|
Décentralisation et bureaucratie.
Pour une mise en cause de la figure de ladministratif
|
Duflot Valéry *
Sociologue, LAMES, Université de Provence
|
La décentralisation politique et administrative est généralement abordée à partir de la répartition du pouvoir entre lÉtat et les collectivités territoriales, comme si le seul enjeu était le rapport entre le centre et la périphérie. Dans le texte qui suit, je considère un autre enjeu central, trop souvent occulté, celui des relations entre ladministratif et le politique. Lintérêt de cet angle de vue est de révéler, bien plus que lapproche standard, les contradictions de la réforme.
Cette position dobservation est issue dune recherche menée dans le cadre dune thèse de sociologie, sur un volet de la réforme initiée par la loi du 2 mars 1982 : la naissance de ladministration régionale (les services administratifs sous lautorité des exécutifs des conseils régionaux). Une enquête de terrain de deux ans a été conduite au sein de la région Provence-Alpes-Côte dAzur, afin dobserver la mise en place des services administratifs, le recrutement des agents, la gestion du personnel et le fonctionnement des services (voir encadré).
Lintention de la démarche nétait pas détablir une typologie des mouvements de personnel, mais de chercher, à travers ce prisme, à mettre en évidence les conséquences des mesures de décentralisation. Il ne sagissait pas de dégager des catégories particulières (par exemple une politisation différentielle en fonction des services), mais daccéder au cur du processus.
|
Une sociologie de la décentralisation
Depuis 1982, nous assistons à ce que Michel Crozier a appelé un « déplacement bureaucratique » (Crozier, 1986). LAdministration se développe non plus au centre mais à la périphérie. Les collectivités territoriales constituent désormais 30 % de l'emploi public, qui représente lui-même un cinquième de lemploi. Au sein des collectivités territoriales, 78 % des postes se trouvent dans les communes, les départements et les régions. Dépositaires de pouvoirs auparavant détenus par lÉtat central, les acteurs des collectivités territoriales participent désormais pleinement de la production de lAdministration.
Dans un article de 1983, Yves Mény sinterrogeait sur les conséquences des mesures de décentralisation. Il voyait trois scénarios possibles (Mény, 1983) : un scénario déterministe : la légalisation des pratiques antérieures ; un scénario volontariste : la redistribution des pouvoirs au profit des élus ; un scénario problématique : les réactions du système.
Au regard de la situation actuelle, ces trois scénarios navaient rien dexclusif. Les lois de décentralisation ont effectivement permis de faire passer dans le domaine légal des pratiques qui permettaient aux grands notables locaux de contourner les contraintes réglementaires. En même temps, le pouvoir des maires des grandes villes et des présidents de conseils généraux ou régionaux sest accru. Entre 1983 et 1986, des compétences importantes ont été transférées aux collectivités territoriales, par exemple en matière durbanisme pour les communes, daide sociale pour les départements, économique pour les régions. Des éléments du troisième scénario sont également visibles. Lattitude des chambres régionales des Comptes est fortement critiquée par les élus locaux qui leur reprochent de faire du contrôle dopportunité par le biais du contrôle des comptes. Et la mobilité inter-fonctions publiques est plutôt à sens unique, depuis lÉtat vers les collectivités territoriales, ces dernières étant devenues un débouché pour des hauts fonctionnaires qui trouvent un intérêt certain à travailler quelque temps auprès dun élu influent.
Malgré limportance des transformations consécutives aux lois de décentralisation, peu de travaux ont été réalisés sur la mise en place et la gestion des services administratifs des collectivités territoriales. Aucune étude navait encore été effectuée sur le fonctionnement interne des régions. La région, créée en 1972, érigée en collectivité territoriale de plein exercice en 1986, en passe de devenir une institution centrale sur les plans local, national et européen, mérite pourtant que lon sy intéresse.
Au-delà de laspect sociographique, le projet de thèse devait permettre de mener une réflexion sur la nature des relations entre ladministratif et le politique. À lissue denquêtes effectuées dans le cadre dune maîtrise (Duflot, 1997) et dun DEA (Duflot, 1998) sur les déterminants locaux des pratiques de gestion du personnel au sein de directions départementales de lÉquipement, javais constaté quun certain nombre de faits, quil sagisse des modes de recrutement ou des parcours professionnels, ne pouvaient être expliqués sans prendre en compte la dimension politique. Javais également remarqué que les arguments de type gestionnaire habituellement avancés pour expliquer par exemple le recrutement de contractuels ne rendaient compte que dune partie du phénomène des agents non titulaires.
En consacrant une attention particulière à la gestion du personnel des services administratifs dune région, ce travail vise à nourrir les réflexions actuelles sur la fonction publique territoriale comme acteur de la décentralisation, de laménagement du territoire et du développement local.
