Les bibliothèques marseillaises, consommation culturelle et production de mixité sociale

• Pérez Patrick
• Soldini Fabienne

Depuis les années quatre-vingt, les bibliothèques publiques en France se sont considérablement transformées en même temps que leur nombre augmentait. Tout d’abord, elles sont devenues en accès libre, c’est-à-dire que l’usager n’a plus besoin de passer par un membre du personnel pour consulter un livre mais que celui-ci est directement accessible sur les rayonnages. D’entrepôt à livres, elles sont devenues des espaces de libres circulation et consultation, que l’usager soit inscrit ou non. A cela s’est ajoutée la métamorphose de la bibliothèque en médiathèque : outre des livres, l’usager peut aussi emprunter des cassettes audio et vidéo, des cédéroms, des DVD, avec pour conséquence deux nouveaux publics : des non lecteurs mais emprunteurs de musique ou de films, des non inscrits, usagers des biens culturels proposés in situ ou plus prosa’quement des espaces (tables des salles de lecture ou de travail, espaces déambulatoires tels les couloirs, escaliers et esplanades). Parallèlement à ces transformations des bibliothèques, les années quatre-vingt ont vu un autre changement qui s’est répercuté sur leur fréquentation : la massification de la scolarité associée à des politiques scolaires et culturelles de présentation, à travers les visites de classe, des bibliothèques comme lieu de ressources scolaires, par la possibilité de travailler sur place, de consulter des ouvrages facilitant la production de devoirs écrits ou d’exposés oraux. Ce qui a eu pour résultat d’amener dans les salles de lecture, et plus particulièrement dans les bibliothèques implantées dans des quartiers populaires, des publics collégiens, qui les ont transformées en salles de travail scolaire, par exemple en utilisant les présentoirs d’ouvrages comme tables de travail. Ils ont aussi introduit des nouvelles pratiques, dont une sociabilité discrète ou ostentatoire entre pairs, qui bousculent l’usage traditionnel des salles de lecture, ses règles comportementales implicites, que les personnels de bibliothèque doivent gérer.

Lieux et méthodologie de l'étude
L'étude concerne cinq bibliothèques de Marseille : la bibliothèque centrale, les deux bibliothèques de secteur et deux bibliothèques de quartier. On a procédé par entretiens semi-directifs avec des membres du personnel et des usagers, ce qui a permis d’analyser les représentations à l’Ïuvre. Quant aux conduites, elles ont été appréhendées par observation in situ . Quarante entretiens ont été enregistrés avec des membres du personnel des bibliothèques, à quoi s’ajoutent des entretiens informels (i.e. non directifs et non enregistrés) avec cinq membres du personnel dans trois bibliothèques différentes. Trois entretiens enregistrés et sept entretiens informels ont été conduits avec des usagers jeunes, informels en raison de la spécificité de ce public qu’il est délicat de faire parler, et particulièrement rétif à tout mode d’enregistrement.
L’observation in situ s’est déroulée de mai 2000 jusqu’à mi-mai 2001, à un rythme de 3-4 jours par semaine. Les observations ont été menées dans les différents espaces : sections adulte, sections jeunesse, les espaces périodique, les salles de travail, les toilettes, les couloirs. Elles ont été aussi prolongées à l’extérieur des bibliothèques : les esplanades, les cours ; et aux abords : dans les rues périphériques et dans les centres commerciaux, pour les deux bibliothèques qui y sont insérées.
On a également procédé à une enquête par questionnaires (750) auprès des usagers, jeunes et adultes, pour cerner de façon quantitative leurs pratiques d’emprunt et de séjour.
Si chaque bibliothèque possède son propre mode de fonctionnement, des constantes se retrouvent néanmoins, qui autorisent l’élaboration de modèles théoriques explicatifs des fonctionnements conflictuels qui s'y produisent, et parfois générés par l’institution elle-même, au-delà des établissements et des acteurs en présence. Pour l'analyse, on a voulu sortir du relativisme consistant à mettre l’accent sur les variables propres à chaque espace et personnalité pour dégager les invariants liées à l’institution d’une part, et à un ensemble de représentations sociales, communément partagées, et qui jouent comme principe unificateur des terrains appréhendés.

