Bernard Morel* Economiste, TELEMME-MMSH, Université de Provence Marseille, au cours des cinquante dernières années, a traversé une crise économique et industrielle particulièrementgrave. Mais paradoxalement, pendant le même temps, l'AireMétropole Marseillaise avec Aix-en-Provence, l'étang de Berre,Aubagne-Gémenos, était engagée dans un processus de développement démographique et économique exceptionnel. Tout l'enjeu,depuis le milieu des années 1980, a été de réamorcer le développement marseillais en prenant conscience de ce paradoxe et ens'appuyant sur le développement de "l'extra-muros". Cette dynamique s'est appuyée sur une nouvelle politique d'attractivité soutenue par le développement des activités culturelles, le tertiaire, le grand projet Euroméditerranée, et confortée par l'arrivée du TGV. L'engouement qu'ont manifesté beaucoup de Marseillais à l'égard de la candidature de Marseille àl'accueil de la Coupe de l'America, ne saurait être analysé comme un simple mouvement d'humeur àmettre sur le compte de ce "patriotisme" local qui sait si bien enflammer les esprits. Il témoignait, sansaucun doute, de la prise de conscience du changement profond que connaît l'économie marseillaisedepuis le début des années 1990. Ce changement est le fruit d'une évolution qu'il convient d'examineravec attention. Pendant près dun quart de siècle, de la fin des années 1960 au début des années 1990, léconomiemarseillaise a traversé une période pleine de paradoxes. Tandis quintra muros, Marseille subissait unecrise économique grave, la "métropole marseillaise", l'extra muros, connaissait un exceptionneldynamisme. Léconomie marseillaise sort, petit à petit, de cette situation. Elle le fait en sappuyant surles avantages dont elle disposait de par son passé en utilisant les nouvelles perspectives quoffre "la nouvelle économie". Pour comprendre comment sest opérée la sortie de crise, il convient de revenir brièvement sur sonorigine. Les causes de la crise sont connues et ont fait lobjet de nombreuses publications (Morel,2001 ; Daumalin, Girard & Raveux, 2003). Elles sont doubles. Dune part, la décomposition dusystème industrialo-portuaire qui fonctionnait à la manière dun district et sur lequel Marseille avaitfondé sa richesse. Dautre part, lémergence sur l'aire métropolitaine dune dynamique économique. La crise économique marseillaiseL'industrie marseillaise n'a pas su s'adapter aux nouveaux modes de gestion du capitalisme modernequi ont caractérisé la grande période de modernisation du capitalisme français (1950-1975). Elle n'apas pris les risques industriel et financier de la modernisation taylorienne. En l'espace de quinze ans,malgré ou à cause de l'attitude résolument défensive qu'elle adopta à travers les concentrations, elledéclina et perdit le rôle qu'elle tenait depuis plus d'un siècle dans l'économie marseillaise. Elle s'effaçaderrière le rôle commercial du port, alors qu'elle en avait été un élément indissociable.L'exemple de l'industrie des corps gras est à cet égard très révélateur. Avec son déclin, c'était toute unehistoire industrielle de Marseille qui s'achevait. Car, derrière ce secteur, en étaient touchés denombreux autres : l'emballage carton, l'imprimerie, la manutention, la chaudronnerie, etc. Brutalement,beaucoup de PME qui avaient les huiliers pour principaux clients, se trouvèrent ainsi en difficulté. Ceprocessus aurait dû inciter les entreprises des autres secteurs à prendre des initiatives. Ce ne fut pas lecas. Et les mêmes causes produisant souvent les mêmes effets, la mutation industrielle les frappera lesunes après les autres. De nombreuses petites industries, à faible productivité, encore très artisanales,fondées sur l'emploi d'une main-d'oeuvre bon marché, furent la proie des grands groupes.Les activités du port au cur de ce système industrialo-portuaire nont pas échappé à cetteévolution. Dans la période 1959-1977, la réparation navale avait été le secteur industriel-phare deMarseille. A la désindustrialisation des secteurs aval du port, elle opposait une croissance régulière,quantitative et qualitative, consécutive à la croissance dopée du trafic portuaire et à l'évolution dutransport maritime. C'est elle qui avait maintenu la grande tradition portuaire à Marseille, nonseulement par le nombre d'emplois directs et induits, mais aussi par le rapport entretenu entre le portet la ville. La réparation navale était une activité de vieille tradition marseillaise, liée aux transportsmaritimes locaux. La croissance