Lenquête de terrain
Lenquête de terrain a été menée au sein de la région Provence-Alpes-Côte dAzur. Elle a débuté en avril 1999 et sest déroulée sur deux ans. Lobjectif de linvestigation était datteindre une compréhension fine des mécanismes de fonctionnement de lorganisation considérée. Il sagissait dobtenir des données pas toujours immédiatement accessibles et de faire de limmersion un facteur déterminant de la production des matériaux. Cela impliquait par exemple de ne pas se contenter de documents destinés à la diffusion, et de leur préférer la documentation primaire darchives1 , qui offre des traces plus proches des pratiques. Cela impliquait également de mettre laccent sur la qualité des entretiens plutôt que sur leur quantité, de rechercher des alliés2 plutôt que de multiplier artificiellement le nombre de personnes enquêtées. Cela impliquait enfin dêtre présent dans les locaux, de travailler au sein des services, de faire de lobservation directe, afin de simprégner des ambiances. Cette approche, mise en uvre dans une perspective attrape-tout3, devait favoriser la production de matériaux suffisamment riches pour saisir la subtilité des jeux et des enjeux à lintérieur de la structure politico-administrative étudiée.
Jai ainsi croisé des données issues dobservations directes, dentretiens, de dossiers individuels, de documents budgétaires et dactes administratifs. Jai dépouillé 500 dossiers individuels pour en faire une double analyse, quantitative et qualitative. Jai réalisé une soixantaine dentretiens approfondis de type ethnographique. À partir des Déclarations annuelles de données sociales (DADS), recoupées avec les dossiers individuels, complétées par des fichiers informatiques, jai constitué une vaste base de données sur lensemble des mouvements de personnel de la région PACA entre 1974 et 2000. Il sagit donc dune étude longitudinale exhaustive sur 25 ans qui rend compte du processus de création, de croissance et de développement dune structure politico-administrative locale.
Entre politisation et autonomisation de ladministration régionale
Lanalyse des mouvements de personnel de la région PACA entre 1974 et 2000 ma conduit à aborder la question en termes de politisation de ladministration. Il est ressorti du traitement des données que les comportements, les pratiques et les stratégies des acteurs relèvent dun élément de régulation central qui est le rapport dialectique entre lautonomisation et la politisation des services administratifs.
Au cours des deux alternances politiques qua connu la région PACA, on constate une amplification significative des mouvements de personnel. Le dépouillement des DADS permet de voir par exemple quen 1986, 21 % des agents ont perdu leur emploi à la région, alors que le taux normal de départ est de 6 % par an4 .
En principe, seuls les emplois fonctionnels (directeur général des services, directeur général adjoint) et les emplois de cabinet peuvent être pourvus de manière discrétionnaire. En réalité, les pratiques de spoils system sont plus étendues. Elles concernent également les postes de directeur et, dans une moindre mesure, ceux de chef de service. Lanalyse comparée des organigrammes permet par exemple de voir quà la suite de lalternance de 1998, 62 % des directeurs ont été changés.
Les embauches ne se font pas toujours en fonction des seuls critères de compétences. La voie contractuelle reste un mode de recrutement privilégié malgré les contraintes réglementaires et alors que la mise en place du statut de 1984 visait à constituer une fonction publique territoriale fondée sur les principes qui régissent la fonction publique de lÉtat. La volonté des élus de garder la mainmise sur les agents des services administratifs, au nom de la libre administration, se traduit par le maintien dun système de lemploi au détriment dun système de la carrière.
Ce type de configuration favorise lapparition de tensions entre les strates dagents constituées au fil des mandatures et la multiplication des mises au placard. Un ancien directeur, aujourdhui simple chargé de mission, évoque lalternance de 1986 : « Je me souviens, monsieur Domenech [conseiller régional], lors dune des premières séances plénières publiques à la région, parlait de dératisation. Il fallait dératiser les services. Les rats, cétait nous. Je nai pas oublié. » Il précise néanmoins un peu plus tard : « Mais pour lessentiel, il ny a pas eu de vraie chasse aux sorcières. Il y a eu quelques mecs qui ont été placardisés. Ça a existé. Il y en a eu qui sont partis. Quelques-uns comme moi ont trouvé des portes de sortie plus ou moins honorables, et sont allés se calfeutrer quelque part ».
