Alain Moreau* On a demandé à un échantillon de collégiens marseillais dequartiers populaires et relevant dorigine variée (algérienne,comorienne, française) de se situer par rapport à plusieurs référents identitaires sociaux comme, par exemple, français,marseillais, algérien, comorien, musulman, immigré...Dans le même temps, on leur a proposé destimer leurs ressemblances à diff é rents groupes, dont certains de ceux auxquels ils peuvent être confrontés dans leur vie quotidienne àMarseille. Les résultats confirment la grande importance quetous ces adolescents accordent à leur identité locale et au fait dêtre fortement ressemblants aux adolescents marseillais de leur âge. Il ressort aussi que les collégiens dorigine comorienne oualgérienne se sentent significativement moins français et européens que marseillais. Les sociologues ou les anthropologues ayant rencontré, au cours dentretiens, des jeunes vivant àMarseille, et en particulier ceux dorigine maghrébine, ont souvent souligné que ceux-ci, en matièred'identité sociale, se déclarent d'abord et avant tout marseillais. Les nombreux travaux depsychologie sociale expérimentale consacrés, au cours du dernier quart du XXème siècle, à l'étude duversant social de l'identité de la personne, peuvent fournir des outils propices à la vérification de cephénomène et même à sa quantification. C'est à cette fin, et en nous inspirant des perspectives ouvertesinitialement par Tajfel (1981) ou Codol (1984), que nous avons demandé à des adolescents marseillaisrelevant dorigine variée, de sauto-estimer par rapport à quelques référents identitaires sociaux. Nousleur avons également proposé destimer leurs ressemblances à différents groupes, dont certains deceux auxquels ils peuvent se trouver confrontés dans leur vie quotidienne à Marseille. Ce sontquelques-uns des résultats obtenus à loccasion de diverses enquêtes menées, ces dernières années, quiseront présentés ici. Méthode Les données ont été obtenues à laide dun questionnaire rempli en présence des enquêteurs, par desadolescents scolarisés en classe de quatrième ou de troisième de plusieurs collèges de Marseille, situésmajoritairement dans les quartiers Nord de la ville. La première partie du questionnaire concernait desinformations sur les lieux de vie successifs de ladolescent, sa nationalité et celle de ses parents, le paysde naissance de ses grands-parents, etc. Ces informations ont permis, entre autres, de circonscrire troisgroupes dorigine différente sur la base de critères assez précis ; nous les présenterons plus loin.La deuxième partie du questionnaire concernait le versant social de lidentité de la personne. Plusieursréférents identitaires étaient proposés (par exemple : français, européen, marseillais, algérien,comorien, italien, arménien, musulman, arabe, immigré ) vis à vis desquels il fallait se situer à laidedéchelles hiérarchiques dauto-estimation telles que classiquement utilisées en psychologie socialeexpérimentale. Ici, à lexemple de litem ci-après, il sagissait, en quelque sorte, dappréhender lesidentités ressenties par les adolescents :Exemple : Je me sens français Pas du tout 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Tout à fait Toujours à laide du même type déchelle, on demandait également à ladolescent de se comparer (entermes de ressemblance globale) à différents groupes de jeunes: les jeunes français de son âge; lesjeunes marseillais de son âge ; les jeunes de son âge vivant à Marseille, dont les parents sont desimmigrés algériens/comoriens ; les jeunes de son âge vivant en Algérie/aux Comores.Exemple : Te sens-tu globalement semblable aux jeunes français de ton âge ? Pas du tout 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Tout à fait Les enquêtes concernent au total un échantillon de 492 adolescents et adolescentes. Les données serontprésentées filles et garçons confondus, car il na pas été observé, à leur égard, deffet lié au genre. Au-delà de quelques données générales concernant léchantillon global, pour donner plus de sens à notreanalyse, nous distinguerons essentiellement un sous-ensemble composé de trois groupes dadolescentsvivant dans les quartiers Nord de Marseille (3ème arrondissement inclus) : un groupe dit doriginefrançaise (n = 97), un groupe dit dorigine algérienne (n= 69), et un groupe dit dorigine comorienne(n = 69).Pour être considéré dorigine française, il fallait descendre de parents nés en France et possédant lanationalité française, les grands-parents pouvant être éventuellement dorigine étrangère. Dans cedernier cas, il sagit essentiellement de grands-parents italiens, parfois espagnols, et plus rarementarméniens, ces derniers étant venus sétablir à Marseille, dans le premier tiers du XXème siècle, suiteau génocide de 1915.Pour être classé dorigine algérienne, il fallait descendre de parents nés en Algérie et dorigine noneuropéenne, les pieds-noirs étant donc exclus ; on admettait quun des grands-parents soit doriginemarocaine ou tunisienne. Enfin, pour lorigine comorienne, il fallait descendre de parents nés auxComores et dorigine non européenne ; on admettait quun des grands parents soit originaire deMadagascar. RésultatsLes identités ressentiesSur léchantillon global, on observe que les adolescents, garçons et filles, se sentent très fortementmarseillais (m = 8,02 ; s = 1,87) et plus significativement que, par exemple, méditerranéen (m =7,21 ; s = 2,46), français (m = 7,13 ; s = 2,52 ) ou encore européen (m = 6,32 ; s = 2,82). Lapetitesse de lécart-type rend compte dun fort consensus à légard de lidentité locale.
