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Le rôle du sociologue dans les procédures de concertation : retour sur une expérience arlésienne
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Participants
- Roland Roux et Jean Gazzano représentent le collectif dassociation ARPA, impliqué dans le projet depuis 1996.
- Jean-Luc Masson, adjoint au maire dArles, assure le suivi de la concertation pour la ville dArles.
- Patrick Deloustal, Service Aménagement du Territoire & Information Economique de la CCI dArles, assure le suivi de la concertation pour la CCI.
- Etienne Ballan et Pierrick Cezanne-Bert représentent respectivement les associations ARENES et CESSA.
- Thierry Dallard, chef du projet au Service Déplacement, Infrastructures et Transports (SDIT) à la DDE 13, qui avait donné son accord, a été empêché en dernière minute de participer à la table ronde.
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La table ronde propose aux participants à la concertation sur le projet de contournement autoroutier dArles de revenir sur lassistance sociologique à la maîtrise douvrage. Elle procède en 3 temps :
- positionnement des sociologues dans la concertation arlésienne
- évolution de la concertation et impact de lintervention sociologique sur les différents moments du processus
- place du sociologue dans les procédures de concertation sur les grands projets dinfrastructures
La table ronde se conclue par des considérations plus générales sur le thème de la participation citoyenne et larticulation entre intérêt général et intérêts particuliers.
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Le projet de contournement autoroutier dArles doit permettre détablir une continuité autoroutière pour le trafic Espagne-Italie. Lorsquil est réactivé, des associations se mobilisent puis se fédèrent en un collectif, lARPA Associations Rassemblées en vue d'un développement durable du Pays d'Arles. Une première concertation, avec un médiateur, a lieu en 1996, mais ne débouche pas sur une décision. En septembre 2001, la DDE 13 Direction départementale de léquipement des Bouches-du-Rhône, maître douvrage du projet, lance une nouvelle phase de concertation. Elle souhaite impliquer davantage certains acteurs en vue dune meilleure conception du projet. Sa réalisation rend possible une requalification de la RN 113, infrastructure à 2x2 voies traversant la ville dArles et coupant certains quartiers de son centre. Ces deux éléments font quil existe un consensus sur lopportunité du projet au sein des participants à la concertation.
Pour laccompagner dans la concertation, la DDE lance un appel doffre sur une assistance sociologique. Léquipe ARENES-CESSA est retenue. Les participants ont largement défini les règles de la procédure lorsque le travail des sociologues commence. Un Comité de Pilotage, animé par la sous-préfecture et la DDE, est le « garant du bon fonctionnement de la démarche ». Les données accumulées sont mises à disposition des participants. Un Groupe de Travail (DDE, CETE, Ville dArles, CCI du Pays dArles, associations) se réunit 1 à 2 fois par mois pour discuter des études dirigées par le CETE, et intégrer certaines contributions ou réflexions des acteurs à ces études.
De septembre 2001 à juin 2002, les intervenants de léquipe ARENES-CESSA rédigent les comptes rendus de chaque réunion du Groupe de Travail et du Comité de Pilotage. Ils interviennent en fin de séance, pour faire acter certaines avancées, souligner des divergences ou parfois provoquer des réactions. Leur mission se termine en juin 2002.
Un document détape, remis au Ministère de lEquipement, rend compte du travail effectué jusquen juin 2002. Les participants ont convenu de prolonger leur travail à partir de septembre 2002 : le Groupe de Travail a continué à se réunir, sans la présence des sociologues dont la mission na pas été prolongée ; un dossier complémentaire a été transmis au Ministère de lEquipement en septembre 2003. Les participants attendent maintenant une décision de lEtat concernant le choix dun parti daménagement.
La table ronde organisée le 4 décembre 2002 à la Mairie dArles, à linitiative des intervenants de ARENES-CESSA, invite les participants à faire un retour sur la phase de concertation de septembre 2001 à juin 2002, en insistant sur le rôle joué par les sociologues. Cest la retranscription de ce débat qui est présentée dans les lignes ci-dessous.
