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Sainte Marthe :
un quartier de Marseille rentre en ville
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Etienne Ballan *
Association ARENES
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Dans les quartiers Nord de Marseille, une zone occupée par des bastides et des grandes propriétés a été tenue à lécart des étapes successives de lurbanisation. Qualifiée de réserve foncière dans les documents durbanisme, cette zone des Hauts de Sainte Marthe (les terrains dominent le noyau villageois de Sainte Marthe) a fait lobjet récemment dun changement de vocation, dans le cadre de la révision du Plan dOccupation des Sols, menée entre 1997 et 2000. La Ville de Marseille a ouvert le secteur à lurbanisation en classant les principaux terrains en zone Ud et Ui (zone urbaine moyennement dense et peu dense). Nous ne traitons pas ici des raisons politiques et économiques de ce choix, et nous ne donnons quun aperçu du déroulement de ce conflit daménagement. Nous mettrons plus en lumière comment la radicalisation du conflit a amené certains acteurs à construire un espace de dialogue alternatifs. Notre objectif est notamment de montrer les déplacements opérés par une initiative associative, le festival de lArt des Lieux, qui avait pour but damener les acteurs à changer leurs regards sur ce territoire.
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La tentation du vide
Sainte Marthe est une réserve foncière en marge de la ville : un espace à urbaniser, cest à dire à « remplir ». La Ville de Marseille définit ainsi une zone de 350 hectares, représentée sous la forme dun vaste cercle lors de la concertation préalable. Le projet douverture à lurbanisation de Sainte Marthe correspond pour le Maire de Marseille à lopportunité de fixer des populations accédant à la propriété sur le sol communal, et participe à leffort de renouveau démographique de la ville. Une étude préalable de lagence durbanisme estime la constructibilité de la zone à environ 7000 logements, soit un chiffre maximum dhabitants qui se situerait entre vingt et trente mille personnes, chiffre auquel il faudrait appliquer les ratios correspondant à la non disponibilité de certains terrains.
Lurbanisation du secteur aurait pu se faire auparavant par lintermédiaire de Zones daménagement concerté (ZAC), que le zonage antérieur permettait. Mais les coûts de réalisation de ce type dopération ont été apparemment rédhibitoires, ajoutés au fait que le marché immobilier local ne pouvait pas porter des opérations à forte valeur ajoutée : Sainte Marthe est lun des quartiers Nord de Marseille et les prix du foncier étaient alors au plus bas. Dès lors, la forme urbaine que proposent les promoteurs correspond à des petits immeubles collectifs et à un tissu pavillonnaire dense, et le règlement du nouveau POS doit réunir les conditions pour ce type dopérations, la collectivité prenant en charge à terme la réalisation des voies et des réseaux.
Dès lannonce de louverture du secteur à lurbanisation, le Comité dIntérêt de Quartier (CIQ) de Sainte Marthe a dû prendre position sur ce dossier. Les CIQ marseillais ont une tradition de collaboration avec le pouvoir municipal plutôt que dopposition. Cependant, le cas de Sainte Marthe est particulier du point de vue du rapport à lespace des habitants mobilisés dans le CIQ. La plupart habitent en effet dans des lotissements anciens aux abords Nord du noyau villageois, et se sentent investis de lhéritage rural réinventé au début du siècle autour de la communauté villageoise périurbaine. Leurs parcours de vie montrent des trajectoires où le retour à Sainte Marthe est vécu pour la plupart comme un retour aux sources et aux racines. Vis-à-vis de cette identité, ils ressentent lurbanisation des années 70 (la construction de la ZUP n°1 de Marseille au sud du noyau villageois), quils laient vécu on non, comme une agression profonde. Le village lui-même concentre ce sentiment « dinvasion de lurbain », même si la plupart continuent de le valoriser comme un centre de convivialité de type rural.