Les périodes dalternance sont ainsi des périodes de forte incertitude. Il y règne une ambiance de suspicion qui favorise la détérioration des relations entre les agents, comme le raconte un autre agent, lui aussi ancien directeur, lui aussi devenu simple chargé de mission : « Jai vu beaucoup de mes collègues privilégier leurs convictions idéologiques sur leurs convictions régionalistes et dire : Ça va être horrible, la droite na pas le droit dêtre au pouvoir, à partir de maintenant jentre en résistance [...] Il y avait aussi une espèce dattachement à la personne du précédent président. Pezet avait été battu, donc eux aussi avaient été battus. Alors je dis tout ça parce que moi jentendais ça autour de moi et je disais : Mais attendez, nous ne sommes pas des politiques, on est là comme des loyaux serviteurs de linstitution régionale. Et alors, certains de mes collègues et amis mont soupçonné voire accusé de traîtrise, mont dit ou laissé entendre que je transigeais, que je nétais pas fidèle à un parti, à des personnes. Je nai pas beaucoup apprécié. »
En même temps, la bureaucratisation de ladministration régionale, laugmentation de la part de fonctionnaires consécutive aux plans de titularisation, ladoption par les agents de comportements de neutralité participent de laffirmation dune fonction publique territoriale plus autonome.
Le difficile passage dune logique verticale à une logique transversale
Des contradictions résultent de ce système de régulation. Il y a à la fois trop et pas assez dagents. Les services disposent de compétences quils nexploitent pas, et manquent de compétences spécifiques. La plupart des acteurs (élus, cadres, syndicats) sont favorables au système de la carrière, mais participent du maintien dun système de lemploi. Les élus souhaitent que les services soient plus efficaces, mais protègent les agents contre leur supérieur hiérarchique. Au total, sest mise en place une administration à plusieurs vitesses qui contribue au renforcement dun malaise organisationnel (perte de motivation et développement dun sentiment diniquité).
Face à ce type de situation, dautant plus complexe à gérer que les comportements des agents et des élus sont imprévisibles, la tendance de la direction générale des services peut être de diriger de manière bureaucratique, en sappuyant sur une structure hiérarchique pyramidale forte, dont une des vertus est de réduire lespace des zones dincertitude. Le développement local nécessite pourtant lintroduction dune plus grande transversalité5. Les problèmes publics ont une nature de moins en moins sectorielle. Par exemple, on est passé dun problème de logement (nécessité, à caractère urgent durant la période de reconstruction jusque dans les années 1960, de produire du logement) à un problème dhabitat (intégrer les problèmes de logement au territoire en les mettant en relation avec la qualité de la vie, les problèmes de chômage et dexclusion, ainsi que les questions denvironnement) (Duran & Thnig, 1996).
Toute la difficulté réside dans la conservation des qualités de la bureaucratie, dont lune des principales est évoquée par John Galbraith dans « Le nouvel état industriel »6, tout en allant vers une meilleure prise en compte du territoire, qui nécessite de territorialiser la bureaucratie, cest-à-dire de partir du terrain et de développer une véritable connaissance des problèmes rencontrés par les populations locales.
Les restructurations et la politisation des services : des réponses inadaptées
Deux types de réponses aux problèmes rencontrés par les équipes dirigeantes sont observables : la restructuration des services et la politisation de ladministration. Que ce soient lune ou lautre, ces mesures ne permettent pas vraiment de dépasser les obstacles. Les restructurations sont insuffisantes. Elles visent à agir sur lorganisation alors quelles ne modifient bien souvent que la structure formelle. Comme lexplique François Dupuy, on restructure en espérant réorganiser (Dupuy, 1998). La différence est pourtant de taille entre la structure et lorganisation. La première est simple et figée, alors que la seconde est complexe et dynamique. Lune renvoie à ce qui est affiché et formel, lautre aux pratiques réelles et à ce qui se passe en coulisse. Les restructurations ne permettent pas vraiment de changer lorganisation de laction, cest-à-dire de modifier les stratégies des acteurs, ce qui ne peut se faire quen agissant sur les relations de pouvoir et les zones dincertitude.
Quant à la politisation, elle permet une certaine territorialisation de laction publique. Mais elle se heurte de plus en plus à un problème de légitimité. Tout dabord, des dérives sont possibles. La normalisation de la politisation peut amener les élus à détourner la politisation fonctionnelle de ses fins. Les pratiques de politisation ne servent alors plus à réduire les dysfonctionnements bureaucratiques, mais à utiliser les ressources administratives à des fins personnelles ou partisanes. Ensuite, la politisation est limitée par lémergence de la fonction publique territoriale. Au fur et à mesure que saffirment lunité de la fonction publique territoriale et ses principes de régulation établis en référence à la fonction publique de lÉtat, se réduit le champ de la politisation légitime.
Ces deux limites favorisent le durcissement des oppositions. Les élus cherchent à garder leur autorité sur ladministration en passant si nécessaire par des mesures radicales pas toujours justifiées (décharges de fonction, retraits de dossiers). Les agents se raidissent et sorganisent face à des décisions quils considèrent comme arbitraires et abusives.