Le rôle joué par léquipe ARENES-CESSA
- Etienne Ballan, Pierrick Cezanne-Bert
- Le thème central de la table ronde à laquelle nous vous avons invités tournera autour de lapport des sciences sociales, et plus particulièrement de lintervention de sociologues dans un processus de concertation en aménagement. Lidée consiste donc à faire un travail de retour dexpérience sur votre participation à la concertation arlésienne, et à élargir la réflexion à la place et aux enjeux dune intervention sociologique dans ce type de concertation.
La première question que lon souhaiterait vous poser est celle de vos attentes préalables vis-à-vis de lintervention de sociologues dans la concertation arlésienne.
- Jean Gazzano
- Je nattendais rien des sociologues. Je vois 3 rôles dans un groupe de discussion : lanimateur, garant du fonctionnement sur un plan très technique, qui gère le temps de parole, etc. Cest un métier. Le garant dune certaine forme de déontologie de la concertation joue un second rôle. Le 3ème est celui de lobservateur, qui ne fait pas lhistoire mais la voit changer, évoluer. Le sociologue joue ce dernier rôle.
LARPA avait souhaité lintervention dun garant de la concertation, indépendant. Jai donc compris larrivée des sociologues comme celle des garants de la concertation. Le choix de sociologues ma un peu étonné. Le sociologue est plutôt un spectateur, même sil peut avoir un effet régulateur à travers des interventions ponctuelles : un retour sur ce quil a entendu peut recadrer les débats. Le sociologue est un observateur de lhistoire : il la raconte, la met en forme, en tire des éléments, les fait partager aux autres, mais il nest pas directement impliqué, il est en recul. Cest ce que vous faites aujourdhui : un retour sur ce qui sest passé, alors quun animateur aurait fini son travail. Vous êtes bien en recul pour raconter lhistoire.
Tout au long des débats, vous êtes intervenus pour tirer la substantifique moelle de ce que vous aviez compris de la journée, mais vous navez pas été les garants de la concertation. Un garant a un pouvoir. Il nen use pas forcément, mais il peut intervenir, réguler les événements. Vos interventions ont certes permis de réguler les événements, de façon indirecte, mais le rôle de garant correspond à une position plus institutionnalisée que la vôtre.
- Jean-Luc Masson
- Je ne suis pas tout à fait objectif sur ce que jattendais des sociologues parce que javais déjà eu connaissance du rôle quils peuvent jouer dans le cadre de la concertation organisée par lEtat sur la rocade L2 à Marseille. Il y a eu une démarche semblable à celle conduite à Arles. Je connaissais donc les attentes du maître douvrage, je nétais pas tout à fait candide sur ce sujet.
Mais il y a ce que lon peut attendre et ce que lon constate après coup : ce qui est important, cest lévolution. Je me souviens quau début, lARPA souhaitait quil y ait un arbitre ou un garant. Les sociologues pouvaient jouer ce rôle-là. En fait, ils ont joué ce rôle indirectement, sans être investis de cette fonction. Ils ont joué un rôle de régulateur dans le débat. En étant en recul, en reformulant, en synthétisant les débats, ils ont finalement fait apparaître les points daccord et de désaccord entre les participants. Cest important : le simple fait dêtre daccord sur les points de désaccord est déjà une avancée, mais encore faut-il que quelquun le formalise, ce qui nest pas toujours le cas dans un débat entre des personnes dont les objectifs ne sont pas convergents.
Je crois que cette intervention a considérablement contribué, tout au long de la concertation, à lévolution vers un climat de confiance. Ce nétait pas un rôle attendu des sociologues, mais cest un rôle constaté.
- Patrick Deloustal
- Je navais pas dattente particulière. Je nai pas participé à la concertation de 1996, et jai donc découvert un climat et un contexte.
Sur le rôle que les sociologues ont joué dans le processus, il ma paru être un moyen déviter un consensus mou, au contraire de ce que jai pu constater dans certaines situations où les acteurs ont tendance à se mettre daccord sur rien. Cette intervention a eu lavantage déviter ce faux consensus. Elle a permis, du moins dans ce que jen ai perçu, de marquer les éléments clefs, les avancées, et de les faire acter par lensemble des participants. Progressivement, ces interventions ont ajouté des pierres pour construire lédifice de confiance et déchange dinformation.