du trafic portuaire, induite en particulier par l'augmentation du traficpétrolier, conduisait la réparation navale marseillaise à jouer un rôle déterminant au plan national. Auniveau du service de réparation, l'industrie marseillaise était particulièrement bien placée par laqualification élevée du personnel, et surtout par la diversité des prestations qui pouvaient être offertesà des flottes utilisant une technologie de plus en plus sophistiquée et réclamant un éventail élargi dequalifications. La réparation navale marseillaise était un très bel outil, adapté aux conditions les plusexigeantes du transport maritime. Mais la croissance rapide a occulté les problèmes qui se profilaientderrière le succès. Ainsi, les investissements massifs et nécessaires qui plaçaient Marseille au premierrang, réclamaient-ils une surface financière puissante que n'avaient pas les industriels de la réparationnavale marseillaise, somme toute familiale et autofinancée. Très vite, avec la crise, apparurent doncdes concurrents qui détournèrent une partie des marchés. La crise du transport pétrolier, affectantparticulièrement les navires de grandes dimensions, suffit à déséquilibrer l'ensemble. En 1978, legroupe Terrin sera démantelé. Avec sa disparition et le très grand ralentissement de la réparationnavale, se concrétisait le déclin d'une grande partie de l'activité industrielle du port. La criseindustrielle marseillaise atteignait là son paroxysme. Mais elle était occultée par lextraordinairecroissance démographique qui alimentait une croissance auto entretenue par le développement rapidede ce que lon pourrait appeler "les services ordinaires". La tertiarisation de Marseille était à l'uvre. Lémergence dune dynamique métropolitaineMais les crises sont aussi des périodes de renouveau et de mutations économiques et spatiales. Dans les années 1975-1985, tandis que Marseille n'en finissait pas de rompre avec son passé industriel,tandis que les nouveaux pôles de l'industrie fordiste rencontraient de sérieuses difficultés, on pouvaitparadoxalement noter la montée de nouvelles activités dans l'ensemble du sud français. Le nouveaudéveloppement économique du sud n'a pas été le fruit du hasard ; c'est le résultat d'une alchimiecomplexe où se mêlaient la croissance démographique, l'extension des réseaux de communicationrapide (autoroutes), accélérateurs du développement touristique, l'émergence des nouvelles technologies, l'importance prise par la recherche et les universités.A partir de là, autour de quatre grandes villes, Toulouse, Montpellier, Aix-en-Provence-Marseille etNice, se sont créés des milieux incubateurs de croissance et de développement1. La situation de la région marseillaise était paradoxale en ce qu'elle appartenait à deux universantagoniques. Avec sa tradition portuaire et son déclin industriel marqué, à cette époque, par la crisede la réparation navale, Marseille relevait des territoires qui n'attiraient plus les nouveaux investissements à la recherche de territoires moins "marqués". Mais, à l'opposé et dans le même temps,du fait de la croissance démographique et du développement de son potentiel universitaire ettechnologique, la région marseillaise appartenait aux nouvelles zones attractives, d'autant mieuxqu'elle disposait d'une dynamique scientifique forte avec certains équipements comme le Centred'Etudes Nucléaires de Cadarache. La combinaison de ces deux logiques antagoniques n'était possibleque si se définissaient de nouveaux territoires permettant la combinaison des deux tendances opposées.C'est de cette situation qu'il faut partir pour comprendre le développement d'abord du pays d'Aix et,par la suite, de la zone d'Aubagne-Gémenos.A partir des années 1975, s'est créé sur ces territoires "un véritable milieu incubateur". Par bien des côtés, le développement aixois ressemblait au cas montpelliérain : un générateur de mutationtechnologique et économique, à Montpellier IBM, à Aix, le CEA puis Eurotechnique; un milieutraditionnel de notables attachés à une certaine image de leurs villes ; une présence universitaire. Il yavait quand même une très grande différence entre Aix et Montpellier, puisque l'université scientifiquen'était pas localisée à Aix, mais à Marseille. Cette absence d'université scientifique à Aix-en-Provenceavait, pendant longtemps, constitué un obstacle au développement aixois. Mais, l'émergence sur Aixd'un milieu technique, «l'atmosphère ingénieur» d'une part (Garnier, 1992), la réunion en 1983 desAssises