement, en labsence de statistiques précises à léchelle nationale, le ministère de lEducation nationale nayant exploité ses données de panel sur lorigine des élèves quen une occasion, au milieu des années 1990 (Vallet & Caille, 1996). En comparaison, on sait peu de choses en sciences sociales sur lethnicisation des relations des jeunes avec la police, alors que le problème est un problème public, venu spectaculairement sur le devant de la scène médiatique lors des émeutes de novembre 2005. On na presque rien sur laction judiciaire et lethnicité ; très peu sur lethnicisation des relations carcérales, etc. En dehors du domaine public, on a dexcellents travaux statistiques sur les discriminations ethniques dans le travail mais peu dexplorations qualitatives ; une excellente synthèse sur le logement (Simon, 2001), mais non publiée. A linverse, dès 1998, le Haut Conseil à lintégration a pu consacrer à lécole un long chapitre de son rapport sur la lutte contre les discriminations, en se basant notamment sur les travaux quantitatifs et qualitatifs qui avaient mis en évidence, dès ce moment, la corrélation entre le niveau de violences (subies et agies) dans les établissements, et la proportion des enfants dimmigrés ainsi que leur place dans la structure scolaire, fonction de lorganisation des établissements. Les travaux récents éclairent notamment les deux premières rubriques de questions mentionnées ci-dessus, lesquelles, il faut le souligner, ne sont distinguées que pour mettre le raisonnement analytique à lépreuve5. Dans des méthodologies différentes, les travaux d’Eric Debarbieux, Jean-Paul Payet, Catherine Barthon, Joëlle Favre-Perroton, Christian Rinaudo, Christian Poiret, Georges Felouzis, Fabrice Dhume, et dautres6 ont produit des résultats qui approfondissent la compréhension des processus ethniques à lécole tout en affinant lapproche française de lethnicité en acte. Sans quil soit question de les résumer, soulignons deux points. Les travaux montrent, de façon vivante et circonstanciée, les dynamiques mutuelles de lattribution et de lidentification ethniques : il y a une détermination réciproque dans lespace scolaire entre ces deux faces des processus ethniques que sont lattribution daltérité (ici à certains élèves) et les conduites plus ou moins agressives daffichage daltérité (par certains élèves), et comme lécole est un espace-temps clôturé, lobservation dépisodes associant les deux aspects est relativement facilitée. Les travaux montrent aussi la dépendance quentretiennent les processus ethniques avec les facteurs organisationnels : les relations entre élèves et agents scolaires se "désethnicisent" quand saméliorent les conditions organisationnelles dapprentissage dans létablissement. Autrement dit, le facteur (3) dans le schéma est décisif. Sachant que dans lenvironnement français daujourdhui la catégorisation ethnique est toujours disponible pour les acteurs, les processus ethniques sactivent ou se désactivent dans lécole selon les conditions contextuelles offertes par létablissement. Quand un établissement a construit un climat de confiance et de travail avec ses élèves, ce qui suppose réunies diverses conditions - qui ne vont pas de soi - sur la coordination du travail des agents scolaires et la politique pédagogique de létablissement, alors la saillance ethnique est contrôlée, les dysfonctionnements sont limités (Lorcerie, 2006). Cela ne tient pas prioritairement aux personnalités des élèves ni à leur quantité. Il peut y avoir beaucoup denfants dimmigrés dans un établissement sans que la saillance ethnique soit sensible ; comme il peut y en avoir peu, et que la catégorisation ethnique soit virulente. Quelle "politique d'intégration" ? Relations ethniques et justice sociale En octobre 1998, le gouvernement (alors socialiste) a reconnu lexistence de discriminations dites raciales (le mot "racial" sonne mieux, apparemment, que "ethnique" dans lusage politiquement correct du français), et la nécessité de les combattre. Le Haut Conseil à lintégration, en accord avec des travaux qui se menaient alors à la Commission européenne, venait de définir la discrimination de façon extensive comme « toute action ou attitude qui conduit, à situation de départ identique, à un traitement défavorable de personnes du fait de leur nationalité, origine, couleur de peau ou religion, quune intention discriminante soit, ou non, à lorigine de cette situation » (HCI, 1998, p. 10) ; autrement dit, il prenait en compte non seulement la discrimination "directe", interpersonnelle, mais la discrimination "systémique" ou institutionnelle. Une réorientation de la politique française dintégration sen est suivie, énoncée en termes de « lutte contre les discriminations » et de « vivre ensemble », en ayant souci particulièrement des jeunes issus de limmigration, pour la plupart de nationalité française. Le principe de lutte contre les discriminations est transposé dans la législation du travail par la loi du 16 novembre 2001. La nouvelle problématique est avalisée par la droite en 2002, lors de son arrivée au pouvoir, le thème chiraquien de la « cohésion sociale » y fait implicitement allusion. Et une autorité indépendante dexpertise, dinvestigation et dintervention, dont le champ de compétence inclut les discriminations de toute nature, est installée en 2005, la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour légalité (HALDE). Pour autant, la nouvelle problématique heurte la philosophie publique de lintégration, à la fois nationaliste et républicaine, qui est devenue une référence consensuelle dans la sphère partisane et médiatique au cours des années 1990 (Favell, 1998). Les nouvelles dispositions, plus ou moins imposées à léchelle européenne, sont mises en uvre sans empressement. La pénalisation des discriminations au travail ou devant le travail ne trouve quune traduction judiciaire restreinte (Lanquetin, 2006). La HALDE tarde à publiciser une ligne daction. Au total, la nouvelle politique