Ville et intégration : le creuset marseillais

Introduction au dossier

André Donzel *

Sociologue, LAMES-MMSH, Université de Provence

Alain Moreau**

Psychologue, Université de la Méditerranée

Si la ville est un “laboratoire social” comme le soutenaient les sociologues de l’Ecole deChicago, Marseille mérite sans doute au plus haut point cette appellation. Pendant des sièclesla ville s’est nourrie de l’apport de populations venues de l’extérieur : autres régionsfrançaises, pays méditerranéens voisins, anciennes colonies, etc. Et, en définitive, il est un faitque l’on peut difficilement lui contester, celui d’avoir réussi à produire des Marseillais.Comme de nombreuses enquêtes l’attestent, l’attachement de ces derniers à leur ville estparticulièrement prononcé.Ce patriotisme local a des racines multiples. Marseille, en effet, a fait feu de tout bois enmatière d’intégration. On a souvent mis en exergue la force des communautés de base danscette ville, que celles-ci se soient constituées dans le cadre du travail (syndicats, mutuelles,etc.) ou de la résidence (réseaux familiaux, associations de quartier, groupements sportifs ouculturels, etc.). Mais Marseille c’est aussi une présence forte du politique dans la structurationsociale de la ville. Les rapports particuliers de cette ville au pouvoir central -«Qui tient Marseille, tient la France» avait dit Louis XIV -, autant que les mouvements sociaux etpolitiques qu’elle a pu alimenter, en ont fait un lieu d’expression privilégié du “modèlerépublicain” en France. Cette pluralité de modes d’intégration, tout en confortant les appartenances communes, en a aussi limité les clôtures possibles. Marseille, plus que d’autres,a pu développer un sens de la communauté tout en assimilant l’altérité.Mais Marseille est confrontée aujourd’hui à de profonds changements dans son économie, sasociologie et sa géographie, puisque l’agglomération marseillaise déborde maintenant largement de son cadre originel. Dans ces conditions, alors que les bases de l’identité localesont radicalement remises en cause, comment peut-on être Marseillais? Telle est la questionqui sous-tend, à travers des approches disciplinaires diverses, les contributions rassembléesdans ce dossier.

Une première série d’articles décrivent les grandes mutations qui ont affecté la ville au coursdes dernières décennies. Bernard Morel retrace les grandes étapes de l’évolution del’économie marseillaise depuis la crise de ses industries traditionnelles jusqu’à son renouveauactuel autour des “industries culturelles”, à Marseille même, et des nouvelles technologiesdans son arrière-pays. André Donzel étudie les conséquences sociales de ces transformationsen mettant évidence les grandes lignes de différenciation qui façonnent aujourd’hui la sociétélocale en termes de revenus et de conditions de vie, et Thomas Bresson dessine les nouveauxcontours de sa géographie sociale telle qu’elle résulte de la distribution résidentielle de lapopulation.

Un second ensemble d’articles porte sur l’analyse des processus de construction identitaire,tout particulièrement dans le cas de groupes où elle est réputée problématique. Alain Moreaus’intéresse à l’identité des jeunes marseillais et montre que pour ces derniers, l'appartenance àMarseille dépasse le plus souvent l’origine ethnique dans la caractérisation de leur identitésociale. Pour autant les identités communautaires peuvent demeurer très prégnantes, enparticulier pour les Comoriens. C'est également vrai chez les Arméniens étudiés par EmiliaJaloux ou les Vietnamiens appréhendés, avec des techniques similaires, par Michel Piolat etCamille Brisset. L'approche plus sociologique d'Alain Guillemin concernant ces derniers vadans le même sens, en montrant comment le modèle de la famille confucéenne favorise tout àla fois l’insertion dans la société locale et les liens avec la culture d’origine.

Marseille constitue donc un terrain propice à la consolidation des cultures communautaires.Mais l’originalité marseillaise est aussi de les avoir insérées dans un cadre politique. C’est ceque mettent en évidence les dernières contributions à ce dossier. Véronique Pruneau observeainsi que le “cosmopolitisme marseillais” est devenu un argument majeur dans les politiquescommunication de la Municipalité pour attirer les investisseurs. Selon Cesare Mattina, lesappartenances communautaires ont été aussi largement instrumentalisées par le pouvoir localà des fins de régulation sociale de type clientéliste. Mais ces appartenances ont aussi contribuéà influencer positivement la culture politique nationale. Pour Jacques Guilhaumou et AndréDonzel, la tradition civique locale, en combinant de façon originale solidarités locales etappartenance nationale, a contribué de manière décisive à la consolidation et au renouvellement du fait républicain en France.

A l’encontre de l’opposition souvent postulée entre “communauté” et “société” dans les débatsactuels sur le multiculturalisme, il y a là une interaction qui mérite d’être interrogée.