Tableau 1. Identités ressenties selon lorigine Pour approfondir ces données très générales, nous poursuivrons notre présentation en considérant, cettefois, les trois sous-groupes définis plus haut, en fonction de lorigine (algérienne, comorienne, et.française). Les données sont rapportées dans le tableau 1. Quelle que soit lorigine des adolescents, on constate que lidentité marseillaise obtient un score trèsélevé, toujours supérieur ou égal à 8. La valeur de lécart-type, en particulier pour les groupesdorigine française et algérienne, confirme lunanimité de ce sentiment.Si les jeunes dorigine algérienne et comorienne se sentent fortement marseillais, par contre ils sesentent moins français que marseillais (t = 6,72 ; p<.0001 pour les premiers, et t = 7,56 ; p<.0001 pour les seconds). Au final, ils se sententdonc significativement moins français que les jeunes dorigine française. Dailleurs, 42,03 %seulement des adolescents dorigine algérienne se sentent fortement français (valeurs 8 et 9 surléchelle dauto-estimation) et 23,19 % de ceux dorigine comorienne.Chez les adolescents dorigine algérienne, on constate que cest bien lidentité marseillaise quisimpose comme référent social majeur, et très significativement devant les autres référents, y comprisceux qui renvoient aux caractéristiques ethnico-religieuses du groupe dorigine, comme algérien,musulman, ou encore arabe (m = 6.59), valeur qui nest pas portée dans le tableau.Chez les adolescents dorigine comorienne, trois référents arrivent en tête. Ils se sentent, à la fois,fortement marseillais, comoriens, et musulmans. Pour ce dernier référent, on notera quil atteint un score significativement plus élevé que tous les autres, et que la très faible valeur de lécart-type traduitici un consensus sans faille. Enfin, il faut noter que ces adolescents nés et vivant à Marseille, quelle que soit leur origine, ne sesentent généralement pas immigrés. Seulement 7,25 % pour lorigine algérienne et 19,35 % pourlorigine comorienne donnent des valeurs supérieures à 5 sur léchelle dauto-estimation. Les comparaisons à différents groupes de jeunesLes ressemblances estimées sont portées dans le tableau 2.Demblée, on est frappé par le fait que les adolescents des trois groupes sestiment particulièrementressemblants aux jeunes marseillais de leur âge.Que ce soient les jeunes dorigine française (t = 2,34 ; p = .021), les jeunes dorigine algérienne (t =5,85 ; p<.0001), ou encore ceux dorigine comorienne (t = 6,24 ; p<.0001), tous sestiment plussemblables aux jeunes marseillais quaux jeunes français de leur âge.Cette différence significative en faveur des similitudes avec les jeunes marseillais se confirme, quandles jeunes dorigine immigrée sont invités à se comparer aux jeunes de leur propre groupe. Ainsi, demanière assez surprenante, les adolescents dorigine algérienne se sentent significativement plussemblables aux jeunes marseillais quaux jeunes de leur âge vivant à Marseille, dont les parents sontdes immigrés algériens (t = 2,62 ; p<.01). De leur côté, les adolescents dorigine comorienne tendentaussi à sestimer plus semblables aux jeunes marseillais quaux jeunes de leur propre groupe vivant àMarseille (t = 2,05 ; p =.045).Il apparaît aussi que les adolescents issus de limmigration sestiment peu semblables aux jeunesvivant au pays dorigine. Cest particulièrement vrai pour les jeunes dorigine algérienne et un peumoins pour ceux dorigine comorienne. Dans les deux cas, ils sestiment significativement plusressemblants à leurs congénères de Marseille quà ceux vivant dans le pays dorigine (t = 8,46 ; p<.0001 pour lorigine algérienne, et t = 3,52 ; p<.001 pour lorigine comorienne). DiscussionLes résultats denquêtes que nous venons de rapporter confirment limportance accordée par lesadolescents marseillais à leur identité locale, quelle que puisse être leur origine. On ne peut aussiquêtre frappé par le fait que les jeunes dorigine immigrée sestiment significativement plussemblables aux jeunes marseillais de leur âge quà ceux de leur propre groupe dorigine. Ces donnéesnous semblent constituer un bon indicateur de la capacité intégrative de Marseille à légard