Les bibliothèques marseillaises

Marseille possède des espaces bibliothèques très contrastés et des publics venus de tous horizons sociaux, la mixité sociale étant en effet une des caractéristiques de la fréquentation des bibliothèques (Vialle, 1994). Elles se répartissent en trois catégories : bibliothèque centrale (la défunte bibliothèque Saint-Charles remplacée aujourd’hui par la Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale (BMVR) de l’Alcazar) qui est la plus importante en terme de locaux et d’activités et dont les bâtiments contiennent les bureaux de la direction générale, bibliothèques de secteur (Le Merlan pour les quartiers Nord, quartiers populaires qui mêlent grands ensembles et anciens villages, et Léon-Gabriel Gros, dite « Bonneveine », dans les quartiers Sud, quartiers chic qui comprennent toutefois quelques cités ouvrières), et bibliothèques de quartier. Les bibliothèques centrale et de secteur sont des bibliothèques d’emprunt et de séjour où l’usager peut s’installer pour lire et écrire, tandis que la dernière catégorie de bibliothèques, les bibliothèques de quartier, furent conçues comme de simples lieux d’approvisionnement au séjour limité au temps de choix des ouvrages à emporter. Mais les nouvelles formes d’appropriation des bibliothèques par les publics jeunes ont rendu ces découpages caducs puisqu’ils les ont transformées, en faisant leurs devoirs sur place et en requérant pour ce faire l’aide des bibliothécaires, en lieux de séjour de plusieurs heures.

Selon la spécialisation et le degré d’ouverture des différentes salles des bibliothèques, les usagers peuvent inégalement circuler, se côtoyer, faisant ainsi de la bibliothèque un lieu plus ou moins hétérogène. Ces découpages spatiaux véhiculent en eux-mêmes un classement des âges des usagers juvéniles. C’est ainsi que chaque bibliothèque dispose d’un coin « jeunesse » réservé aux élèves du primaire et du collège, qui peuvent emprunter des documents, ou bien séjourner à des fins de travail scolaire ou autre. Les salles réunissent des publics aux profils variables. Les jeunes scolaires ont un usage multiple du lieu, fait de travail en commun, de demande d’assistance auprès des personnels dans la réalisation des devoirs, de consultation de magazines, de lecture de B.D., d’échanges informels autour des tables consacrées au travail, quand il ne s’agit pas de simples mouvements ludiques, accomplis à la dérobée du regard panoptique. La taille de la bibliothèque, son libre accès, sa gratuité, ne sont pas sans offrir certaines garanties : l’anonymat qui y règne permet aux individus qui entretiennent le rapport le plus distant avec la culture légitime et scolaire de mettre en scène tout un ensemble de jeux avec l’autorité. Parfois, seul équipement culturel du quartier, les bibliothèques sont surinvesties par certains adolescents démunis en ressources culturelles et économiques. Elles prémunissent contre l’ennui, expérience sociale si caractéristique de certains jeunes, et fonctionnent alors comme des lieux d’interconnaissance où l’on se donne rendez-vous afin d’occuper l’après-midi.

Bibliothèques : espaces de productions

Les médiathèques, conçues au départ pour être des lieux de consommation culturelle, par la consultation sur place et l’emprunt à domicile, deviennent pour les jeunes usagers des espaces d’auto-production, i.e. production de travail scolaire, de lecture commune, de sociabilité et de régulation, de production identitaire au sein d’un groupe. Une composante principale de la construction identitaire s’effectue à l’occasion des relations entre filles et garçons, au travers desquelles, s'assure et se construit, sous le jugement d’autrui, sa propre identité sexuée. A la solidarité domestique qui préside aux visites des plus jeunes, succède progressivement la sociabilité élue du groupe des pairs. L’école constitue le principal creuset de constitution de ces groupes et plus que le quartier, c’est la classe, et probablement le niveau scolaire, qui demeure le groupe de référence principal, au sein duquel s’opère le choix des amis. La bibliothèque incarne la possibilité de s’affranchir du contrôle social du quartier et des conduites d’honneur afférentes au profit d’un entre-soi, qui demeure délié de la tutelle familiale (parents ou fratrie) et son contrôle vétilleux sur les relations filles/garçons. Cela s’opère d’autant plus facilement que l’impératif scolaire de réussite, qui s’impose désormais d’autant plus que le diplôme devient prépondérant dans les carrières professionnelles, conduit les parents à autoriser, voire même encourager les sorties de l’espace privé au profit de cet espace qui offre sécurité (pour les plus jeunes comme pour les filles), moyens en matériel et personnels.