Ces habitants se trouvent ainsi en position intercalée entre la ville et la friche, et se placent en sentinelles vis-à-vis de lavancée de la ville vers les Hauts de Sainte Marthe. Défenseurs de terrains qui ne leur appartiennent pas, relativement peu nombreux, ils investissent très fortement le CIQ comme lassociation historiquement la plus légitime à défendre ce territoire, et y nouent une alliance stratégique avec les plus petits propriétaires des terrains à urbaniser, qui ne souhaitent pas vendre mais simplement pouvoir faire construire pour leurs familles. Cette alliance est très visible dans lélaboration des contre-propositions du CIQ concernant la constructibilité : alors que le nouveau POS et les nouvelles lois recommandent de supprimer ce type de mesure, le CIQ propose de fixer une surface constructible minimum de 2500 m2 (ramenée à 2000 m2 puis finalement à 800 m2) qui permette aux petits propriétaires de construire une ou deux maisons, et empêche les grands propriétaires de senrichir en en construisant beaucoup.
Cette ambiguïté dans la nature du concernement de ces habitants vis-à-vis de lusage de terrains dont ils ne sont pas propriétaires, et quils pratiquent par ailleurs très peu, va permettre à la Ville de Marseille de maintenir une position très ferme sur ce dossier. Dès le départ, le projet douverture à lurbanisation échappe largement à ladjoint à lurbanisme pour être confié au secrétaire général adjoint de la Mairie. Cest lui qui traite les demandes des promoteurs, et qui encadre très strictement les travaux des techniciens de lagence durbanisme. Il ne souhaite pas engager de dialogue avec des habitants de Sainte Marthe, quil juge non représentatifs de la population quil estime concernée, à savoir les grands propriétaires fonciers, les futurs habitants du nouveau quartier et éventuellement les habitants des grands ensembles limitrophes. Cest pourquoi les deux phases de la concertation légale (concertation préalable et enquête publique) sont réduites au minimum, tandis que la démission du président du CIQ de Sainte Marthe, qui affichait des rapports étroits avec les élus de la majorité municipale, amène une première radicalisation du conflit : reçus en Mairie, les opposants sont qualifiés « dindiens dans leurs réserves ».
Cette radicalisation va saccentuer jusquau recours contentieux du CIQ contre la Ville de Marseille au Tribunal administratif. Pour autant, dans cette période les effets de la protestation ne sont pas nuls, et la Ville est contrainte dévoluer dans certains domaines. En effet, devant labsence de son interlocuteur principal, le CIQ a combiné deux axes stratégiques complémentaires : la mobilisation locale, qui na cependant pas réussi à dépasser lalliance des deux types dacteurs décrits plus haut, et la contestation technique et administrative du projet. Sappuyant sur des textes de loi quils maîtrisaient mal, mais dont ils comprenaient les principes généraux, les membres du CIQ ont en effet développé un premier argumentaire menaçant le projet dans sa compatibilité avec les évolutions du droit de lurbanisme et de lenvironnement. Portées aux services de lEtat, ces alertes ont en réalité été intégrées aux négociations entre les services municipaux et les services déconcentrés de lEtat, et certains points ont été modifiés. Ainsi, au moment de ladoption du nouveau POS par le Conseil municipal, le projet était devenu compatible en droit, et la Ville voyait le rapport des forces pencher en sa faveur. Au même moment le CIQ constatait léchec des autres voies de protestation quil avait empruntées, à savoir la création à son initiative de réunions de « concertation » où manquait toujours la municipalité, et le recours aux élus locaux dopposition, qui navaient pas véritablement fait « monter la pression » sur le Maire sur un sujet qui touchait finalement si peu de personnes
Le recours au Tribunal sur des questions dinterprétation et de procédure, était donc la seule voie encore ouverte au CIQ de Sainte Marthe.
