Marseille : une métropole duale ?

André Donzel*

Sociologue, LAMES-MMSH, Université de Provence

La structure sociale de Marseille et de son agglomération s’estprofondément transformée au cours des trente dernières annéessous le double effet de la désindustrialisation et de la croissance des emplois de services. Mais les bénéfices de la tertiarisation ontété largement compromis par la forte poussée du chômagejusqu’à une période récente. Il en résulte aujourd’hui de grandesdisparités au sein de la population en termes de revenus, destatuts d’emploi et de conditions de vie. L’opposition ancienne,interne à Marseille, entre le nord et le sud, pourrait alors seprolonger, à l’échelle de la métropole, par de nouvelles formes dedifférenciation sociale de l’espace, opposant, non pas tant centreet périphérie, que zones d’habitat ancien et zones résidentiellesrécentes.

La métropole marseillaise a connu depuis la dernière guerre un profond renouvellement de sa structuresociale. Longtemps tributaire des activités industrielles et portuaires, son développement s’est de plusen plus appuyé sur le secteur tertiaire, en particulier à Marseille même. La conséquence a été unecroissance massive, au sein de sa population active, des couches intermédiaires salariées au détriment,à la fois, des ouvriers et des catégories non salariées (artisans, commerçants, chefs d’entreprise, etc..).Cette mutation s’est accompagnée, dans une première phase, d’une élévation importante des niveauxde vie, voire d’une réduction sensible des inégalités sociales entre les différentes composantes de lapopulation. A Marseille, comme dans d’autres villes, l’hypothèse d’une “moyennisation” de la société (Mendras, 1988) semblait se vérifier.Mais la nouvelle période économique qui s’ouvre avec la crise pétrolière du milieu des annéessoixante-dix a contribué à contrarier fortement cette dynamique. L’explosion du chômage, dans un contexte d’accélération des processus de désindustrialisation et de ralentissement de la croissance del’emploi tertiaire, fragilise une part importante de la population. La remise en cause des Etats-Providence, dans un contexte d’accélération de la mondialisation, renforce la précarité économique etl’exclusion sociale. Les transformations urbaines se lisent désormais, non plus à travers le prisme de lamoyennisation, mais de la «polarisation sociale» (Sassen, 1996).Les formes de cette polarisation peuvent cependant varier. Le modèle de la “ville duale” en estl’expression la plus courante. Il a cependant été nuancé dans le cas des villes européennes, compte tenude l’influence que revêt ici l’Etat-providence ou de la persistance de certaines formes de solidaritéslocales (Martens & Vervaeke, 1999). Certaines approches évoquent plutôt le schéma d’une “sociététernaire”, «car en fait, il n’y a pas d’un côté les nantis et de l’autre les exclus ; il y a aussi une fractionnon négligeable de la population qui ne se sent pas nantie, qui n’est pas exclue, mais qui a peur de ledevenir ou qui espère aussi accéder au groupe des nantis» (Ascher, 1995). D’autres recherches mettenten évidence des systèmes de partition encore plus complexes des espaces métropolitains sur la base demodèles de développement urbain plus polycentriques.Qu’en est-il dans le cas de l’aire métropolitaine marseillaise ? A l’évidence, cette dernière estaujourd’hui, parmi les grandes agglomérations françaises, voire européennes, l’une de celles où lesinégalités sociales se manifestent avec le plus d’ampleur, que ce soit en termes de revenu, d’emploi oud’insertion résidentielle.

