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Célimène, F., & Legris, A., (2002). Léconomie de lesclavage colonial : enquête et bilan du XVII auXIXème siècle. Paris : Editions du CNRS.
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Jacques De Bandt *
Quand on veut souligner limportance dun ouvrage ou du sujet dont il traite, on dit quil comble un vide. Cest le cas. On a souvent fait remarquer que léconomie de lesclavage colonial ni lesclavage en général, ni léconomie coloniale en général na guère fait lobjet de travaux qui rendent compte de limportance historique de ce type déconomie. Et cela contrairement à ce quon aurait pu croire. Indépendamment même de ses implications humaines ou éthiques, sociales, culturelles et politiques, la spécificité, le poids et les enjeux encore actuels de cette économie ou de ce système économique (P. Dockès parle de « paradigme productif ») auraient évidemment mérité des travaux plus systématiques, dans notre pays. Il est vrai quailleurs, en particulier dans le monde anglo-saxon, les recherches sur ces thèmes sont nettement plus développées. Faut-il relier cela au fait que les Etats-Unis ont été, dune certaine manière, plus directement engagés dans cette économie de lesclavage colonial : aussi bien du côté des maîtres que du côté des esclaves ? Ou faut-il relier cela plutôt au fait que lesclavage a été aboli très tard aux Etats-Unis ? (Parmi les publications récentes, par exemple, Ira Berlin, Generations of captivity, A History of African-American Slaves, BellknapPress/Harvard University Press, 2003).
Pour quelles, bonnes ou mauvaises, raisons, les recherches sur léconomie de lesclavage colonial ont-elles été si peu développées jusquà ce jour ?
Est-ce parce quil sagit dun sujet qui éveille surtout des sentiments de culpabilité ou même qui pourrait alimenter des revendications concernant des dommages et intérêts, et que nous préférons refouler ou ignorer ? Cette économie na-t-elle pas été une source importante de revenu (lintroduction cite un spécialiste : « la France lui a dû, pendant un siècle, la prospérité de son Empire »), qui ne valait pas beaucoup mieux que les argents sales daujourdhui ? Mais peut-être navons-nous pas totalement conscience, que ce soit de son importance ou que ce soit de son absence de légitimité.
Est-ce parce quil sagit dun sujet éminemment pluridisciplinaire : toutes les SHS ne doivent-elles pas être mobilisées simultanément pour pourvoir analyser et comprendre cette économie très particulière ? Car si on parle déconomie, cest bien plus largement de problèmes dhumains (de vie, de travail, de mort), de société, de politique
que lon parle.
Est-ce parce que lon a ignoré le plus gros des réalités de cette économie qui, sauf exceptions, ne cherchait pas trop la publicité ou la transparence ? Il est vrai que si lon en connaissait lexistence et les principes de fonctionnement, on était évidemment loin de pouvoir en appréhender les grandeurs et les flux.
Lun des mérites de cet ouvrage qui est parti de préoccupations relatives à lhistoire de la pensée est de montrer que, très tôt, de grands esprits se sont intéressés à cette économie, pour en dénoncer la barbarie. Et posaient (cest typiquement le cas de Condorcet, en 1776) la question de savoir si lon ne pouvait faire autrement : si lon ne pouvait faire aussi bien, voire mieux, sans pour autant recourir à lesclavage.
Le second mérite de cet ouvrage est de présenter en un volume, somme toute assez restreint (180 pages), une assez grande diversité daspects de la manière dont léconomie de lesclavage a été pensée et a fonctionné, telle quà sa lecture se dégage une vision densemble, assez complète, de cette économie très particulière.
Quoiquil en soit, voici donc un ouvrage consacré à léconomie de lesclavage. On notera que lun des coordinateurs et auteurs de cet ouvrage appartient à lUniversité des Antilles et de la Guyanne.
Après une introduction des coordinateurs de louvrage (qui rappellent la hiérarchie raciale de Moreau de Saint-Méry, qui va, en partant du croisement dun blanc et dune négresse, au mulâtre, au quarteron, au métis, au mameloucque
etc. ), celui-ci est construit en trois parties. Une première partie vise à mettre linstitution esclavagiste en perspective : comment lesclavage a-t-il été raisonné et justifié ? La deuxième partie développe le thème de lesclavage dans lhistoire des idées économiques. Une troisième partie est consacrée aux faits industriels, cest-à-dire au fonctionnement de cette économie un peu particulière.
Sans rentrer dans les arguments ou les questions de droit, dont certains (Ph. Simonnot, Le bétail parlant, Le Monde des livres, 18 février 2003) estiment quil sagit de la partie la plus intéressante, la première partie montre comment léconomie léconomie politique, pas encore la science économique se dégage progressivement des autres registres de largumentation, qui renvoie au droit naturel, puis à des ensembles de considérations philosophiques et morales. Si A. Smith introduit une véritable problématique économique, en termes defficacité et de coûts comparés, cest quand même une explication morale ou psychologique, renvoyant au plaisir de domination du maître, qui lemporte. Il est peut-être bon de rappeler son argumentation, dont on conviendra quelle est un peu tirée par les cheveux : linefficacité du travail servile est compensée par le plaisir de la domination. La présentation des idées dA. Smith celle de André Lapidus (« Le profit ou la domination ») qui ouvre la deuxième partie de louvrage nous fait rentrer dans les divers aspects des coûts à prendre en considération : bien entendu le prix dachat et les coûts de subsistance (par rapport au salaire), mais aussi les coûts de contrôle ou de maintien de la discipline, ainsi que les coûts de reproduction. Et la discussion porte non seulement sur les coûts, mais sur lefficacité comparée, ce quon appelle parfois, dans les manuels, le coût unitaire du travail, compte tenu de la productivité. A quoi, en termes dynamiques, Smith ajoute quen outre lesclave nest pas inventif.