A l’intérieur des salles de lecture, les adolescents accomplissent leur travail scolaire en groupe, mêlant moments de travail consacrés à la consultation d’ouvrages documentaires sur un sujet précis, à la lecture et l’explicitation des consignes de travail scolaire puis à la production d’écrits, à des moments de discussion, de débats traitant des affaires du groupe, de la famille ou du quartier. La production scolaire est fréquemment entremêlée de jeux, de plaisanteries, de comportements bruyants, autrement dit d’une sociabilité ostentatoire. Contrairement aux adultes qui séparent espaces-temps de travail et espaces-temps de loisirs, les adolescents ne font pas cette coupure et mêlent travail et loisirs, ce qui suscite fréquemment l’incompréhension des personnels en charge des salles de lecture, qui interprètent cela comme une perte de temps ou une incapacité à se concentrer longuement sur une tâche intellectuelle. Les compétences sociales et discursives exercées par les jeunes usagers sont pensées en terme d’incompétences scolaires :

« Mais souvent on a des jeunes de bonne volonté qui essaient vraiment de travailler, tout ça, parce que, je veux dire, elles passent leur après-midi là à faire leurs devoirs, elles pourraient aller se promener ou... faire autre chose. Donc elles ont envie de bosser, mais elles savent pas par quel bout commencer, puis il y a plusieurs personnes, les copains, les voisins, il y a la drague, il y a tout ce qu’on veut, ce qui fait qu’elles mettent quatre ou cinq heures à faire un truc qu’elles pourraient faire en deux heures ! facilement et encore en prenant le temps, en allant s’aérer après. »

Les comportements des jeunes usagers en salle de lecture sont en effet jugés perturbateurs, d’autant plus dans des lieux de forte mixité sociale. En effet, la sociabilité ostentatoire, les rires, les interpellations, les commentaires échangés à voix haute, les rapprochements physiques des filles et des garçons sont considérés comme des attitudes inadéquates dans une bibliothèque, représentée comme un lieu de calme, propice au travail intellectuel ou à la simple lecture de loisirs. Pour la conception moderne de la lecture, celle-ci se doit d’être silencieuse, favorisant une interaction cognitive entre le texte et son lecteur. La lecture collective ostentatoire, où un livre est lu à plusieurs et à voix haute, suscitant forces commentaires, est perçue comme une incapacité à se concentrer sur un texte, voire comme une preuve de lacunes scolaires, alors qu’en réalité ces comportements participent à une construction collective du sens qui émerge à plusieurs, commenté, contesté ou réinterprété et réinvesti dans la réalité du groupe, par le biais de « vannes » par exemple. Ainsi ce n’est pas tant l’individu lecteur qui s’affirme mais l’individu au sein d’un groupe, la production d’un texte ne faisant sens que si elle s’inscrit dans la simultanéité du groupe où chacun peut exhiber ses compétences et connaissances.

Or ces comportements bruyants et agités, loin d’être improductifs, produisent au contraire l’individu au sein du groupe. Le travail s’effectue en même temps que s’effectuent des ajustements de rapports sociaux, familiaux, des créations de réseaux, des renforcements d’alliance. Deux formes de sociabilité se dégagent. Tout d’abord une sociabilité expansive, plutôt l’apanage des groupes de garçons, qui se manifeste par des jeux de langage, des éclats de rire et des commentaires outranciers autour d’un ouvrage de l’excès comme le Guide de Records1 combinant le spectaculaire à l’incongru. Il existe aussi une sociabilité sérieuse, plus discrète et davantage pratiquée par les filles, qui commentent les affaires locales qui bouleversent le groupe soit dans sa hiérarchie, soit dans son affectivité ; cela peut concerner des histoires de rivalités amoureuses ou d’influence, dans le groupe ou la classe par exemple, ou des problèmes d’avenir, l’orientation scolaire, les fiançailles plus ou moins consenties d’une personne de leur entourage, des affaires d’honneur...

Dans les deux cas il s’exerce une démonstration de compétences : la sociabilité expansive montre l’habilité des uns et des autres dans des joutes oratoires, ainsi que des connaissances diverses, sexuelles notamment, et positionnent chacun au sein du groupe. La sociabilité sérieuse montre également la capacité à résoudre des problèmes, à chercher des solutions et à débattre des affaires locales. Là encore, s’affirment des hiérarchies, plus subtiles, en fonction des compétences cognitives.