- Roland Roux
- Je me souviens avoir réagi assez durement envers vous quand vous êtes arrivés dans cette concertation. En septembre-octobre, lARPA faisait valoir son souci, y compris au Comité de Pilotage, de placer cette concertation dans le cadre dun laboratoire local, en tentant de sinspirer de ce qui a été mis en place par la Commission Nationale du Débat Public. Notre idée était dinterroger régulièrement le cadre dans lequel on souhaite inscrire la concertation. Je pense quon ne sest pas donné les moyens de cette ambition. LARPA avait des attentes au-delà de ce qui a été proposé.
La DDE a essayé dinciter à ce que lon place cette concertation dans le cadre dune réflexion locale améliorée, en essayant de trouver des compromis. Ces compromis me semblaient assez contestables : ajouter au nouveau cahier des charges des sociologues payés par le maître douvrage, cétait les impliquer mais sans leur donner la possibilité dêtre neutres et indépendants. Cela ne signifie pas que tous les bureaux détudes sont manipulés, mais pour jouer le rôle de garant, cest quand même gênant. Or, lARPA attendait un garant de la concertation. A priori, je ne me faisais pas dillusion sur cette intervention et je nai donc pas lieu dêtre déçu.
Votre participation ne pouvait guère aller au-delà. Je me souviens dailleurs quon a parfois eu tendance à vous oublier. Il y a eu quelques fins de séance où vous étiez obligé de lever les bras pour dire « hé ho, on existe, on fait quelque chose ». Finalement, on vous a donné un strapontin. Cest vrai quon vous a donné la place dun observateur averti, éclairé, mais je ne crois pas que ce soit un travail de sociologue que lon vous a demandé. Peut-être quaprès coup, au moment de la rédaction du rapport, du traitement des informations, il y a un travail de sociologue. Mais ce que lon vous a demandé de faire sur le moment, je pense quon aurait pu le demander à dautres personnes que des sociologues.
- Patrick Deloustal
- Sur le fait que vous ayez dû jouer des coudes à une certaine période, je me souviens avoir fait le constat que finalement vous aviez rempli une fonction et que tout naturellement vous preniez du recul : les débats se déroulaient bien sans votre intervention.
- Jean Gazzano
- Pour les associations, les sociologues sont arrivés de façon un peu suspecte. Vous avez assisté à lune des réunions de lARPA, et jétais intervenu pour vous expliquer que vous étiez dans une position ambiguë, pas saine. Ça ne me gênait pas trop dêtre observé, on commence à avoir lhabitude ; mais en caricaturant, les membres de lARPA voient arriver dans leur CA des gens payés par la DDE pour
? Pour quoi faire ?
- Roland Roux
- La crainte était que les sociologues soient payés pour un travail dinquisition auprès des associations.
- Etienne Ballan
- Il est peut-être intéressant de mettre en lumière la demande effective de la DDE vis-à-vis de vos craintes. Cette concertation est arrivée à un moment charnière pour le maître douvrage. Dune part, il y a eu un changement de chef de projet quelques semaines après les premières réunions. Dautre part, le SDIT sest ouvert aux questions de concertation en prenant connaissance de certains documents nationaux comme la charte de la concertation du ministère de lenvironnement. Cette ouverture est allée jusquà la volonté de ce même service détablir une charte de la concertation avec les associations du département, processus qui nest pas encore finalisé.
Sa demande reprenait donc cette demande, y compris des choses non pas de lordre de linquisition, mais plutôt de ce que jappellerais du dévoilement : dévoiler qui est linterlocuteur. Dans la demande, il y avait donc tout une enquête, qui avait pour objet de dévoiler la force véritable des différents acteurs, et dans le même temps il y avait ce besoin de garant, dobservateur neutre ou extérieur. De notre point de vue, ce besoin est remonté du terrain : au moment de la commande, il fallait imaginer un nouveau schéma de concertation, et la demande du maître douvrage portait sur lélaboration dun schéma de concertation. En fait, nous navons pas eu le temps de le faire puisque lorsque nous avons effectivement commencé notre travail, le schéma de concertation était déjà présent, émergeant du terrain, avec en particulier ce besoin dun garant auprès du Comité de Pilotage. Notre proposition au maître douvrage et les propositions émergeant du terrain se rejoignaient en quelque sorte.