de la Recherche d'autre part, avaient contribué à effacer ce désavantage en mettant enévidence, auprès des entreprises, la puissance et la proximité de la recherche marseillaise. Cette prisede conscience était évidemment confortée par les initiatives des acteurs marseillais (ville et chambrede commerce) en faveur du développement à Marseille d'un pôle de haute technologie (Château-Gombert).Si la création à Cadarache du Centre dEtudes Nucléaires a constitué un «des événements fondateurs» (Morel, 2001) de la dynamique technologique du pays d'Aix, le renforcement de la dynamique d'Aixles-Milles et la création de la zone de Rousset-Peynier allaient en démultiplier les effets. Sur la zonedes Milles, on a vu arriver de grandes unités liées aux industries informatique, robotique ouélectronique. Mais la zone d'activité des Milles s'est aussi, dans le même temps, très diversifiée avecdes entreprises de service tournées notamment vers les travaux d'équipement et d'entretien relatifs auxBTP et aux équipements urbains. La présence d'une telle concentration de compétences a conduit"naturellement" les responsables locaux à mettre en valeur l'idée d'un Technopôle aixois auquel étaientassociées des communes voisines. C'est larrivée, en 1977, sur la zone industrielle de Rousset-Peynier, d'Eurotechnique qui va enclencherla dynamique de la vallée de lArc. En quelques années, le paysage économique sen trouvaprofondément bouleversé. Aix a profité de cette dynamique de la vallée de l'Arc en étendant leterritoire de son projet technopolitain à l'ensemble du "Pays d'Aix". Dans cette phase de restructuration, Aix-en-Provence et le pays aixois n'ont pas été les seuls espaces concernés. Lanécessité de faire face au déclin marseillais d'une part, à la crise de la construction navale de La Ciotatd'autre part, va se manifester par la création à l'est de Marseille, autour d'Aubagne et de Gémenos (avecGemplus), de zones de reconversion dynamiques. Les années 1980 ont donc été marquées sur l'aire métropolitaine marseillaise par un processus derecomposition très largement autonome, aussi bien de la tradition industrielle marseillaise que dudéveloppement fordiste des années 1960-1970. Economiquement, Marseille se vidait de ses entreprisesalors que l'Arrière-Marseille attirait de nouvelles activités.Les autorités marseillaises tentèrent de reprendre la main. Elles cherchèrent à susciter une nouvelledynamique en créant des emplois nouveaux dans des secteurs de pointe, générateurs d'effetsmultiplicateurs puissants, en mesure d'investir l'ensemble de l'économie et de multiplier les emplois deservices. L'idée technopolitaine séduisait. Marseille sy employa pour reprendre un rôle central dans lamétropole. Mais cette ambition se heurtait à de nombreux obstacles. Le moindre n'était pas l'absencede crédibilité d'un tel projet. Problème d'image : vue de Paris, Marseille n'était pas très bien considérée.Contrairement à d'autres villes (Lyon, Montpellier, Grenoble), Marseille n'était pas parvenue à fairepartager cette ambition aux investisseurs. Si le sud attirait, ce n'était pas à Marseille qu'ils choisissaientde s'installer. Marseille restait, pour beaucoup, une ville portuaire au passé industriel, pauvre et en crise. Lamorce du changementLamorce du changement vint dun double constat qui s'imposa au milieu des années 1980. Le premierétait celui de lexistence de cette métropole marseillaise dont "l'évidence" était enfin reconnue, à la foisdans sa dynamique économique et dans sa composition spatiale, mais qui ne paraissait pas vouloirprendre conscience delle-même. Le second était que cette métropole avait besoin dune centralitérenouvelée qui ne contrarie pas pour autant la dynamique métropolitaine.La prise de conscience de la métropolisation marseillaise par les élites politiques ou économiques datedu milieu des années 1980. Les textes de lépoque témoignent de lintention des responsables, quelsque soient les débats politiques quils aient pu avoir entre eux, dancrer Marseille dans la constructiondune véritable métropole. Mais, si le constat faisait presque l'unanimité, deux conceptions transparaissaient.La première visait à "imposer" Marseille comme le centre de la dynamique métropolitaine. Ellereposait sur lidée selon laquelle le déclin marseillais provenait du transfert des activités et des hommesà la périphérie qui aurait été "organisé et mis en uvre" par les communes périphériques et quilconvenait de contrarier, voire d'arrêter. La seconde était fondée