Véronique Pruneau* Sociologue, CRPLC, Université des Antilles et de Guyane La promotion de limage des villes est devenue un enjeu importantdans les politiques locales depuis la décentralisation. Les représentations dune ville sont cependant le produit de déterminations complexes où se mêlent image interne, imageexterne et image fabriquée. Cet article se propose, dans le cas deMarseille, dexplorer la notion dimage interne, soit limage que leshabitants produisent de leur cité. Souvent ignorée dans les politiquesde communication des villes, sa prise en compte est essentielle pourvaloriser limage dune ville. Marseille Sans nul doute, ce nom évoque, suggère, donne à voir, à penser et à imaginer. Une villesans pareille, où se mêlent les gens et les genres, les histoires, les cultures, les religions... Mais uneville qui ne laisse pas sans idées reçues, sans jugements ni préjugés. Redoutée par les uns, elle estadulée par les autres. Marseille la rebelle, la tricheuse, la criminelle ; elle se laisse aussi décrire sousdes aspects chaleureux, débonnaires. Cest pour beaucoup la ville «où il fait bon vivre», ville du pastis, de la pétanque, ville de Pagnol et de Dubout. Comment une ville peut-elle susciter autant dimages si controversées ? Qui sont ceux qui produisentou diffusent ces images ? Et comment arrivent-elles à jouer un rôle dans la construction sociale de laréalité de cette ville ? Beaucoup de travaux ont déjà été menés sur Marseille, sur son économie, sa sociologie, son histoireet sa géographie, son imaginaire même, avec les travaux de Roncayolo (1990). La sociologie desreprésentations peut permettre dinterroger plus précisément les rapports dune ville à son image. Enpartant de lidée que limage est une forme de construction sociale, une expression de nos manièresindividuelles et collectives de donner du sens à notre monde environnant, les théories desreprésentations sociales et leurs outils, développés notamment par Abric (1997)et Vergès (2001),deviennent pertinents pour lanalyse. Pour autant, ils doivent être complétés par dautres apports. Toutdabord, ceux de la Géographie sociale, à partir des travaux de Di Méo (1998) et de Roncayolo(1982), mais aussi certains liés aux Sciences de linformation et de la communication, avec, entreautres, les réflexions de Miège (1996) et de Pailliart (1993), qui se situent à larticulation entreinformation, médias et production dun territoire local donné. Sur ces bases, on a tenté de comprendre, dune part, la manière dont lextérieur perçoit Marseille à travers certains stéréotypes, dautre part, quelles sont les images que les marseillais ont eux-mêmes deleur ville. Enfin, quel est le rôle des campagnes dimages, telles quelles sont lancées par lesinstitutions locales. Peuvent-elles modifier le point de vue des habitants sur leur cité et infléchir lesprocessus de construction sociale de la réalité dune ville ? Limage de la ville, un enjeu politiqueCar, dans la mise en image de la ville, se jouent, pour la municipalité, de véritables enjeuxéconomiques et politiques. Cest en 1986 que Gaston Defferre prend conscience de limportance durôle de cette image en matière économique. A son initiative, la première grande étude sur limage deMarseille voit alors le jour. La question est posée : «Que faut-il faire savoir pour inciter les décideurséconomiques à développer ou à créer à Marseille de nouvelles activités génératrices demploi ?»1. Les conclusions sont sans appel : «Pour changer limage de Marseille, il est nécessaire que lesdiscours que les Marseillais tiennent sur leur ville évoluent, soient modifiés progressivement»2. Une équation apparaît : pour faire évoluer limage de Marseille, celle des médias et de lopinion, il fautintervenir sur limage interne, celle de la population, par le biais de la communication. Aussi, à partirdes années 1990, la municipalité se lance dans ses premières grandes campagnes dimage qui serontmenées autour du concept de «ville capitale» (Antolino & Angelo, 1990) : «Seules quelques villes dans le monde ont su garder leur authenticité» «Seules quelques villes dans le monde avancent depuis 2600 ans» Ces slogans et ces campagnes marqueront un tournant dans la communication