- Patrick Deloustal
- Jai limpression que les sociologues ont fini par être pris par la dynamique des débats. Lors des dernières réunions, il était question de faire remonter à Paris un tableau de comparaison des différentes variantes. Au dernier comité de pilotage, qui marquait la fin de votre mission, vous interveniez auprès des participants pour leur dire « attention, ne laissez pas remonter ce tableau comme ça ». Jai alors eu le sentiment quau dernier moment vous remarquiez quelque chose ne fonctionnant pas correctement et que vous essayiez dalerter les participants, en vous impliquant, alors que vous aviez essayé de garder du recul tout au long de la concertation. Est-ce quà un moment donné, vous ne vous êtes pas senti partie prenante du processus et non plus simple observateur ?
- Pierrick Cezanne-Bert
- Cette ambiguïté existe dès le début de notre intervention. Nous nous sommes affichés comme des personnes extérieures à la concertation, ou plutôt à son contenu, et nintervenant que sur la forme des débats ; cependant, il est évident que la forme et le contenu des débats sont liés, et que nous courrions le risque dêtre pris par lenjeu des débats.
Dans un premier temps, nous avons eu limpression quil existait une vraie demande dassistance du maître douvrage concernant la concertation, et nous trouvions notre place naturellement. Un climat de confiance sest ensuite installé et, effectivement, nous avons peu à peu été plus ou moins oubliés, comme vous lavez décrit ; mais nous étions oubliés parce que la concertation se passait bien et que notre intervention ne paraissait plus nécessaire.
Enfin, durant lélaboration du tableau de comparaison et dévaluation des variantes, qui a duré plusieurs réunions, le dialogue nous a paru se bloquer. Les participants ayant oublié notre présence, y compris le maître douvrage, nous ne parvenions plus à intervenir comme nous le souhaitions. Le fait que nous avions du mal à avoir à nouveau prise sur la forme des débats et de la concertation a rendu notre intervention moins évidente, mais je ne pense pas que nous ayons été pris par lenjeu des débats. Notre changement dattitude sexplique plutôt par lévolution de la concertation et de son contexte.
Evolution de la concertation arlésienne, positionnement de ses acteurs
- Jean-Luc Masson
- La concertation de 1996 et celle que nous vivons actuellement me semblent différentes. Jai le sentiment que la concertation de 1996 a été faite uniquement pour répondre à des obligations réglementaires inscrites dans une démarche administrative. Il fallait le faire, on la fait, circulez, il ny a plus rien à voir. Justement, il y a eu à voir.
De ce point de vue, il y a eu une véritable avancée. La concertation est partie sur les bases de 1996, avec son histoire, son passif, et cest dans cet état desprit que les participants ont démarré la nouvelle concertation ; ce qui nétait pas très favorable, sur le plan relationnel. Puis les gens ont appris à se connaître, à se parler, le climat sest détendu. La concertation actuelle prend davantage en compte lévolution de la société : le désir de participation des citoyens, le fait quil sexprime de plus en plus et avec de plus en plus de pertinence. Ce qui fait loriginalité du débat arlésien, cest que les associations ou les citoyens, disons la société civile, ne sont restés quun très court instant dans le schéma classique, où ceux du Sud demandent un tracé passant au Nord et inversement.
- Roland Roux
- La concertation actuelle a commencé par une série de réunions consensuelles, où on nous a fait comprendre que ce nétait pas le bon moment pour avoir une attitude contestataire. Il sagissait daccumuler des données sur le territoire concerné par le projet : « Calmez-vous, pour le moment on déballe
». LARPA a joué le jeu. Il était entendu que nous nous placions uniquement dans le cadre dun éclairage des points de vue. Tout cela était idyllique sur le plan intellectuel, sur la manière de poser les différents éléments dune problématique. Et à un moment donné, on nous dit « Allez, il ny a plus le temps, fini de jouer, il faut ranger : ça, ça va là, ça, ça va là,
».