des jeunesdorigine immigrée.Dans un ouvrage récent (Cesari, Moreau & Schleyer-Lindenmann, 2001), nous avons défendu lidéequil existe bien une spécificité marseillaise en matière dintégration des immigrés et nous avons tentéde décrire lensemble des facteurs qui, intervenant conjointement, peuvent lexpliquer. Toutefois,notre démonstration sappuyait essentiellement sur des données tirées détudes focalisées surlimmigration maghrébine. Or, entre beaucoup de maghrébins et de marseillais, il existe incontestablement un fonds commun de culture méditerranéenne qui peut, à lui seul, constituer unfacteur décisif pour expliquer la relative facilité dintégration des premiers à la cité phocéenne. Et defait, dans le passé, comme la souvent souligné Temime (1990,1991), il faut rappeler que lessentieldes vagues migratoires à Marseille est venu du bassin méditerranéen.Ce constat conduit à considérer avec une attention particulière les données relatives aux jeunesdorigine comorienne dans la mesure où ils relèvent dune immigration qui, à cet égard, est en ruptureavec les précédentes. En effet, les comoriens viennent de lOcéan indien occidental. Leur culture trèsparticulière est faite dun mélange original de coutumes ancestrales, dinfluences africaines, et dereligion islamique. De ce point de vue, on peut dire que les comoriens immigrés à Marseille mettentà lépreuve la capacité intégrative de la ville, et ce, dautant plus, que leur immigration estrelativement récente et quils tendent à fonctionner encore comme une véritable communauté, communauté, rappelons-le, soucieuse de maintenir ses traditions et de rester tournée vers le paysdorigine (Blanchy, 1998; Delafontaine, 1998; Lorcerie et al., 1999).Or, quavons-nous pu constater à propos des jeunes dorigine comorienne vivant à Marseille, parcomparaison à ceux dorigine algérienne ?Comme ces derniers, ils nous apprennent unanimement quils se sentent fortement marseillais,témoignant en cela de limportance qua pris pour eux lidentité locale, lidentité marseillaise.Lorsquon les invite à se comparer en termes de similitudes avec dautres groupes de jeunes, cestaussi avec les jeunes marseillais de leur âge, plus quavec dautres, quils sestiment particulièrementressemblants. Et, une fois de plus, comme pour les adolescents dorigine algérienne, il savère quilsse sentent significativement plus ressemblants aux jeunes marseillais de leur âge, quà ceux de leurpropre groupe dorigine.Ces résultats témoignent de la grande capacité dintégration quoffre Marseille, et ce, dautant plusque dans le cas des comoriens, chaque individu, nous le savons, est rarement isolé ou exclusocialement. Comme les données le soulignent, la majorité des adolescents se sentent fortementcomoriens et fortement musulmans; cest dire que lidentité marseillaise na pas été investie ici pourcombler un vide en matière de lien social, ou pour pallier un déficit identitaire, ou pour les deux à lafois. Reste toutefois que les adolescents dorigine comorienne, tout comme ceux dorigine algérienne, sesentent significativement moins français que marseillais. La capacité intégrative de Marseille atteintici ses limites et ne peut saffranchir des effets produits par le rapport post-colonial dans lequel lasociété française tient encore, à ce jour, les immigrés post-coloniaux et leurs enfants. A cet égard, letemps et le travail de mémoire qui doit laccompagner, sont encore nécessaires, ainsi que la volontéde lutter contre les discriminations liées à lorigine ethnique. Sur ce dernier point, une grande partiede la classe politique locale, bien quelle ait toujours su dialoguer avec lEtranger, et toujours su,aussi, prendre en compte chez lAutre sa différence, tarde encore à pousser plus loin une logiqueintégrative qui a pourtant fait ses preuves dans le passé. RéférencesBlanchy, S. (1998). Les Comoriens, une immigration méconnue. Hommes et Migrations, n° 1215,5-19. Cesari, J., Moreau, A. & Schleyer-Lindenmann, A. (2001). Plus marseillais que moi, tu meurs ! Migrations, identités et territoires à Marseille. Paris: LHarmattan. Codol, J.P. (1984). Semblables et différents, recherche sur la quête de la similitude et de la différenciation sociale. Thèse de Doctorat dEtat de Psychologie, Université de Provence. Lille :Atelier de reproduction des thèses. Delafontaine, R. (1998). Les femmes et la famille au coeur de la communauté comorienne de Marseille. Hommes et Migrations, n° 1215, 21-31. Lorcerie, F., Bariki, S. & Bruschi, F. (1999). Les étrangers face au droit : les populations dorigine maghrébine et comorienne de Marseille. Rapport remis au Ministère de la Justice. Aix-en-Provence: CNRS IREMAM. Tajfel, H., (1981). Human groups and social categories. Cambridge : Cambridge University Press. Temime, E. (dir) (1990, 1991). Migrance, Histoire des migrations à Marseille, Tomes 3 et 4. Aix-en-Provence : Edisud. |