Mais ces sociabilités ne doivent pas cacher qu’il s’effectue aussi une production de travail scolaire, même si elle est hachée. En effet, le désordre n’est qu’apparent et le groupe s’autorégule ponctuellement et efficacement. L’injonction de reprendre le travail donnée par un des membres du groupe est beaucoup plus efficace que celle des bibliothécaires ; l’autorité au sein du groupe est davantage acceptée que l’autorité extérieure qui a souvent pour résultat soit un comportement indifférent, où les adolescents font semblant de se soumettre à l’ordre pour repartir de plus belle, soit de rejet, arguant que ce dont ils traitent est bien plus important ; dans cette dernière façon, ils resituent la bibliothèque, non comme un espace isolé, coupé du monde extérieur, mais comme un lieu sis dans un quartier et dans une ville.

Toujours est-il que le travail collectif produit de l’auto-stimulation, de l’encouragement pour les plus faibles que l’on aide, à qui on explique les consignes. Car la sociabilité, discrète comme ostentatoire, se couple avec la solidarité à l’égard des autres membres. Et au bout du compte le travail scolaire est accompli.

Finalement ces comportements, pour non conformes qu’ils soient, sont tolérés dans les bibliothèques populaires, mais d’une tolérance qui varie selon les espaces-temps. La section « jeunesse » sera bien sžr la plus tolérante, à condition que ces groupes soient les seuls usagers des lieux. Or la mixité sociale qui engendre une co-présence des publics entraîne une adaptation des personnels qui font preuve d’une manifestation démocratique de l’autorité, rappelant la règle du silence, qui s’inscrit dans le faible nombre de règles comportementales informelles qui régissent les salles de lecture.

Le rapport des bibliothécaires avec les jeunes usagers, entre pénibilité du travail de répression et valorisation de la relation de service

La gestion des salles de lecture est loin d’être exempte de tensions. Toutefois, la majorité des bibliothécaires supporte cette partie de leur travail, car elle est consciente de son rôle de médiateur non seulement culturel, ce qui est la tradition de leur profession, mais aussi social, ce qui est récent. Aussi, le discours des bibliothécaires reste finalement assez indulgent à l’égard des jeunes usagers de milieu populaire, même s’il se teinte parfois d’agacement lié à la pénibilité des tâches de contrôle. Il oscille entre sympathie, tendresse liée à l’état d’enfance et exaspération la plus totale couplée à la lassitude de plusieurs années de travail en salle :

« C’est des préados, ils sont attachants quand même. C’est très rare qu’on ait vraiment des gros problèmes. Celui qui nous a énervé, il est petit mais on a envie de le frapper, on a envie de taper la tête contre les murs, il exaspère les adultes. Alors là on cherchait à se dire, on va appeler le collège, on va appeler ses parents parce que ça va plus. Il avait dépassé les limites. »

Pour beaucoup de bibliothécaires, en plus du milieu social d’origine (qui connote « un manque d’éducation » lié à la pauvreté ou au contraire une trop grande assurance qui vire à l’insolence qui tire son origine de la position sociale élevée des parents), le comportement transgressif des adolescents est dž à leur âge. Il s’effectue un travail de légitimation normalisante, justifiant des attitudes bruyantes comme norme de l’adolescence et du comportement groupal en général. Ce travail de normalisation justifie des comportements transgressifs en les expliquant de façon substantialiste par une essentialité propre à ce cycle de vie et conduit les personnels à adopter une plus grande marge de tolérance à leur égard. Il s’agit plus de se mettre en position d’adultes, face à un public considéré comme des enfants turbulents, que d’exercer une répression qui conduit à l’expulsion, comme cela est le cas lorsque le groupe d’adolescents est suspecté de dangerosité, i.e. lorsque la variable âge se couple avec celle de sexe ou d’origine résidentielle. Les jeunes en soi ne sont pas dangereux, mais peuvent le devenir lorsqu’ils sont jeunes et pauvres, jeunes et garçons, jeunes et habitants de la cité X, etc.

« Il y avait déjà pour quelques uns contact avec la justice ou avec un éducateur ou une maison de correction quand même ! C’étaient pas des enfants de chÏur. Ensuite pris individuellement ils étaient pas méchants ! Individuellement, mais, bon, comme ils fonctionnent avec le phénomène de groupe, ils se sentent... C’est de là que naît la violence, parce que sinon tout seuls ils étaient... »