de la municipalité. Cette évolution nest pas spécifique à Marseille. Elle marque lapparition, en France, dans les années1970-80, dune nouvelle forme de communication de la part des collectivités locales Ces annéescorrespondent à une période où les villes, mais également les départements et les régions, prennentconscience de leurs compétences en matière économique (Ramognino, 1996). La communication descollectivités est dautant plus renforcée, au début des années 1980, quelle coïncide avec les lois dedécentralisation impulsées par Gaston Defferre, alors ministre de lIntérieur. Ces dernières marquentun tournant décisif dans la gestion locale en favorisant la mise en concurrence des territoires. Lesregistres changent, les valeurs de compétitivité sinstallent progressivement au sein des collectivités,les villes entrent en compétition au travers de leur image, autant que par les avantages fiscaux. «Le sort des maires et des élus locaux a été bouleversé par la loi de 1982 qui les met en position de véritableschefs dentreprise, hautement concurrentiels» (Mareek, 2001). Pour être compétitives, les collectivités se sont organisées et ont créé ce que nous proposons dappelerdes dispositifs sociaux de communication. Ces dispositifs traduisent le passage dune pratiquedinformation à une pratique de communication (Gantès, 1992). Plusieurs éléments permettentdidentifier ce passage. Dans un premier temps, cest la généralisation des services ou des directionsde la communication au sein des collectivités locales, puis leur professionnalisation. Cette professionnalisation renvoie directement à lusage de techniques de communication les plus actuelles,empruntées au monde de la grande entreprise : marketing, publicité, sponsoring, événementiel,relations publiques, site internet, etc. Bref, un ensemble de techniques qui indiquent quil nest plusseulement question aujourdhui dinformer les citoyens des actions menées par les institutionspolitiques, mais également de vendre un territoire, de vendre son image. Le corollaire de ces dispositifsest la croissance considérable des budgets consacrés à la communication publique3. Par lavènement du pouvoir décentralisé et la concurrence des villes quil engendre, limage des cités,véritable clé de voûte dun système politique en mutation, devient donc centrale, à la confluence dedifférents lieux de production et de construction de cette image : images externes dabord, celles desmédias et de lopinion publique ; images internes ensuite, celles des habitants ; images fabriquéesenfin, celles des collectivités locales. Cest, à notre sens, à larticulation de ces trois lieux deproduction - externe / interne et politique - que sopère une possible construction de lidentité de la ville. Limage interne de MarseilleOn se propose daborder plus spécifiquement ici limage interne que les Marseillais ont de leur villeà partir dune enquête, quil est impossible dexposer en totalité4, mais dont les résultats peuvent êtreprésentés schématiquement selon trois points principaux : dans un premier temps, on évoqueralimage spontanée, cest-à-dire limage centrale que les Marseillais ont de leur ville. Ensuite, onsintéressera au rapport que les Marseillais entretiennent avec limage extérieure, identifiée àlimage médiatique. Enfin, de manière plus globale, on sinterrogera sur les rapports entre imageet identité sur lesquels repose, au fond, la formation des représentations que les Marseillais ont deleur cité. Limage spontanéeDans un premier temps, une première question dévocation consistait à demander aux Marseillais àquoi leur faisait penser le mot Marseille. Les réponses permettent de mettre en évidence lescaractéristiques de limage que les Marseillais produisent de manière spontanée à propos de leurville. Ces traits spécifiques apportent un éclairage tout autant singulier que surprenant. Tout dabord, ce sont à des éléments liés aux qualités des conditions de vie que leur procure la ville,que les Marseillais associent leur vision de Marseille. Le Sud nest pas seulement une référencegéographique enviée, il participe dune réalité locale mesurée et assumée : «Il fait toujours beau cheznous, la mer est toujours plus belle». Une