Généraliser lintérêt pour le territoire
Dans une situation où le dialogue local a été réduit à une série dinvectives finissant dans un prétoire, les argumentaires se sont focalisés sur ce que sera la ville future et sur ce quelle ne devrait pas être, notamment en réaction aux urbanisations passées. Mais très peu dintérêt a été accordé à létat actuel du terrain et à ses potentialités déjà visibles pour laménagement futur. Les techniciens de lagence durbanisme, très peu libres de leurs initiatives mais héritiers de lère planificatrice des années 70, ont repris des schémas daménagement très anciens sans les questionner véritablement au regard du territoire tel quil est. Ils ont par exemple disqualifié demblée la persistance dune agriculture urbaine pour des raisons de rentabilité économique et foncière, alors même que lagriculture du secteur fonctionne encore, avec lappui de la Ville.
Dans ce contexte, la création en 2000 du « collectif pour un projet urbain à Sainte Marthe » avait pour objectif de faire exister le territoire et ses potentiels dans lespace public laissé libre par labsence de débats organisés sur la question. Rassemblant des associations sans intérêt local à défendre, mais poursuivant des buts dintérêt général (insertion, économie solidaire, paysage, patrimoine, jardins, éducation à lenvironnement, etc.), le collectif voulait être une force de proposition auprès des acteurs en conflit. Ses principaux efforts ont consisté à faire exister le problème de Sainte Marthe dans le milieu associatif et expert local, et surtout à réaliser un inventaire patrimonial et paysager du secteur, à partir détudes déjà réalisées et dateliers de cartographie en commun avec les habitants. Cependant, de la même manière que précédemment, ce type dinformation circulait mais ne pouvait être débattue dans des arènes associant la municipalité et les autres acteurs. Linventaire a donc fait lobjet dune présentation essentiellement technique à lagence durbanisme.
Lassociation Arenes, à linitiative du collectif pour un projet urbain, fait alors le constat que seul un groupe dacteurs a évolué dans sa vision du territoire, à savoir les habitants et le CIQ, tandis que la communication avec la Ville est très difficile. Elle envisage deux types daction de plus grande envergure : la réalisation dun concours de paysage et durbanisme sur le site, auquel la Ville de Marseille participerait, sans sengager à en réaliser les résultats ; et lorganisation dun festival artistique amenant les artistes à sexprimer sur les qualités actuelles du site, et à rechercher une médiation culturelle originale centrée sur lexpérience partagée du lieu avec le public (doù son titre : Festival de lArt des Lieux). Le premier projet nécessite des financements importants que lassociation nobtient pas, tandis quil excite lappétit délus locaux dopposition qui cherchent à linstrumentaliser. Le projet est progressivement abandonné, dautant que la création dun espace de dialogue, fut-il technique, est difficile à envisager en parallèle de la procédure contentieuse engagée par le CIQ.
Le Festival de lArt des Lieux correspond quant à lui à une stratégie doccupation de lespace public local, qui a pour objectif de donner du sens au territoire pour une population bien plus large que celle du quartier. Sorte de « coup de projecteur », il na pas pour objectif de constituer une arène de débat, mais plutôt délargir le cercle des acteurs conscients du projet mais généralement absents des débats car non concernés directement par le projet. Pour utiliser une image concrète, cest donc une action qui vise plutôt à constituer un alentour de larène du débat, de manière à situer le débat dans lespace public : construire un langage commun décrivant le territoire et les enjeux de lurbanisation, énoncer les principaux argumentaires, obliger les acteurs à se positionner publiquement. Cest notamment faire peser un poids nouveau sur laménageur, constitué par le regard dune société civile éphémère mais bien réelle.
En quelque sorte, dans le débat entre intérêts particuliers, qui seraient défendus par les habitants, et intérêt général, qui serait le monopole de lélu et de la municipalité, le Festival de lArt des Lieux introduit « lintérêt des désintéressés », basé sur lexpérience que les spectateurs vivent dans les lieux pendant la réception des uvres. Il est loccasion de manifester finalement un intérêt généralisé pour le territoire, au sens quil est partagé mais indifférencié vis-à-vis des situations individuelles.