sur lidée que le développementéconomique périphérique de Marseille, y compris celui de "la rivale aixoise", était une bonne chosepour Marseille, à condition que celle-ci définisse une véritable stratégie économique et urbanistique.La première, qui semblait prévaloir à la fin des années 80, montra très vite ses faiblesses. Elle étaitinacceptable pour les responsables des autres collectivités qui voyaient en elle le moyen pour Marseillede faire supporter aux autres ses difficultés, et elle traduisait une profonde méconnaissance de la naturedu processus de métropolisation et de la vitalité des pôles extérieurs.La seconde constituait une véritable rupture avec le passé. Elle supposait une nouvelle analyse de lasituation marseillaise et des mutations en cours. Trois éléments doivent être mis en évidence pourappréhender cette prise de conscience : la nouvelle image de Marseille, son attractivité sur l'ensemblemétropolitain, la prise de conscience de ses avantages comparatifs.C'est au cours des années 1980 que Marseille, lasse de traîner comme un boulet cette image déplorablequ'on lui faisait dans les médias et les milieux parisiens - et qu'elle entretenait parfois -, se résolut àmontrer son vrai visage, à magnifier son histoire, à défendre sa culture. De grandes expositions comme"l'Orient des Provençaux", puis "Marseille au XIXe", la restauration de l'hospice de la Vieille Charitétransformé en un lieu prestigieux de manifestations artistiques au renom international, les créations duMusée d'Histoire de la Ville de Marseille et du Musée d'Art Contemporain, de nombreuses initiativesdans le domaine de la création culturelle, en particulier musicale, mais aussi les succès de l'Olympiquede Marseille, contribuèrent à donner à la ville une nouvelle image, celle d'une ville au passéexceptionnel, à l'extraordinaire beauté, à la vitalité populaire communicative.Marseille se mit "en désir", pour reprendre l'expression de Jean Viard (1995), et devint attractive. Les visiteurs, venus à l'occasion de manifestations culturelles, étaient souvent époustouflés par le charmed'une ville qui répondait si peu à l'image qui lui avait été faite. Des créateurs se trouvaient éblouis parla force et la qualité des paysages, la lumière et les sites, son puissant caractère méditerranéen dontelle est la surprenante synthèse. Marseille su profiter de cet engouement. En transformant la fricheindustrielle dune ancienne raffinerie de sucre dans le quartier de la Belle-de-Mai, en un espace dédiéà la création culturelle, regroupant des artistes à la recherche dun atelier, dun studio, de lieux derépétition ou denregistrement une sorte de "technopole culturel", Marseille inscrivait son avenir dans une nouvelle dynamique.Enfin Marseille prit conscience de ce qu'elle était devenue, une ville tertiaire. Mais quand on parled'activités tertiaires, la prudence est de rigueur car elles recouvrent des activités d'une extrêmediversité qu'il convient de distinguer. Distinction entre services marchands et services non marchands,distinction entre services aux entreprises et services aux particuliers, distinction quant à leur nature quiva du plus sophistiqué, comme les activités de recherche, au plus banalisé (Beckouche & Damette,1993; Vanier, Scherrer, Boino, Bourdin, Gallot & Maïga, 1998). L'aire métropolitaine marseillaiseétait, en comparaison de l'ensemble national, surtertiarisée (77% contre 67% des emplois). Cettesurtertiarisation marseillaise était le fruit de l'histoire, celle du commerce et du négoce marseillais, del'explosion démographique, de la désindustrialisation. Mais elle ne signifiait pas de facto queMarseille ait été à l'avant-garde de la modernité, souvent caractérisée par le rôle moteur joué par lesservices aux entreprises et de haute qualification. Ce n'était pas vraiment le cas à Marseille où letertiaire était plutôt dominé par les services aux particuliers, mais où on notait un lent renversementde tendances. Ce processus marseillais de tertiarisation nétait pas propre à Marseille. Il touchait dunemanière ou dune autre lensemble de la métropole. Un certain rapprochement s'opérait même entreMarseille et Aix. Si le développement industriel d'Aix-en-Provence avait entraîné le développementde services aux entreprises sur le territoire aixois, parallèlement, Marseille avait acquis des fonctionsnouvelles qu'elle n'avait pas eues pendant longtemps, en particulier tout ce qui concerne l'université etla recherche, le tourisme et la culture.Dans cette