Michel Piolat * Psychologue, PSYclé, Université de Provence Camille Brisset** Doctorante en psychologie, Laboratoire de Psychologie,Université Bordeaux 2 Dans le cadre de lUFR de Psychologie de lUniversité de Provence, un enseignement de psychologieinterculturelle est proposé en master, avec la possibilité, pour les étudiants de psychologiedifférentielle, de réaliser leur mémoire de recherche sur un sujet touchant à la psychologieinterculturelle. Le travail présenté ci-dessous, consacré à lidentité marseillaise chez des personnesappartenant à la communauté vietnamienne de Marseille, a été réalisé dans ce cadre.Au départ, il était destiné à chercher des mesures individuelles de lidentité communautaire, de sesvariations et de ses liens avec certaines caractéristiques des personnes ; il a surtout été loccasiondadapter et de tenter une première validation déchelles très utilisées au niveau international dansdes études sur lacculturation des migrants. Méthode et échantillon Ici deux instruments ont été principalement utilisés : -La Mesure dIdentité Ethnique (M.I.E.) mise au point dans sa version française par Perron etCoallier (1992) ; -Léchelle Bicultural Identity Integration (B.I.I.) proposée par Benet-Martinez et Haritatos (2002)Dans la M.I.E., instrument utilisé au Québec (mais dorigine américaine), le terme ethnie est appliquéà tout groupe identifié par lorigine nationale, parfois lointaine, de ses membres (une centaine de«groupes ethniques» ont été répertoriés par Perron parmi lesquels par exemple, les Grecs, les Haïtiens ou les Togolais, mais aussi les Québécois ). Le questionnaire permet de calculer deux indices : -Lindice didentité ethnique évalue le degré auquel une personne assume et valorise son appartenance à un groupe ethnique donné; -Lindice dorientation allo-sociale évalue le degré auquel une personne affiche des attitudes favorables envers les groupes ethniques différents du sien. Un faible score à cette échelle est signe de repli ethnocentrique.Par construction, ces deux indices sont indépendants (absence de corrélation statistique) ; on peut, parexemple, avoir une identité ethnique très affirmée sans ethnocentrisme associé.Léchelle de biculturalisme (B.I.I.), très récente et dorigine américaine, na fait lobjet daucunetraduction et validation en français avant le travail présenté ici. Cet instrument concerne des personnesvivant dans un pays dont la culture dominante est, en partie, différente de celle de leur groupe (castypique des groupes de migrants ou de communautés géographiquement en contact mais culturellement très éloignées). Il permet de calculer deux indices : -Lindice de conflit culturel évalue le degré auquel une personne vit ces deux références culturelles comme conflictuelles et incompatibles. -Lindice dintégration évalue le degré auquel une personne articule dans son comportement et ses références des éléments des deux cultures ou, au contraire, les maintient séparés et alterne ses façons dêtre et de penser en fonction des contextes (entre milieu familial et milieu de travail par exemple). Il ne sagit donc pas dune mesure de lintégration sociale des personnes, mais de lintégration, au niveau individuel, de références culturelles distinctes.Ces deux indices sont aussi rendus indépendants par construction : par exemple, une personne quialterne ses comportements et pratiques culturels entre famille et travail peut, soit subir cette situationcomme un tiraillement insupportable, soit la mettre sciemment en uvre comme une stratégie decloisonnement permettant déchapper au conflit. Ces instruments ont été utilisés, de façon exploratoire, auprès dun échantillon de 83 personnesdorigine vietnamienne vivant dans la région marseillaise1. Les hypothèses portaient sur les relationsentre les quatre indices présentés ci-dessus, mais aussi sur leurs variations en fonction de certainescaractéristiques des participants (sexe, pays de naissance, nationalité, identité revendiquée -vietnamienvs français-, durée du séjour en France, habitant Marseille ou non). Premiers résultatsEn rapport avec ce dossier, on peut extraire de létude quelques constats concernant la distinction entreles personnes habitant Marseille (n = 35) et celles qui habitent ailleurs dans le département (n = 49)2. Ni lindice dintégration des référents culturels, ni lindice didentité ethnique ne sont, en moyenne, sensibles à la distinction entre marseillais et non marseillais. En revanche, lindice de conflit culturel est significativement moins élevé chez les marseillais ; autrement dit, ces derniers témoignent dunemoindre difficulté à gérer sur le plan psychologique leur biculturalisme. De même, les deux groupesse distinguent en ce qui concerne lindice dorientation allo-sociale : les marseillais affichent une plusgrande ouverture aux autres groupes présents dans leur environnement social.Moins de conflit identitaire, plus douverture aux autres cultures, voilà bien des signes qui pourraientêtre interprétés comme un effet vertueux de lintégration (sociale) dans le creuset marseillais. Il fautcependant être prudent. Car il apparaît aussi dans ces données que trois facteurs ont le même effet surles deux indices que nous venons dévoquer.
Il se trouve que, en moyenne, les marseillais et les non-marseillais ne différent, sous langle de cesfacteurs, quen ce qui concerne la nationalité : dans léchantillon marseillais, 80 % des participantsont la nationalité française, ils sont 50 % dans léchantillon des Vietnamiens vivant en dehors deMarseille. On ne peut pas totalement exclure une confusion entre le facteur Lieu dhabitation et lefacteur Nationalité. Mais lexamen des relations entre indices au sein de chaque échantillon fait apparaître une autredifférence. Chez les non-marseillais, on constate une corrélation négative très significative entreconflit culturel et orientation allo-sociale (r = -.74) signifiant que, dans ce groupe, les personnes quivivent avec le plus de difficulté leur biculturalisme sont aussi celles qui affichent le plus de fermetureaux autres groupes ethniques; or ce nest pas le cas chez les marseillais (r = -.29, n.s.). Il sembleraitalors que le fait de vivre à Marseille atténue considérablement la liaison quasi mécanique entredifficulté dacculturation et ethnocentrisme quon observe au sein de cette communauté. Le fait devivre à Marseille a-t-il un effet conjoint sur ces deux paramètres, ou sur lun des deux entraînant uneffet sur lautre ? Quelles caractéristiques du contexte marseillais ou de lorganisation communautaire des Vietnamiens dans et hors Marseille pourraient expliquer les différences rapportées ici ? Dautresrecherches seront nécessaires pour répondre à cette question; elles devront inclure des échantillonsdautres communautés afin de juger de la généralité des constats réalisés. La notion même didentitécommunautaire sera, à cette occasion, appréhendée de façon plus directe. RéférencesPerron, J., & Coallier, J.-C. (1992). Mesure didentité ethnique. Document de recherche inédit. Université de Montréal. Benet-Martinez, V., & Haritatos, J. (2002). Bicultural identities: The interface of cultural,personality, and socio-cognitive process. Journal of Research in Personality, 36, 598-606. |