L’identité communautaire des marseillais d’origine armenienne

Emilia Jaloux *

Psychologue

Dans le cadre d’un DEA de Psychologie réalisé à l’Université de Provence, nous avons étudiél’identité communautaire de personnes adultes d’origine arménienne résidant à Marseille. Il s’agissaitd’appréhender l’identité communautaire de ces personnes à l’aide d’instruments directement ouindirectement destinés à cette évaluation.

Méthode et échantillon

Les principaux instruments utilisés ont été :

-La Mesure d’Identité Ethnique mise au point dans sa version française par Perron et Coallier(Tremblay et al., 2001). Ce questionnaire permet de calculer deux indices : l’indice d’IdentitéEthnique et l’indice d’Orientation Allosociale (cf. Piolat dans le présent dossier).

-L’échelle d’Intégration d’Identité Biculturelle (Bicultural Identity Integration) dites BII, proposéepar Benet-Martinez et Haritatos (2002). Celle-ci permet de calculer deux indices : l’indice deConflit culturel, qui mesure à quel point la personne ressent ses deux références culturelles commeconflictuelles ou en harmonie ; l’indice de Distance culturelle, qui évalue à quel degré l’individuressent ses valeurs culturelles comme distantes ou fusionnées.

Ces deux derniers indices sont indépendants ; les auteurs suggèrent qu’un individu peut ressentir de ladistance entre deux cultures sans pour autant ressentir du conflit. C’est un ensemble de conflit etdistance qui serait synonyme de difficulté d’intégration des deux cultures et qui mènerait à uncomportement non adapté au milieu culturel environnant.

Les Référents Identitaires proposés par Moreau (cf. article dans le présent dossier) permettent auxparticipants de s’auto-estimer par rapport à leur origine, leur nationalité, leur religion… Il s’agitdonc de référents identitaires déclarés. Les deux premiers instruments n’ayant jamais été utilisés sur des populations vivant en France et lenombre de participants à cette étude étant insuffisant pour les valider, les scores originaux ont étéutilisés. La population d’étude était constituée de 102 femmes et hommes, d’âge compris entre 18 et 25 ans, etissus d’une immigration généralement ancienne, plusieurs générations d’origine arménienne vivant enFrance depuis leur installation, suite au génocide de 1915. La majorité sont nés en France et sont denationalité française. Le niveau d’études de deux tiers des personnes interrogées est égal ou supérieurau baccalauréat. Par ailleurs, 41% de l’échantillon réside dans les 12ème et 13ème arrondissements deMarseille. Nous voulions nous centrer sur l’identité communautaire d’une population issue d’une immigrationancienne, troisième et quatrième générations d’origine arménienne nées en France, une populationbien adaptée et intégrée, voire assimilée. Il s’agissait aussi à identifier les relations entre les différentsindices obtenus à travers les questionnaires utilisés.