dintégration est loin dêtre à la mesure de la discrimination. Dautant que linstrument même de la mesure nest plus mis en uvre par les producteurs publics de statistiques, à savoir lusage des indicateurs de lorigine pour mesurer la discrimination, bien que les données soient enregistrées. Mobilisés dans des études au milieu des années 1990, à la demande expresse du premier HCI (1991), les indicateurs statistiques des trajectoires immigrées sont laissés de côté depuis lors. La politique scolaire répercute cet attentisme. Aucune disposition na été prise pour introduire dans le curriculum une éducation contre la discrimination. Le thème de la discrimination a fait une entrée discrète dans le programme dEducation civique, juridique et sociale des lycéens professionnels. Finalement, la seule disposition nouvelle intervenue en matière de gestion scolaire de la différence est la loi du 15 mars 2004 prohibant « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ». Elle s’analyse, du point de vue du paradigme de l’ethnicité, comme une réaffirmation de la prévalence de l’identité majoritaire (la laïcité s’est vue redéfinie comme la colonne vertébrale de l’identité nationale), avec une pression renforcée à la conformité du minoritaire (assimilationnisme), cautionnée par le dénigrement de l’islam (Lorcerie, 2005). La politique française dintégration apparaît donc en crise, tiraillée entre des orientations contradictoires que le paradigme de lethnicité permet de lire. Dune part, elle tend à reconnaître et traiter les discriminations ethniques, cest-à-dire les atteintes à la justice sociale, avec ou sans évidence raciste, dont sont victimes en particulier les jeunes issus de limmigration extra-européenne ; dautre part, elle entend réaffirmer lexcellence du modèle national, qui impute les problèmes unilatéralement aux immigrés et exige deux une soumission culturelle, et spécifiquement une adhésion au modèle républicain de lindividu, qui privilégie - de façon fort irréaliste sociologiquement - le lien direct entre lindividu et lEtat en tenant à distance les groupes dappartenance. Voilà un "dilemme ethnique". Il nest pas propre à la France : ses modalités sont certes françaises, non sa structure. Ce type de dilemme alimente tout un pan de travaux de la philosophie politique contemporaine en Amérique et en Europe, qui visent à énoncer les conditions de la justice sociale et de la pérennité des institutions démocratiques, dans des sociétés nationales qui ne peuvent pas ou plus simaginer sur un mode unitaire, car des fractions y existent qui ont des raisons de se sentir mises à lécart par les fonctionnements majoritaires. Lexistence de discriminations à large échelle est un symptôme de tels fonctionnements. Sur quelle base peut alors seffectuer la "communalisation" de la société politique ? Certains philosophes ont pensé que le simple partage pratique dinstitutions civiles et politiques bien construites, garantissant lexpression des individus et la réciprocité des échanges, était propre à réguler les conflits dintérêts, et assurer la pérennité de la communauté sociétale. Rawls et Habermas sont de ceux-là, avec des formules différentes7. Dautres ont introduit la problématique de la reconnaisssance, condition du développement général dun sentiment dappartenance (voir le court texte pédagogique de Parekh, 2003). "Léducation interculturelle" est une voie denrichissement de léducation qui peut aller dans ce sens, si lon précise convenablement ses fondements psycho-sociaux et politiques, et ses modalités de mise en uvre. Il sagit dabord de ne pas prendre au mot lidée de culture présente dans interculturel. Cest beaucoup plus didentités sociales quil sagit (majoritaires/minoritaires - v. Conseil de lEurope, 1986). Et lobjectif pédagogique nest pas leur connaissance, mais la mise en place de dispositions, lactivation de valeurs, et lacquisition de savoirs favorisant le « vivre ensemble » (Pagé, 1993) dans une société qui ne peut plus se penser, comme dans l’Etat-nation de la 3ème République, comme une unité naturelle, agrégée par des racines profondes et une mémoire commune. Dans le débat français sur la laïcité, Bruno Latour (2004) a soutenu que l’enjeu démocratique n’était pas aujourd’hui de repousser la manifestation des identités, mais de les « tricoter ensemble ». De fait, entre faire connaître des cultures et tricoter ensemble des identités, il y a une différence de cible que le paradigme de lethnicité permet de valider. La métaphore saisit assez bien le propos général dune éducation contemporaine au non-racisme, à la démocratie en contexte pluraliste, dune éducation interculturelle, - quel que soit le nom attribué à cette visée. On peut la définir comme lensemble diversifié dactions conduites par les agents scolaires pour abaisser les attributions ethniques dans le contexte scolaire, et favoriser lémergence chez les élèves dune culture démocratique consistante, intégrant la relation à lautre8. Mais lobservation du terrain scolaire français (section 2 de cet article) incite à ne pas dissocier, dans la pensée dune école juste, le souci de la reconnaissance et celui de la performance institutionnelle. Car ils savèrent liés fonctionnellement. Une école qui ne ménagerait pas des conditions dapprentissage équitables ne peut pas être libérée des attributions ethniques : elle y trouve des justifications à bon compte de ses dysfonctionnements. Le bon fonctionnement de lécole, en contexte ethnicisé, implique une distribution satisfaisante des connaissances ainsi que de la reconnaissance. On peut probablement généraliser : un fonctionnement juste de la société, partout où la catégorisation ethnique fait partie de la vie sociale, implique à la fois de la reconnaissance et une distribution équitable des biens. Cest ce quargumente Nancy Fraser (2005), dans un petit livre stimulant, où le sentiment républicain trouve à se ressourcer... Références Barth, F. (1995). 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