vision positive donc, consensuelle et partagée, qui sécarteradicalement de la mauvaise réputation quon attribue à Marseille. Dans un deuxième temps, cette image spontanée se caractérise par une vision qui peut être qualifiéede protectrice, dans la mesure où elle est très autocentrée sur lenvironnement le plus immédiat desMarseillais : leur culture, leur histoire locale et leur port fondent le socle de leur identitéméditerranéenne. Par ailleurs, ils évoquent une vision très endogène du développement économiquede leur ville. Un développement qui ne dépendrait que delle-même, un développement recentré surles institutions les plus proches, avec, en premier lieu, la municipalité. Bref, une image spontanée desMarseillais qui est loin de conforter lidée que Marseille aurait un destin à partager avec les villesavoisinantes, une image à lencontre de la vision métropolitaine de la cité portée par le discourspolitique. On note dailleurs, dans cette image spontanée, une absence fréquente, dans les réponses,de références aux dimensions politiques et économiques pour qualifier la ville. Une configuration inédite de MarseilleEn approfondissant la définition des images que les Marseillais ont de leur ville, à partir dautresquestions, et en tenant compte cette fois ci, non plus des réponses spontanées mais des relationsquils entretiennent avec limage médiatique, la configuration des réponses obtenues renvoie à uneimage un peu plus complexe - comme le montre la Figure 1 - qui divise de manière radicale lesMarseillais en deux sous-ensembles. De manière surprenante, les quartiers Nord et Sud sont porteurs conjointement de limage la pluspositive, alors que les quartiers Est sont porteurs de limage la plus négative. La traditionnelleopposition entre les quartiers Sud et les quartiers Nord napparaît pas au plan des représentations,tandis que les quartiers Est sécartent assez nettement de la représentation commune. Cest uneconfiguration tout à fait inédite où les quartiers Est se posent en dépositaires dune certaine tradition,dune certaine permanence identitaire, alors que les quartiers Nord et Sud symbolisent une visionplus moderne, plus ouverte de la ville. Lopposition tradition / modernité apparaît donc pour lesMarseillais comme une variable importante dans lappréhension de leur identité. La pratique de la ville : le socle des représentationsMais, en croisant un certain nombre de questions avec les pratiques urbaines des Marseillais, onsaperçoit que la vision change catégoriquement en fonction de la pratique que les Marseillais ont deleur ville. Ceux qui se définissent dans une pratique régulière du centre-ville, sont les Marseillais qui véhiculentla vision la plus ouverte de Marseille, dans sa géographie mais également dans son idéologie, cest-àdire, par exemple, à travers la vision valorisante quils ont du cosmopolitisme de leur ville. CesMarseillais sont également porteurs de limage positive évoquée plus haut, dans le deuxième point. Ilsse concentrent dans les quartiers Nord et Sud, caractérisés par des populations souvent non originairesde Marseille. A linverse, les personnes qui disent ne jamais, ou rarement, pratiquer le centre de la ville, sont cellesqui véhiculent le plus fréquemment une vision négative et autocentrée de Marseille, Ce sont dans lesquartiers Est, caractérisés par une surreprésentation de vrais Marseillais, ceux qui vivent à Marseilledepuis toujours, que se recensent de manière significative ces personnes. ConclusionLes concepts dimages, didentités et de représentations sont parfois difficiles à distinguer dans le flotdes définitions existantes. Sans doute est-ce pour cela que la manière dont limage est appréhendée parles collectivités peut poser question. Elles semblent confondre, en effet, deux logiques majeures qui semêlent aux problématiques de lidentité : une logique dapparence et une logique dappartenance.Lune et lautre correspondent à des processus de construction différents. Les images externes et lesimages fabriquées par les collectivités, sappuient davantage sur un jeu de limaginaire. Alors que lesimages internes, celles des habitants, reposent plus fondamentalement sur des pratiques et surlexpérience