Les répercussions de cette initiative sont difficiles à évaluer. En dehors de ses impacts sur le monde artistique et culturel local, le Festival a généralement donné limpression dun « coup » très ponctuel. Malgré un effort important de préparation et de communication préalable, certains acteurs locaux ont pu vivre lévénement comme une intrusion soudaine et sans lendemain. Cependant, le processus daménagement a connu des inflexions très fortes à la suite du Festival sans que lorigine de ces changements soit forcément liée à lévénement.
Sur le plan politique, la mise en lumière des qualités du territoire a fait de lurbanisation de Sainte Marthe un objet de conflit au sein même de la municipalité. Sur le moment, les élus dopposition municipale (majoritaires sur le secteur) ont assisté à une rencontre politique au cours du Festival, mais qui entrait dans leur programme de campagne électorale pour les élections législatives, tandis que les élus de la majorité municipale ont décliné les invitations. Mais le succès public du Festival (entre six et huit mille personnes sont venues voir ou entendre une soixantaine duvres présentées1) nest pas passé inaperçu, et il a créé lenvironnement favorable à un changement radical de méthode des techniciens de la Ville. En effet, un responsable technique de la Ville de Marseille, nommé quelques temps avant la tenue du Festival, a parcouru le site en compagnie dun paysagiste qui avait participé à lévénement. Son regard sur le territoire a profondément changé à cette occasion, et il a pu amener les autorités municipales à repousser les principaux permis de construire présentés sur le secteur, pour se donner le temps de réfléchir à laménagement du quartier. Une première étude urbaine a permis dinscrire dans des documents officiels lintérêt pour le patrimoine de la zone, et la nécessité de prévoir un plan daménagement densemble qui tienne compte des qualités particulières du site. Ces propositions ont donné lieu à des remises en cause des infrastructures de déplacement, et à linscription dune trame verte sur le territoire. Enfin léquipe darchitectes mandatée en est arrivée à proposer une forme urbaine très ramassée sur des petits immeubles et a rejeté les formes pavillonnaires plus consommatrices despace. Le conflit sest ainsi déplacé au sein de la Ville de Marseille entre les artisans des arrangements précédents, qui sétaient engagés auprès des promoteurs privés, et les porteurs dune vision plus respectueuse du site et de ses potentiels.
Les médias locaux ont largement fait écho au changement de direction de la Ville de Marseille sans indiquer pour autant les tenants du conflit interne qui traverse les services. Les argumentaires sur le site de Sainte Marthe se développent ainsi publiquement, même sils sont sous-tendus par des conflits internes au secrétariat général de la Mairie. Le processus de révélation des lieux a donc finalement permis linscription dun débat technique et politique sur la toile de fond dun intérêt partagé pour ce territoire.
Un quartier rentre en ville
Un autre effet du Festival de lart des lieux est linstauration de pratiques sur cet espace auparavant délaissé. Il sagit de voisins ou dhabitants plus éloignés qui redécouvrent et investissent cette lisière de la ville par la promenade de nature et lévasion vers le charme de la ruine. Plus globalement, le regard porté par les artistes et le public pendant le Festival est essentiellement urbain, au sens quil insère cet espace redécouvert dans des circulations urbaines, voire métropolitaines, le temps dun week-end. Dans ce regard, lespace prend toute sa dimension urbaine, intégré aux modes dhabiter typiquement urbains. Cette intégration nest pas homogène selon les catégories de population venues au Festival, mais le site existe dorénavant dans les représentations sociales de lespace urbain et métropolitain.
Cette entrée du quartier dans les parcours et les représentations collectives questionne différemment la collectivité elle-même dans la définition des futurs espaces. Elle ne peut plus se contenter dune définition en termes de « réserve foncière ». Elle doit définir une nouvelle complémentarité entre les espaces de logement et les espaces publics et patrimoniaux à concevoir dans le futur quartier des Hauts de Sainte Marthe. Ce faisant, lurbanisation est peut être un horizon acquis pour cet espace mais dans un tout autre sens quinitialement prévu par le pouvoir local.
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