Si à ce moment-là, nous avions eu des séances daprès coup, alors nous aurions pu nous dire : « bon, très bien, on a rangé les jouets, mais la semaine prochaine on va pouvoir parler de cette séance de rangement un peu rapide, en quoi elle ne nous a pas satisfaits ». Le problème, cest que la semaine suivante, on nous dit : « daccord, vous ne voulez pas les ranger comme ça, alors on les range comme ça ». En caricaturant, ces moments ont plus relevé de la prise dotages que de la concertation. Dans un tel contexte, le travail de lARPA sur les usages et pratiques trouvait difficilement sa place.
- Etienne Ballan
- Il y a une certaine permanence dans nos interventions : il y a de nombreux points communs entre notre première et notre dernière intervention. Lors de notre première intervention sur létude socio-économique, nous avons pointé un certain nombre de désaccords, notamment sur le plan méthodologique, des éléments qui ne paraissaient pas recevables par le groupe de travail. Cest à peu près le même discours lors de notre dernière intervention sur le tableau dévaluation.
Entre ces deux moments, il y a eu beaucoup de variations et de périodes. Nous avons essayé de garder une liberté de parole dans notre rôle dobservateur extérieur, en formulant certains constats mais aussi parfois en bousculant un peu les acteurs. Cela a été le cas au moment du rangement des jouets dont parle Roland Roux, où nous avons ressenti une forme de frilosité des participants. Puis nous avons eu la sensation dun déséquilibre, à la fois en termes de rapport de forces mais aussi en termes de rapport dexpression et de positionnement dans lespace de discussion. Cest quelque chose que lon na pas réussi à dire, malgré notre liberté de parole. Nous avions dune certaine façon légitimé cet espace de parole, en incitant chacun à déballer les objets techniques, en refroidissant les débats, de façon à ce que cet espace soit de qualité. Il est alors devenu difficile de dire pour nous quà lintérieur de cet espace de parole de qualité le maître douvrage chargeait la barque. En étant en quelque sorte lanimateur de cet espace, il avait pris énormément de poids et la barque finissait par pencher très clairement dun côté, mais il était difficile pour nous de le faire voir. Il nous semblait que cétait très visible, et pourtant il ny avait pas de réaction du côté associatif, pas de montée en charge du type : « mais attendez, vous êtes sûr quon a été exhaustif sur lévaluation des tracés, quil ny a pas un déséquilibre ».
- Jean Gazzano
- Nous navons pas été virulents, mais nous navons pas été neutres. Il faut se rappeler que fin mai 2002 il était encore acquis que nous terminerions la concertation fin juin et quon nen parlerait plus. Dans ce contexte, nous avons choisi un point de fixation légitime et tout à fait sincère consistant à dire : « pas ce tableau dévaluation, pas fait comme ça, etc. ». Lorsquon nous a expliqué que cétait une étape intermédiaire, nous avons demandé à pouvoir nous exprimer dans ce dossier intermédiaire. Jentends encore la réponse de la DDE : « vous navez pas confiance ? ». Réponse : non, dans le sens où je ne vois pas qui à part lARPA, peut sexprimer à la place de lARPA, qui à la place de la mairie peut parler pour la mairie, etc. On ne peut pas imaginer que la DDE organise les débats, dirige les études, et en plus rédige le compte rendu de la concertation. Sans aucun procès dintention, ce nest pas acceptable du point de vue du fonctionnement. Nous avons donc obtenu de pouvoir ajouter notre propre commentaire au dossier détape, et nous avons aussi obtenu que le processus continu, au moins pendant les 6 mois suivants.