perspective, l'avenir économique de Marseille reposait donc, pour une large part, sur sacapacité à fondre ces trois éléments dans une dynamique unique, intégrant aussi les éléments de latradition industrielle et portuaire. Il y fallait un signe fort. Il fut envoyé, en grande partie, par lEtatqui, "pour sauver" Marseille, prit la décision de stimuler et de prendre en charge lopérationEuroméditerranée dont lenjeu devenait alors beaucoup plus que symbolique, vital (Morel,1994). Lacrédibilité du projet Euroméditerranée tenait à lassociation des trois dimensions essentielles delavenir métropolitain: les dimensions économique, sociale et urbaine. Il était à la fois et dans le mêmemouvement le lieu où sunissent les dynamiques économiques métropolitaines, où se fondent lespopulations diverses qui font Marseille et où sinventent des cultures nouvelles. Il devait accompagneret nourrir le changement de l'économie marseillaise. Le changementEn quoi la dynamique du projet Euroméditerranée a-t-elle nourri cette nouvelle dynamiqueéconomique, renouant ainsi avec cette logique de lévolution de laire métropolitaine selon laquelle icitout commence par des "événements fondateurs", faits déconomie et daménagement (Fos et sa s i d é r u rgie, Cadarache et ses hautes technologies, Aix-les-Milles et linformatique, Vi t r o l l e s Marignane et laéronautique, Plan de Campagne et le commerce).Euroméditerranée, c'est un territoire à lintérieur duquel on trouvait trois des éléments qui étaientappelés à structurer et à définir une nouvelle économie : des friches industrialo-portuaires, la gareSNCF et des terrains portuaires.La dynamique avait été initiée par laménagement des anciens docks de la Joliette en bureaux. Outrele fait qu'il comblait un manque réel de bureaux, il fut le signe que non seulement le changement dedestination de limmobilier industrialo-portuaire était possible, mais encore que de nouvelles activités fondées sur les technologies de l'information et de la communication trouvaient un point d'ancrage àMarseille. Il participait donc ainsi à renouveler l'économie marseillaise en s'appuyant sur lesfondements de son industrie. Lidée la plus novatrice pour Marseille a été la transformation des friches industrielles. Le succès dela friche de la Belle-de-Mai a incité les responsables d'Euroméditerranée à inscrire ce territoire dans lepérimètre d'aménagement, à l'étendre en y ajoutant l'ancienne usine de la SEITA, et à en faireréellement un "technopôle culturel" divers, dont les composantes significatives comprennent aussibien des studios de production cinématographique que les archives municipales. La Belle-de-Mai estdevenue, en quelques années, un lieu essentiel de la création et de la vie culturelle marseillaises. Sonsuccès tient à la grande diversité des occupants, permettant ainsi de croiser des initiatives et despratiques culturelles, à lattractivité quelle a générée, à la proximité, avec "les centres-villes" marseillais. D'autres friches furent par la suite utilisées comme celle qui accueillera les archivesdépartementales.La conséquence est que rapidement Marseille a attiré des artistes divers et multiples et créé une sorte"déconomie de la production culture l l e", spécialisée dans la production "dobjets culture l s" (enregistrement, tournage ), attirant ainsi de nombreux emplois dartistes ou des techniciens liés auxmétiers de la création. Cette effervescence sest traduite par lémergence de pratiques culturellesinnovantes comme en témoigne la place prise par les musiques nouvelles.La culture marseillaise est devenue, dune certaine manière, "un label" made in Marseille. Ce faisant,ce processus sinscrit dans lhistoire économique marseillaise. De même quà la grande époque deléconomie marseillaise, Marseille accueillait des matières premières de base venant du mode entierpour une transformation en biens de consommation, de même, aujourdhui, elle transforme les apportspluriels pour les transformer en "produits culturels". Le processus a été amplifié par des manifestations culturelles dont les renommées nationale etinternationale nont fait que croître, comme la Fiesta des Suds, installée, elle aussi, dans danciensentrepôts industriels, les Docks des Suds, ou dans un autre registre plus intellectuel les journéesdAverroès ou le festival du film documentaire, connecté avec le marché du film documentaire SunnySide, ou encore certaines grandes manifestations comme la Massilia ou la Marceleste. Cettedynamique a fait de Marseille une ville