Pour un changement de la figure de ladministratif
Ces observations conduisent à sinterroger sur les effets du déplacement bureaucratique. Un des objectifs de la décentralisation de 1982 était de mieux répondre aux attentes des usagers, et daméliorer la qualité du service public. Vingt ans après, tout se passe comme si lémergence des trois fondamentaux de laction publique locale que sont la territorialité, la transversalité et la proximité se heurtait à larchitecture de la fonction publique territoriale. On constate au sein de la région étudiée lapparition de dysfonctions politico-administratives (développement dun sentiment diniquité, de sureffectifs, sous-utilisation des compétences), sans pour autant que disparaissent les dysfonctions bureaucratiques classiques (cloisonnement des services, lourdeur des procédures, démotivation des agents qui ne voient plus les finalités de ce quils font).
Parallèlement, les incertitudes non-structurées (situations pour lesquelles la connaissance des problèmes est insuffisante pour élaborer un programme daction approprié) sont de plus en plus présentes dans la société, alors que peu de dispositifs sont mis en place pour les gérer (Duran & Thnig, 1996). Jacques Chevallier parle de « crise de gouvernabilité », pour souligner linadaptation des moyens publics daction face à des citoyens de plus en plus en attente dune démocratie participative plutôt que représentative.
La question de la capacité de notre système politico-administratif à sadapter aux nouvelles contraintes de laction publique reste donc posée. La décentralisation telle quelle a été conçue nest pas une réponse suffisante. Certes, les élus locaux ont obtenu des compétences significatives, le processus de décision est apparemment plus proche des populations locales. Mais en cherchant à imposer une administration territoriale régie selon les principes de la fonction publique de lÉtat, leur capacité daction sen trouve considérablement réduite, ce qui favorise le développement de pratiques de politisation de ladministration.
Plutôt que de continuer dans cette voie, ne serait-il pas préférable de sinterroger sur le modèle français de relation entre le politique et ladministratif, afin dêtre plus en phase avec le « contexte de post-modernité » (Chevallier, 2003) : complexité des problèmes à résoudre ; existence de pouvoirs multiples ; nécessité de privilégier les formules souples de coopération, afin dassocier les différents acteurs concernés ? Il ressort en tout cas de létude réalisée que les comportements des acteurs de la région étudiée sont fortement déterminés par cette tension entre politisation et autonomisation des services administratifs, dont les conséquences ne semblent pas particulièrement favorables à lamélioration de laction publique locale.
Références
Aron-Schnapper, D. & Hanet, D. (1978). Archives orales et histoire des institutions sociales. Revue française de sociologie, XIX, 261-275.
Beaud, S. & Weber, F. (1997). Guide de lenquête de terrain. Paris : La Découverte.
Briand, J.P. & Chapoulie, J.M. (1992). Les collèges du peuple. Lenseignement primaire supérieur et le développement de la scolarisation prolongée sous la Troisième République. Paris : Éditions du CNRS.
Chevallier, J. (2003). LÉtat post-moderne. Paris : L.G.D.J.
Crozier, M. (1986). Préface. In S. Dion, La politisation des mairies. Paris : Économica.
Dion, S. (1986). La politisation des mairies. Paris : Économica.
Duflot, V. (1997). La question des agents non titulaires de lÉtat. Étude de la politique de main-duvre de la direction départementale de lÉquipement des Bouches-du-Rhône entre 1960 et 1996. Mémoire de Maîtrise en Sociologie (Dir. Pierre Fournier et Jean Peneff), Université de Provence, Aix-en-Provence.
Duflot, V. (1998). Recrutements et mobilités professionnelles à lÉquipement : les spécificités marseillaises. Étude comparée des mouvements de main-duvre dans deux directions départementales de lÉquipement. Mémoire de D.E.A. en Sociologie (Dir. Jean Peneff), Université de Provence, Aix-en-Provence.
Dupuy, F. Le client et le bureaucrate. Paris : Dunod.
Duran, P. & Thnig J.C. (1996). LÉtat et la gestion publique territoriale. Revue française de science politique, 4-1996, 580-623.
Grémion, C. (1996). Crise des moyens ou crise des fins ? In R. Fraisse & C. Grémion (Dirs.). Le service public en recherche. Quelle modernisation ? Paris : La Documentation française.
Lamarzelle, D. (1997). Le management territorial. Une clarification des rôles entre élus et cadres territoriaux. Paris : Éditions du Papyrus.
Lautman, J. (1970). Prestige, inégalités et modernisation de lorganisation bureaucratique. Esprit, numéro spécial, janvier 1970, 104-120.
Lorrain, D. (1989). La fonction publique territoriale : gérer la diversité. Lélite modeste (les cadres communaux urbains au milieu du gué). Revue française dadministration publique, 49-1989, 81-91.
Mény, Y. (1983). Pouvoir administratif dÉtat et collectivités territoriales. In A. Mabileau (Dir.), Les pouvoirs locaux à lépreuve de la décentralisation (pp. 113-126). Paris : Éditions A. Pedone.
|