Marseille, entre ville et ports
Les destins de la rue de la République

• Fournier, P., & Mazzella, S., (sous la direction, 2004)
Paris : La Découverte

Le présent ouvrage résulte d’une recherche collective menée dans le cadre de deux laboratoires, le LAMES et le SHADYC, autour de Jean-Claude Chamboredon et sous la direction de Pierre Fournier et de Sylvie Mazzella. Il s’agit d’observer une rue au bâti d’allure bourgeoise, et de fait peuplée en partie par des couches populaires “supérieures” : pendant une longue période, elle appartient à un bailleur unique et fait face aujourd’hui à un vaste projet d’aménagement qui renvoie l’image d’un espace déclassé, donc dans l’urgence de la rénovation. Si les considérations sociologiques et anthropologiques dominent le regard porté par les chercheurs sur la rue de la République, son histoire est d’autant plus prise en compte qu’elle s’articule sur la reformulation récente de l’histoire sociale, en particulier au contact des dynamiques urbaines. C’est ainsi qu’il convient de considérer, avec l’historien Bernard Lepetit, que «l’espace social est tout plein de formes passées (normes, institutions, objets) dont l’usage au présent renouvelle le sens», ouvrant ainsi la possibilité d’une étude microhistorique s’enchâssant dans des échelles spatiales et sociales diversifiées.
En effet, l’ampleur de la documentation consultée - de l’enquête sous forme d’entretiens à la consultation des annuaires de notabilité, en passant par la prise en compte des recensements, des baux locatifs, des mutations de fonds de commerce, etc. - permet de faire varier les points de vue et les échelles au point de révéler une autre trame, une autre organisation sociale que celles véhiculées par la vision macrohistorique des aménageurs.
Il est vrai que la multiplication actuelle des discours sur le déclin d’une rue en attente de transformation ne facilite pas l’enquête : elle nécessite une prise de distance en matière d’action publique, tout en s’appuyant sur des considérations d’ordre historique. D’une part, l’échec financier et social de l’aménagement de la rue de la République a été notifié les lendemains mêmes de sa percée, dans la période haussmannienne, faute d’avoir répondu à une logique spéculative de visée bourgeoise (Pierre Fournier, Sylvie Mazzella). D’autre part, le projet actuel d’établissement Euroméditerranée, de reformulation en reformulation, apparaît plutôt bricolé, fait d’ajustements expérimentaux et peu finalisés, du moins en ce qui concerne la rue de la République (Jérôme Dubois, Maurice Olive).
A ce titre, les contributeurs à cet ouvrage collectif sont plus à l’aise dans la mise en évidence des espaces de disponibilité pour toutes sortes de phénomènes économiques, sociaux et politiques perceptibles à l’intérieur de la rue : un vote plutôt à droite, accompagné par le clientélisme et la notabilité des présidents des comités d’intérêt de quartier (Pierre Fournier, Cesare Matina) ; une occupation du bâti par «une élite de second ordre» tant dans un parcours résidentiel à l’intérieur d’un immeuble que dans la présence d’une élite médicale, sans qu’il soit vraiment possible de parler d’une rue bourgeoise, du moins en terme de pérennité sociale et d’héritage (Pierre Fournier, Sylvie Mazzella, Francesca Sirna, Anne-Marie Arboro) ; une mutation commerciale dynamique pour les nouveaux arrivants (Michel Peraldi), y compris sous la forme «métissée» de la restauration rapide (Florence Bouillon) ; un système efficace d’agences d’intérim au profit de «la fabrication d’une main d’œuvre» en plein centre ville (Catherine Faure-Guichard, Pierre Fournier), alors que la politique urbaine relève plus d’une attente concertée que d’un abandon concerté, au regard des projets d’aménagement (Sylvie Mazzella). Restent aussi, à mi-chemin de la gare et du port, des lieux de rendez-vous, des pratiques de circulation et d’occupation de la rue qui contribuent à mélanger des populations immigrées arrivées par vague, à l’exemple des vietnamiens (Alain Guillemin), des populations de passage comme les marins et des professions marginalisées, à l’exemple de la prostitution. La description des faits, souvent individualisés par les enquêteurs (Anne-Marie Arborio, Sylvie Bredeloup, Marion Pierre), met ici plus en évidence un espace provisoire de visibilité, de respectabilité et d’honorabilité locale que le phénomène attendu, et mentionné, de la stigmatisation sociale.
Dans un tel paysage de rue, il apparaît, en dépit d’une indéniable dynamique sociale au fil des décennies, que les appartenances sociales qui se sont longtemps déclinées sur le mode de l’adhésion à un mode de vie bourgeois ont fini, surtout pour la part la plus âgée de la population, par s’inverser dans la peur du déracinement. Nous sommes ainsi confrontés, semble-t-il, à un processus historique différent de celui des cités marseillaises où l’évolution sensible de la perception des modes d’habiter la cité, qui s’est longtemps déclinée sur le mode de la captivité ou de l’exil, tend de plus en plus à se dire sur le mode de l’enracinement. La percée haussmannienne de la rue de la République a instauré, au regard de cette vaste étude sociologique, un espace interstitiel au milieu des quartiers populaires, certes au bénéfice d’une ascension sociale diversifiée, mais selon un embourgeoisement temporaire, et très lié aux vagues successives d’immigration. Ici, à la différence des cités, la dynamique sociale semble plus associée à des liens de clientèle et à un comportement électoral de droite dans une quartier qui vote plutôt à gauche qu’à une culture civique garante d’une certaine pérennité culturelle. Ainsi le renouvellement permanent, le reclassement périodique des catégories sociales montantes habitant le bâti bourgeois de la rue de la République s’accompagnent d’un réel sentiment de déclassement des anciens arrivants, les plus écoutés par les pouvoirs publics, au plus grand profit de la «table rase» proposée par les aménageurs.
Soulignons enfin que la mémoire de la ville de Marseille ressort singulièrement enrichie de cette analyse, certes à plusieurs mains, mais à qui Pierre Fournier et Sylvie Mazzella ont su donner à chaque étape une forte cohérence. L’exemplarité de ce remarquable travail collectif ne peut échapper au lecteur soucieux d’une approche renouvelée de l’histoire sociale d’une ville et de ses habitants.

Jacques Guilhaumou

Triangle, ENS de Lyon