En revanche les rapports de service que les bibliothécaires ont avec les adolescents, qui sont des rapports individuels, favorisent la construction d’un autre regard sur ces jeunes. Car, finalement, ces publics pour difficiles qu’ils soient, offrent aussi des gratifications symboliques en terme de relation de service et médiation scolaire, qui se présente comme une nouvelle forme de médiation culturelle, à laquelle les bibliothécaires ne sont pas forcément préparées. Les discours des personnels varient et vont de la valorisation de leur rôle et de leur profession dans la relation de service jusqu’au désenchantement total, où le métier de bibliothécaire ne devient plus qu’un rapport d’aide scolaire. Malgré tout, la plupart optent pour la valorisation du service par une mission d’éducation d’un public en devenir et en besoins scolaire, cognitif et social. En effet, les valeurs de démocratisation culturelle trouvent dans la relation de face-à-face les modalités de leur actualisation et valorisation. Car ces publics, aussi « pénibles » soient-ils, sont aussi les plus grands demandeurs d’information. C’est pourquoi, quels que soient les conflits rencontrés, les bibliothécaires se refusent d’exclure totalement les individus. La mesure de rétorsion reste l’expulsion assortie d’une offre de réintégration ultérieure de la personne.

« On prévient une fois, on prévient deux fois, trois fois puis après dehors. Là on l’a mis dehors. « Puis tu reviens pas de l’après-midi ! » Il avait exaspéré tout le monde. Il revenait tout le temps. « Non tu reviens plus !» Là on l’a pas vu d’une semaine il est revenu et il a été calme. (...) Comme il a été mis dehors, et en plus il était embêté parce qu’il voulait rentrer dans la bibliothèque, il disait « Je m’embête dehors ! » J’ai dit « Tu réfléchis, tu rentres, tu rentres pas aujourd’hui, mais réfléchis, tu as une meilleure attitude et tu reviendras, il y a pas de problème !».

Régulations locales

Parallèlement à ces conditions structurelles d’un ajustement entre éthos scolaire populaire et éthos de la profession de bibliothécaire, s’organise une autre forme d’intégration, non plus simplement culturelle mais sociale, liée à la morphologie urbaine propre à l’espace marseillais. Le référent de l’action des personnels des bibliothèques est le bien-être physique des usagers, sans que les formes d’accès à la culture légitime disparaissent nécessairement. Ce type d’actions, tels les soins médicaux les plus rudimentaires donnés spontanément à l’adolescent qui s’est blessé en jouant dans la cour, l’ouverture des lavabos pour s’y désaltérer... s’inscrit dans des valeurs altruistes, fonction d’une identité professionnelle qui ne se traduit pas forcément en diplôme ou statut, et laisse place à une très grande dispersion dans les registres d’action développés par les personnes. Dans les quartiers populaires marseillais, ces dimensions sociales de la pratique (aides multiples : scolaires, médicales, etc.) se conjuguent avec l’inscription dans une sociabilité de quartier, par la fréquentation des cafés et restaurants environnants, l’inscription dans des associations caritatives ou autres. Ces pratiques contribuent à la régulation des éventuels conflits portés par des groupes constitués sur la base d’affinités non plus construites à l’école, mais issues du quartier et liées à des situations subies (groupe des pairs en situation de précarité développant éventuellement des pratiques délictuelles). Le mode de groupement est davantage l’identité locale clôturée sur elle-même (quartier populaire à structure villageoise ou cité). C’est pourquoi le recours à l’autorité morale ou physique qu’incarnent certains usagers des espaces ordinaires de sociabilité que sont les bars, cafés, restaurants et associations de quartier s’avère d’autant plus efficace que la relation de confiance établie par une fréquentation de longue date de ces espaces par les personnels des bibliothèques y est effective. La protection des faibles (enfants, personnels féminins) y est l’argument principal qui autorise une sollicitation par les personnels des bibliothèques des personnalités locales connues et reconnues. Particulièrement présents dans les plus petites bibliothèques, qui accordent de facto plus de liberté à l’organisation informelle du travail, et ce d’autant plus que les quartiers sont de composition populaire, ce modèle d’action tire son efficacité de la forte insertion dans le quartier couplée à une affinité sociale des personnels. En ce sens, la morphologie urbaine et l’intégration sociale des quartiers marseillais se trouvent être garantes de l’ordre et de la sécurité, aussi bien des personnels que des usagers.

Références

Vialle, J. (1994). Ecologie d’un espace public, les bibliothèques municipales à Marseille. Ville de Marseille.

Pérez, P., Soldini, F., & Vitale, Ph. (2003). Usages pluriels des bibliothèques : règles et conflits. In M. Burgos, C.

Evans, N. Hedjerassi P. Pérez, F. Soldini, & Ph. Vitale, Des jeunes et des bibliothèques, Trois études sur les fréquentations juvéniles . Paris : Bibliothèque Publique d'Information.