Premiers résultats

Les sujets interrogés se sentent en moyenne fortement Arméniens (m = 8 ; écart-type = 1,70), et plusArméniens que Marseillais (m = 6,94 ; e.t. = 2,56) ou Français ( m = 6,81 ; e .t. = 2,52). Ils ont uneforte Identité Ethnique que l’on est tenté de rapprocher de celle des minorités au Canada. Ces résultatspeuvent paraître surprenants eu égard au contexte d’assimilation caractéristique de la société française.Ils le sont moins, si on tient compte de ce que certains auteurs appellent le retour à l’ethnicité ou leluxe de l’ethnicité (Pierre, 2001) : une fois la collectivité bien intégrée, on peut se permettre d’affirmerson identité d’origine; ce que, de son côté, Phinney qualifie d’ethnicité symbolique (Phinney, 1989;Phinney & Alipuria, 1990 cité par Tremblay et al., 2001).Les sujets ressentent en moyenne peu de Conflit et de Distance entre leurs deux cultures (valeurs entre8 et 10 sur une échelle de 20).Les individus issus de deux parents Arméniens se sentent plus Arméniens, Apostoliques Grégoriens1 et Chrétiens que ceux issus de couples mixtes. Par contre leurs scores d’Identité Ethnique etd’Orientation Allosociale ne sont pas significativement différents de ces derniers (Arménien/Françaisou Arménien/autre nationalité). Ils ne ressentent pas plus de Conflit ou de Distance entre leurs deuxcultures. En ce qui concerne le facteur "lieu de résidence" : ceux qui résident ensemble dans le même quartier(12e et 13e arrondissements2) ressentent plus de Conflit culturel, se sentent plus Arméniens et plusApostoliques Grégoriens que ceux qui sont dispersés dans Marseille. En revanche, les scores d’IdentitéEthnique et d’Orientation Allosociale de ces deux groupes ne sont pas significativement différents.Les individus d’un niveau d’études élevé (Baccalauréat et plus) ressentent moins de Distance entreleurs deux cultures et ont un score d’Orientation Allosociale plus important. Ils ont une attitude plusfavorable envers les autres groupes ethniques.Le facteur "temps de résidence" à Marseille a une influence sur la Distance ressentie entre les deuxcultures, comme se sentir Français et Marseillais. Ceux qui résident à Marseille depuis plus de dix ansressentent moins de distance entre les deux cultures et se sentent plus Français et plus Marseillais.Trois groupes de participants ont été formés, ceux qui se sentaient plus Français qu’Arméniens(FR>AR), ceux qui se sentaient plus Arméniens que Français (AR>FR) et ceux qui se sentaient autantArméniens que Français (AR=FR). Cette nouvelle répartition des participants révèle que ceux quirapportent se sentir plus Arméniens que Français ont un score d’Identité Ethnique plus élevé etressentent plus de Distance entre les deux cultures.Un indice d’intégration a été construit à titre exploratoire, à partir des scores de Conflit et de Distanceculturelle. Ceux qui ressentent les deux cultures compatibles (moins de distance et moins de conflitculturel) se sentent plus Français et plus Marseillais.Par contre, ceux qui ressentent leurs deux cultures incompatibles (ressentent plus de conflit et distance entre les deux cultures) se sentent plus Immigrés et plus Apostoliques Grégoriens.Les scores d’Identité Ethnique et d’Orientation Allosociale ne sont pas corrélés de façon significative(donc pas d’ethnocentrisme). Ils ne sont pas corrélés avec ceux de la BII (distance et conflit culturel).Bien qu’il s’agisse d’une population issue d’une immigration ancienne, bien intégrée, née en Francedepuis plusieurs générations, cette étude confirme qu’elle a réussi à maintenir un fort attachement àses origines culturelles et religieuses.Le fait d’appartenir à une famille mixte (un seul parent Arménien) ne produit pas des scores d’IdentitéEthnique et d’Orientation Allosociale significativement différents. Le lieu de résidence ne provoquepas des différences significatives dans ces mêmes scores.En revanche, le niveau d’études a un impact sur l’Orientation Allosociale, les individus avec un niveaud’études plus élevé vont plus vers les autres de cultures différentes.

Pour conclure, il est vraisemblable que nos résultats ne puissent pas être étendus à toute la populationd’origine arménienne vivant à Marseille, du fait que la plupart des participants à notre enquêteappartiennent à des associations qui ont comme objectif de promouvoir la culture et la languearméniennes. Le niveau d’études des participants est aussi très élevé par rapport à la populationd’ensemble des Marseillais d’origine arménienne.

Références

Benet-Martinez, V., Leu, J., & Lee, F. (2002) Negotiating biculturalism : cultural frame-switching inbiculturals with ‘oppositional’ vs ‘compatible’ cultural identities. Journal of cross-Cultural Psychology, 33, 492-516.

Pierre, P. (2001). Du projet de mobilité aux manipulations de l’ethnicité. La construction del’identité de cadres internationaux (non Français) d’un groupe pétrolier français. ARIC, Actes duVIIIeme Congrés. Genève (2001).

Tremblay, C., Corbière, M., Perron, J., & Coallier, J.-C. (2000). Equivalence interculturelle de laMesure d’Identité Ethnique (M.I.E.). L’orientation scolaire et Professionnelle, 29(4), 695-710.