De grandes disparités de revenu

Ces inégalités ne sont certes pas nouvelles. Dès avant la guerre, l’existence du «dualisme géographiquemarseillais» (Rambert, 1934) opposant, de part et d’autre de la Canebière, un Nord industriel et ouvrierà un Sud résidentiel et bourgeois, est attestée dans de nombreux écrits consacrés à cette ville. Mais ilsemblerait qu’aujourd’hui un nouveau seuil soit franchi, puisque cette bipartition tend désormais àdéborder le cadre communal marseillais pour se déployer sur l’ensemble du territoire métropolitain enopposant un littoral relativement paupérisé à l’ouest à un arrière-pays plus favorisé à l’est.Ainsi, en 1990, on observait «une échelle de revenus qui variait de 52 000 francs en moyenne par foyerfiscal dans le 15ème arrondissement au nord de Marseille à 159 000 francs pour la commune duTholonet dans le pays d’Aix. (…) La logique de métropolisation a donc accentué les clivages entre lesdifférents espaces. A la coupure nord-sud interne à Marseille se rajoute celle, plus large, entre lessecteurs est et ouest de l’aire métropolitaine». (Brassart, 1996)Différentes études portant sur les revenus déclarés des foyers fiscaux pour l’année 2000 confirment lesgrandes disparités de niveaux de vie entre les habitants de la métropole marseillaise (Tableau 1). AprèsParis, c’est dans l’aire urbaine d’Aix-Marseille que l’on trouve les contrastes de revenu les plusi m p o r t a n t s : «Parmi les 12 villes (unités urbaines) de plus de 400 000 habitants en 1999, l’éventail des revenus,mesuré par le rapport inter-déciles, est particulièrement ouvert à Paris ainsi qu’à Marseille et à Lille.C’est à Nantes et Bordeaux qu’il est le plus resserré» (Rouxel, 2003). Ce constat converge aveccertaines analyses menées à l’échelle européenne. Ainsi l’Audit Urbain, bien que sur une base de calculdifférente, place Marseille en très bonne place au palmarès des inégalités urbaines à côté de certainesvilles britanniques ou italiennes1. Mesurée à l’échelle régionale, cette particularité ne disparaît pas. Au sein de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, où les disparités de revenu sont nettement supérieures à celles observées à l’échellenationale, le département des Bouches-du-Rhône est celui qui apparaît le plus inégalitaire avec uncoefficient de dispersion des revenus de 8,3 ; viennent ensuite le Vaucluse (7,3), les Alpes-Maritimes(6,9), le Var (6,5), les Alpes-de-Haute-Provence (5,5) et les Hautes-Alpes (4,5). A titre de comparaison,pour la même année de référence, le coefficient de dispersion des revenus fiscaux était de 5,6 pourl’ensemble de la France métropolitaine (dont 5,2 pour la province seule) (Pierraccini & Pégaz-Blanc,2004).

A l’échelle des communes des Bouches-du-Rhône, ces contrastes sont encore plus importants. Ainsi en1999, le rapport interdécile du revenu des foyers fiscaux les plus riches et les plus pauvres s’élevait à10,5 à Marseille et 7,4 à Aix-en-Provence. Au total il s’établissait à 8,8 dans l’aire urbaine deMarseille-Aix (38 communes selon la définition de 1999). Pour les autres communes importantes dudépartement, ce rapport était moindre mais, cependant, supérieur à la moyenne nationale pour laplupart d’entre elles2. Ces disparités sont à mettre au crédit de deux phénomènes contradictoires. Marseille est d’abord lacapitale d’une région exceptionnellement riche, puisqu’elle figure au premier rang des régionsfrançaises de province pour la collecte de l’impôt sur les grandes fortunes. Si, d’un point de vuegéographique, le «grégarisme des grandes fortunes» (Pinçon & Pinçon-Charlot, 1999) y est moindreque dans la région parisienne, du fait d’une plus grande dispersion de la structure urbaine régionale, larichesse reste fortement liée à l’urbanisation. Mais une autre donnée caractérise la région : le poids toutaussi exceptionnel des ménages à très bas revenus au sein de sa population. En 1996, 11,7% de lapopulation régionale, soit 520 000 personnes, vivaient avec des revenus inférieurs au seuil depauvreté3. La région apparaissait ainsi comme l’une des plus touchées en France par la pauvreté avecla Corse, le Languedoc-Roussillon et le Nord-Pas-de-Calais. Ce taux était plus fort dans les zonesurbaines les plus denses et, en particulier, dans les centres-villes. Là encore les Bouches-du-Rhône etla commune de Marseille se détachaient nettement avec respectivement des taux de pauvreté de 13,2%et 17,3 %.Ces données indiquent à l’évidence une forte bipolarisation de l’espace social marseillais maisl’analyse porte ici sur les strates extrêmes de la population. Qu’en est-il de ses composantesintermédiaires ? L’étude de l’évolution de ses structures socioprofessionnelles peut nous permettred’en appréhender, de façon plus précise, la différenciation.

Une différenciation accrue des statuts d’emploi

Tableau 1. Indicateurs de disparité des revenus fiscaux en 2000 par zones géographiques