On trouvera dautres critiques économiques que lon pourrait qualifier de macro-économiques et qui nous font sortir du pur calcul des coûts comparés dans la présentation que R. Arena fait des travaux de J.B.Say, J.-Ch. Sismondi et P. Rossi. La première critique est intéressante : elle consiste à dénoncer le fait que le capital français entretient dans les Antilles une production (servile) qui nest pas compétitive. De ce fait le consommateur français non seulement est obligé de verser une rente au planteur antillais, mais assure le maintien de lesclavage. Il sy ajoute un argument de Sismondi en termes de revenu et de consommation : en enrichissant davantage les riches, lesclavage appauvrit les plus pauvres, ce qui entraîne une sous-consommation et freine la croissance.
On peut évidemment ajouter les réflexions de Tocqueville sur le sujet : mais comme lécrit Philippe Steiner (De la démocratie et de lesclavage : Tocqueville à lépreuve des colonies), « lorsquil sagit dopérer la transformation de lesclave en salarié et du maître en capitaliste
, sa pensée na rien de bien grandiose ». Comme curieusement dailleurs, concernant le « passage à un état social démocratique dans lequel lesclave est transformé en citoyen
la pensée de Tocqueville est étrangement incomplète
». Mais que se passe-t-il donc ? Ne ressent-on pas comme une sérieuse désillusion ? Mais laissons cela.
A ce stade, on reste quand même un peu sur sa faim, car on se retrouve face à une sorte de paradoxe assez profond : les économistes (du moins ceux dont il est question dans louvrage) nous montrent et nous démontrent linfériorité de lesclavage en termes économiques, et cela nempêche pas le système de prospérer. Nous avons bien la passion de la domination, selon A. Smith, mais est-ce vraiment suffisant ?
Pour aller plus loin dans la compréhension, il faut passer à la troisième partie, intitulée « Esclavage et travail salarié : une approche en termes de faits industriels. ». Là en effet nous passons à léconomie de lesclavage (colonial) comme système, ou comme le développe Pierre Dockès, comme paradigme (Le paradigme sucrier, XI°-XIX°siècle). Que lon aime ou que lon aime moins le concept de paradigme technologique, P. Dockes nous montre de manière assez convaincante que sest imposé, et pas, ou pas principalement, pour des raisons techniques, un mode de production du sucre, qui, sétant montré dune part cohérent et dautre part rentable pour les capitalistes, a été diffusé et généralisé en létat. Et ce paradigme sucrier se maintient dans le temps, se diffusant dans les îles, qui constituent lune des composantes organisationnels fortes du système. Laperçu historique quen fournit lauteur est impressionnant. Mais, en dehors de la généralité et de la permanence de ce paradigme sucrier, ce qui est intéressant dans toute cette histoire et nous nen sommes plus du tout à des comparaisons de coûts ce nest pas la production de base ce nest pas là que se font les profits - mais le système dans son ensemble, qui inclut la traite en amont, le transport et le raffinage du sucre en aval et la commercialisation comme la consommation. Il sagit souvent, on le sait, de commerce triangulaire. Cest le capitalisme financier et/ou commercial qui domine et prélève. Mais, comme le souligne lauteur, de ceci résulte aussi, dans une perspective braudelienne, laspect précocement capitaliste de la production.
Le chapitre VII (F. Célimène et A. Legris, Léconomie coloniale des Antilles françaises au temps de lesclavage) sefforce de faire une sorte de bilan de cette économie de lesclavage colonial. Il y a évidemment lintérêt de la métropole : la traite (cest le commerce négrier qui est le plus lucratif), le transport, le commerce, la transformation finale, et bien entendu la consommation finale qui (à partir de la fin du XVII°s.) augmente rapidement (plus rapidement que celle des autres produits tropicaux). Il y a aussi lintérêt, mais plus limité, des colonies.
Mais tout cela montre aussi quil est bien difficile darriver à des estimations quelque peu rigoureuses, ne serait-ce que des ordres de grandeurs de cette économie coloniale de lesclavage. Et en lisant louvrage on se rend compte cest encore un de ses mérites que lon aimerait en savoir beaucoup plus sur la logique et les ressorts profonds de cette économie de lesclavage. Quest-ce qui faisait par exemple, comme lindique le chapitre III, daprès A. Smith, que si le sucre et (mais plus que) le tabac sont rentables avec lesclavage, le blé ne lest pas ? Comment étaient déterminés les prix de ces produits pour quil en soit ainsi ? Ne suffisait-il pas daugmenter les prix à la consommation pour assurer la rentabilité, comme dans largument de Sismondi ? Comment se fait-il, comme lindique louvrage, que les progrès techniques aient été aussi faibles dans la production de sucre ? Et tant dautres questions de ce type.
Et, dans une note plus positive, il faut, pour terminer, signaler un dernier chapitre, de Hai-Quang-Ho, sur « La transition de lesclavage au salariat à la Réunion (1828-1853) ». Lauteur retrace la réduction progressive, à partir de 1831, dune part de l « engagisme » (salariat contraint de longue durée) issu de limmigration indienne, et dautre part, et surtout, des apports desclaves (due à la diminution brutale de la traite), ainsi que, après labolition de lesclavage en 1848, le remplacement des esclaves par des salariés, quil fallut aller recruter en Inde et sur le continent africain
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