attractive pour ne pas dire "une ville à la mode". Larrivée du TGV à Marseille, en gare Saint-Charles, a constitué le deuxième élément structurantporteur de la nouvelle économie marseillaise : Marseille à 3 heures de Paris et à 1 heure de Lyon.Attractivité du lieu, commodité daccès: tous les ingrédients pour le développement touristique étaienten place. Avec la mise en place de la réduction du temps de travail et des 35 heures, toute une nouvelleéconomie sest développée, à laquelle contribue aussi et dans un autre registre le tourisme de croisière.Le tourisme urbain y joue un rôle privilégié. Marseille a pu commencer à investir ce créneau, malgrécertains handicaps comme la faiblesse de l'infrastructure hôtelière. D'une certaine manière, il pouvaitparaître en mesure d'accompagner le développement de l'économie culturelle.Le troisième élément clé du projet Euroméditerranée repose sur l'utilisation des terrains portuaires et,en particulier, ce qu'on appelle le J4, un vaste terrain littoral situé au pied du Fort Saint-Jean, enprolongement du Vieux-Port. Ces terrains constituaient un enjeu et ont donc suscité de nombreuxprojets. Celui défendu par Euroméditerranée se situe dans une perspective résolument méditerranéenne autour d'implantations de services de haut niveau en direction des paysméditerranéens et surtout d'un pôle culturel de prestige symbolisé par la création du Musée desCivilisations Européenne et Méditerranéenne, issu de la décentralisation du Musée des Arts etTraditions populaires et de la Cité de la Méditerranée bâtie autour du projet régional de la VillaMéditerranée. Cette nouvelle économie marseillaise repose donc sur une alchimie complexe - et fragile - qui associeles activités portuaires traditionnelles, de nouvelles activités productrices relevant des hautestechnologies, "les industries culturelles" nourries par une importante création culturelle vivante et le tourisme. Toutes ces activités sont complémentaires les unes des autres (Langevin & Morel, 2002). Privilégierl'une par rapport à l'autre pourrait avoir pour conséquence d'affaiblir l'ensemble. On l'a vu, letourisme, les nouvelles attractivités industrielles et tertiaires ont été revivifiés par la nouvelle imagede Marseille à laquelle l'évolution des pratiques culturelles a largement contribué. Mais il ne faudraitpas que cette dynamique économique soit brisée par des opérations immobilières qui viendraient laremettre en cause. Si les Marseillais ont semblé manifester pour la Coupe de l'America une réelle appétence, c'est parcequ'ils voyaient en elle l'expression symbolique de ce renouvellement économique : une manifestationqui intégrait industries traditionnelles, hautes technologies, tourisme et Euroméditerranée. Certesl'opération n'était pas sans risque, en particulier dans la volonté exprimée par la municipalité debouleverser le site en y intégrant des éléments et des équipements qui pouvaient se traduire par desopérations immobilières qui auraient contrarié la nouvelle image de la ville. Surtout, s'ils avaient dûconduire à remettre en cause le projet du MUCEM et donc à sacrifier cette image culturelle qui s'yattachait. Mais l'échec de la candidature de Marseille ne peut signifier la fin de ce repositionnementéconomique. Au contraire, il incite à le renforcer. C'est pourquoi la relance du projet culturel et lesoutien public à ces activités sont essentiels pour l'avenir. RéférencesBeckouche, P., & Damette, F. (1993). Une grille danalyse globale de lemploi. Le partagegéographique du travail. Economie et statistique, 270, 37-50. Daumalin, X., Girard, N., & Raveux, O. (2003). Du savon à la puce. Marseille: Editions Jeanne Lafitte. Garnier, J. (1992). Développement d'un milieu technique dans le pays d'Aix-en-Provence. INSEE Information économique, 91. Langevin, P., & Morel, B. (2002). L'économie. Dynamique de la région Provence-Alpes-Côted'Azur. La Tour dAigues : L'Aube Sud. Morel, B. (1994). 1er Avril 2015. Discours de Madame le Maire de Marseille pour la célébration du20ème anniversaire de la pose de la première pierre d'Euroméditerranée. In La France au-delà du siècle. La Tour dAigues: Editions de lAube. Morel, B. (2001). Marseille, Naissance d'une métropole. Paris : L'Harmattan. Vanier, M., Scherrer, F., Boino, P., Bourdin, V., Gallot, E., & Maïga, M. (1998) La conurbanisation : nouvelles périphéries et précarité de lemploi. Lyon: Institut dUrbanisme de Lyon DATAR Plan Urbain. Viard, J. (1995). Marseille, une ville impossible. Paris: Payot. |