vécue quils ont de leur cité. Elles sont plus proches de ce qui caractérise lidentité. Onpourrait alors supposer quil nexiste pas systématiquement ou forcément de lien entre ces trois typesdimages. Limage interne est dabord identité pour les Marseillais. Mais limage externe, stéréotypée,participe à sa façon à la construction sociale de cette identité. Comme cela a été souligné, en divisantles Marseillais, elle leur permet de sinscrire dans une certaine forme didentité, à partir dun rapportà la ville qui, au demeurant, leur reste singulier. Les images externes font émerger ici des enjeuxidentitaires qui sinscrivent au cur des préoccupations actuelles des responsables politiques locaux.La ville de Marseille nest-elle pas apparue divisée dans ses grands projets, entre accueillir la coupe delAmerica ou fonder un Musée des Arts et Traditions Populaires ? Dès lors, la question réside dans lacapacité des responsables politiques locaux, face à une ville divisée, à trouver les moyens derevaloriser limage de Marseille sans forcément atteindre les Marseillais dans leurs identités. En montrant que les représentations des Marseillais reposent sur des pratiques et lexpérience de leurcité, cette recherche valide en effet lidée que limage interne est bien identité pour les Marseillais.Subséquemment, la volonté de changer limage dune ville implique dintervenir sur cette identité. Ici,le bât blesse. Comment les responsables politiques vont-ils faire pour changer limage de Marseillesans sintéresser, à un moment donné, aux représentations des Marseillais ? Dun autre côté, commentles populations locales vont-elles composer avec les images fabriquées qui leur sont aujourdhuiproposées ou imposées ? Y a-t-il des points de rencontre possible entre lidentité portée par lesMarseillais et celle que les responsables politiques souhaitent leur donner ?Le constat actuel est que Marseille semble encore très divisée sur ces questions. Pour autant, une choseest sûre : cette ville souffre moins dune mauvaise image que lextérieur lui attribuerait que dune vraiedifficulté à se construire une identité au carrefour dun compromis à réaliser entre sa tradition, s o npassé et sa modernité. Références Abric, J.-C. (1997). Pratiques et représentations sociales. Paris : Presses Universitaires de France. Antolino, V., & Angelo (d), H. (1990). Etude sur la Communication de la ville de Marseille à travers ses affiches de 1960 à 1990. Mémoire de Maîtrise, UFR de Sociologie, Université de Provence, Aix-en-Provence. Di Méo, G. (1998). Géographie sociale et territoires. Paris : Nathan Université. Gantès (de), A. (1992). Lintégration de la communication institutionnelle dans les pratiques delinformation municipale : le cas de Marseille, in A. Mabileau & J. Tudesq (dir.), La communication dans lespace régional et local. Cahiers du CERVI, série Actes de Colloques,n°3, p.168. Bordeaux : IEP Bordeaux. Mareek, Ph. J. (2001). Communication et marketing de lhomme politique. Paris : Editions Litec. Miège, B. (1996). La société conquise par la communication, Tomes I et II. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble. Pailliart, I. (1993). Les territoires de la communication. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble. Ramognino, N. (dir.) (1996). Communication institutionnelle et processus identitaire : Quand les villes se mettent en scène. Programme de Recherche sur les Sciences de la Communication. Roncayolo, M. (1982) (2ème éd. 1990). La ville et ses territoires. Paris : Gallimard, Folio/Essais. Roncayolo, M. (1990). Limaginaire de Marseille : port, ville, pôle. Marseille : Editions de la chambre de commerce et dindustrie de Marseille Provence. Coll. Histoire du commerce et de lindustrie à Marseille XIXème-XXème siècle, Tome 5. Vergès, P. (2001). Lanalyse des représentations sociales par questionnaire. Revue Française de Sociologie, 42-3, 537-561. Vergès, P., Hajek, I., Jacquemoud, V. (1999). Les marseillais parlent de leur ville - Etude de limage de Marseille. Rapport pour le Conseil général des Bouches-du-Rhône, la Ville de Marseille, lePort autonome de Marseille, lEtablissement public Euroméditerranée. Marseille : LAMESMMSH, Aix-en-Provence.
|