Sources : DGI – INSEE

Depuis la dernière guerre, la région urbaine marseillaise (que l’on confondra ici, pour des raisons decommodité statistique, avec le département des Bouches-du-Rhône) a été au cœur des grandestransformations de la société salariale. Cette évolution a été particulièrement sensible à Marseillemême. Fortement marquée par ses traditions portuaires et industrielles, celle-ci est devenue de plus enplus une ville de services. En un quart de siècle, entre 1975 et 1999, la ville a perdu prés des 2/3 de ses emplois dans ses secteurs d’activité traditionnels tels que l’industrie (- 38 000 emplois), la construction(- 19 000), les transports (- 17 000) et le commerce (- 15 000). Seules les activités de services ont pulimiter cette hémorragie. Encore que la croissance en ce domaine a été nettement moindre au centre del’agglomération que dans sa périphérie. Alors que Marseille a enregistré un solde de création de 16 000emplois dans ce secteur, le reste du département en a créé 118 000.Ces tendances sont allées de pair avec de profondes évolutions dans les conditions d’emploi de lapopulation (Tableau 2). L’un des traits majeurs de la transformation de la structure des emplois a étéun fort accroissement des catégories intermédiaires salariées au sein de sa population active audétriment, à la fois, des ouvriers et des professions non salariées. Parmi ces catégories en ascension,les emplois qualifiés (cadres, professions intellectuelles supérieures, professions intermédiaires) vontprendre le pas sur les emplois moins qualifiés (employés, personnels de services). Ces tendances ontété similaires dans la périphérie marseillaise : la croissance de la population a entraîné une forteprogression des emplois de services aux particuliers. L’implantation de nouvelles industries, tant àl’ouest qu’à l’est du département des Bouches-du-Rhône, a suscité parallèlement un essor des activitésde services aux entreprises.L’élévation du niveau de formation de la population a été le corollaire de cette évolution : lepourcentage de la population de plus de 15 ans, titulaire d’un diplôme équivalent ou supérieur au bac,a doublé entre 1975 et 1990, passant de 13,5% à 27,9% à Marseille et de 12,4% à 28,1% dans le restedu département.Mais l’autre caractéristique majeure de l’évolution de l’emploi au cours de cette période a été la forteprogression du chômage, à Marseille mais aussi dans l’ensemble de l’agglomération, puisque le tauxde chômage (au sens du recensement) va pratiquement tripler dans les deux cas, passant entre 1975 et1999 de 7,1% à 23,3 % à Marseille et de 6,0% à 16,9% dans le reste du département (Tableau 3). C’estlà l’effet combiné des restructurations qu’a subies la région marseillaise dans le domaine industriel, del’arrêt des grands chantiers de construction dont elle avait pu bénéficier jusque dans les années 70, etdu ralentissement de la création d’emplois dans les services, en particulier dans les services publics dufait des politiques de rigueur budgétaire.En même temps que le poids relatif des salariés tend à diminuer dans la population active totale, ceux-ci ont vu leurs stabilité d’emploi s’amoindrir en raison, à la fois, de la réduction de la progression desemplois publics et de l’accroissement de la part des emplois précaires dans l’emploi salarié privé(CDD, emplois aidés, etc.). La tertiarisation de l’emploi, tout en favorisant la montée des catégories intermédiaires salariées, s’est donc accompagnée d’une différenciation accrue des statuts d’emplois.Paradoxalement, il est à noter une croissance relativement importante, tant en valeur absolue querelative, de la catégorie des “employeurs” dans la population active de la métropole marseillaise. C’estlà un signe du dynamisme de la création d’entreprises en son sein, en particulier des très petitesentreprises (moins de 10 salariés) dont certaines ont pu tirer parti des opérations de redéveloppementurbain en cours sur le littoral portuaire (Zone franche urbaine, Euroméditerranée). Etonnamment,malgré une élévation incontestable de la qualification de sa population, Marseille est peut-être en trainde renouer avec le modèle de stratification sociale qui la caractérisait au XIXème siècle, avec une classe nombreuse de petits entrepreneurs faisant face à une vaste armée de travailleurs salariés au statutsouvent très précaire.Ces transformations n’ont pas été sans incidence sur les conditions de vie des ménages en termesd’accès au logement, aux transports, à l’éducation, etc. et plus globalement sur l’organisation sociospatiale de l’aire métropolitaine.


Tableau 2. Département des Bouches-du-Rhône: Evolution de l’emploi par secteurs d’activité etzones géographiques entre 1975 et 1999

Source : INSEE


Tableau 3. Structure de la population active selon le statut et la CSP en 1975 et 1999

Source : INSEE

Des logiques d’insertionrésidentielle divergentes

La région urbaine marseillaise a connu, depuis le début des années cinquante, un intense processus derenouvellement urbain. En témoigne l’âge de son parc de logement : en 1999, près des trois quarts des751 000 logements des Bouches-du-Rhône (72 %) ont été construits après 1948. Mais cette évolutiona été très inégale à la fois dans le temps et dans l’espace (Tableau 4).Sur les 540 000 nouveaux logements construits durant cette période, la part prédominante (près de 310000) l’a été entre 1949 et 1974. Dans cette première phase, Marseille continue à contribuer pour une part majoritaire à cette croissance puisque, en 25 ans, près de 160 000 nouveaux logements y serontconstruits contre 150 000 dans le reste du département. A cette époque le processus d’étalement urbainet ses corollaires (accession à la propriété, diffusion de l’habitat individuel, accroissement de lamobilité…) est encore loin de s’être déployé pleinement. L’habitat collectif et la location du logementprédominent non seulement à Marseille mais aussi dans le reste du département. Il en ira différemmentdans la période qui va suivre. Sur le plan quantitatif, le déséquilibre entre Marseille et le reste dudépartement va alors fortement s’accroître : alors que la commune-centre va gagner 55 000 logementsentre 1975 et 1999, la périphérie départementale verra son parc de logement s’accroître de 175 000unités. Le ralentissement du rythme de la construction observable sur le département, au cours de cettepériode, est donc entièrement imputable à Marseille.Ces tendances centrifuges dans la localisation du parc de logement se sont accompagnées d’uneorientation de plus en plus nette de l’offre immobilière vers l’habitat individuel en accession à lapropriété au détriment du parc locatif privé ou public. Au total, entre 1975 et 1999, dans les Bouches-du-Rhône, ce sont près de 145000 logements qui ont été construits dans l’habitat individuel contre52000 dans le collectif. Cette croissance a été, dans un premier temps, particulièrement sensible dansles anciennes communes rurales de la périphérie métropolitaine. Mais les déficits d’équipementscollectifs caractérisant ces dernières ont aussi contribué à limiter l’amplitude de cette diffusion. Leszones en situation intermédiaire entre pôles urbains et communes rurales, comme la proche périphériemarseillaise ou la campagne aixoise, sont au total celles qui ont témoigné de la plus forte attractivitérésidentielle. Depuis peu, on note cependant un net regain d’intérêt des investisseurs privés pour les espaces centrauxet l’habitat collectif. Des conditions plus restrictives d’accueil des nouveaux arrivants dans les communes périphériques ainsi que les politiques de reconversion des friches industrielles dansles zones urbaines (Euroméditerranée, Sextius-Mirabeau…) ont créé les conditions d’une «résidentialisation» des centres-villes. Mais ce «retour au centre», en privilégiant nettement l’accession à la propriété au détriment del’habitat social, pourrait, une nouvelle fois, exclure les groupes sociaux les moins solvables duprocessus de renouvellement urbain. Les zones urbaines les plus à l’écart des politiques derénovation urbaine, qu’elles soient centrales ou périphériques, circonscrivent désormais lesnouveaux espaces de la pauvreté urbaine. La conséquence en est un durcissement des contrastessociaux, non pas tant entre centres et périphéries, mais entre zones d’habitat ancien et zonesd’urbanisation récente. A l’évidence, de nouvelles formes des solidarités urbaines doivent êtreaujourd’hui inventées pour faire face à ces risques potentiels de fractures.


Tableau 4. Caractéristiques du parc de logements à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône en1975 et 1999

Source : INSEE

Références

Ascher, F. (1995). Métapolis ou l’avenir des villes. Paris: Editions Odile Jacob.

Brassart, E. (dir.) (1996). La région urbaine marseillaise – Métropolisation et développement durable. La Tour d’Aigues: DDE des Bouches-du-Rhône / Editions de l’Aube, 38-42.

Martens, A. & Vervaeke M. (Ed.) (1999). La polarisation sociale des villes européennes. Paris: Anthropos-Economica.

Mendras, H. (1988). La Seconde Révolution française. Paris : Gallimard. Pierraccini, P. & Pégaz-Blanc, O. (2004). De grandes disparités de revenus en Provence-Alpes-Côte-d’Azur. SUD INSEE L’essentiel, 66, Marseille: INSEE PACA.

Pillet, C. (2000). Au moins 520 000 pauvres en Provence-Alpes-Côte-d’Azur SUD INSEEL’essentiel, 25, Marseille : INSEE PACA. Pinçon, M. & Pinçon-Charlot, M. (1999). Le grégarisme des grandes fortunes. In D. Pumain &M-F. Mattei (Dirs.), Données urbaines 2, 231-240. Paris: Anthropos-Economica.

Rambert, G. (1934). Marseille : la formation d’un grande cité moderne. Marseille: Editions du Sémaphore.

Rouxel, M. (2003). La carte des revenus déclarés. INSEE PREMIERE, 900. Sassen, S. (1996). La ville globale, New York - Londres - Tokyo, Paris: Descartes & Cie.