- Jean-Luc Masson
- Je partage le point de vue sur le fait que lon sest polarisé sur la date du mois de juin et quil fallait à tout prix aboutir. Cest un fait que nous avions pris du retard, mais on a eu limpression que le maître douvrage ne voulait pas le constater. Peut-être quil était tenu par des échéances ou des engagements que nous ignorons, mais il voulait boucler à tout prix en juin. Et aujourdhui, nous sommes en train détudier des tracés qui nexistaient pas au mois de juin. Une conclusion en juin aurait été précipitée, et cela a dailleurs été acté lors du comité de pilotage fin juin : lengagement détudier de nouveaux tracés a été pris, ce qui a dailleurs été fait, et au moins au même niveau que les autres solutions.
Rôle des sociologues dans les procédures de concertation.
- Roland Roux
- Il serait intéressant de rendre compte dune évolution des pratiques de concertation qui a amené de nouveaux textes de loi : loi de 95, circulaire Bianco, etc. Quelque chose sest exprimé dans le champ social en termes de demande de participation, avec des mises en application en demi-teinte.
Comment linstitution répond à ces demandes ? Daprès les échos que jai pu avoir, après un certain nombre dexpériences, on sest rendu compte que si on ne donne pas la parole aux gens, quand ils finissent par la prendre, les blocages sont encore plus importants. Cette approche ne traduit pas une grande ambition, mais plutôt un constat déchec : ça ne marche pas comme ça, alors on procède autrement.
Ce qui manque encore aujourdhui, cest une vision du pourquoi de la participation : pourquoi les citoyens demandent-ils à participer aujourdhui ? Pourquoi les faire participer ? Quapporteront-ils au débat ? Il y a là une réflexion de fond à mener pour la sociologie. Je crois que pour lEquipement et la Direction des Routes, dans la réflexion sur lévolution du métier de maître douvrage, il y a maintenant cette prise en compte.
Dans une concertation, il faudrait mettre en place une réelle procédure de questionnement sur les apports et les attentes de chacun, se demander à quoi répond ce travail. Avec des allers-retours fréquents entre ces deux moments, la participation ne correspondrait pas simplement à une demande du maître douvrage, mais serait inscrite dans un travail de réflexion sur lévolution de la participation des associations à ce genre de débat. Ce qui me semble important dans lidée du laboratoire que jai évoquée, cest laprès-coup, cest-à-dire faire ce quon fait aujourdhui.
- Patrick Deloustal
- Je pense que la concertation est un outil pour le maître douvrage, elle correspond à une volonté instrumentale. Je serais étonné quil y ait une volonté dinstaurer un « laboratoire de démocratie participative ».
Je ne suis pas sûr quil soit pertinent sur de tels dossiers de faire de la concertation un « laboratoire de démocratie participative ». Cest vrai quil y a un réel débat de société qui a émergé de ce dossier, on la constaté au cours des discussions. Le maître douvrage la identifié, et cest peut-être la raison de lassistance sociologique. Il a peut-être vu émerger des positionnements largement fondés sur des visions de la société entre guillemets « idéologiques », sans le côté péjoratif. Dans un tel cadre, lassistance de sociologues a pu paraître nécessaire.
- Jean Gazzano
- Je pense que la question porte sur la décision. Il ne sagit pas de remettre en cause le pouvoir de décision, sinon ce nest plus la peine quil y ait une administration et des élus. Mais le processus qui mène à la décision doit probablement être révisé, en posant le problème en ces termes : quels sont les éléments dinformation utiles au décideur, qui les détient ? Quels éléments détiennent les associations, les techniciens, la Chambre de Commerce, les professionnels ? Comment récupérer cette information, la discuter, léchanger, la mettre en forme ? Lorsquelle est logique, la décision peut découler directement de ce travail ; si elle est politique, alors cela met en cause dautres éléments.
Le maître douvrage doit sorganiser pour bénéficier de sa propre connaissance technique de responsable DDE, mais aussi de la connaissance locale du terrain afin de limiter les erreurs par simple ignorance. Le simple fait que lon ait proposé depuis X années, pour le projet de contournement dArles, des tracés routiers dont la DDE saperçoit aujourdhui que certains dentre eux auraient pu être écartés avec un minimum de réflexion, montre quon a des progrès à faire en termes de prospection dinformation. Il faut chercher dans les mairies, dans les associations, un peu de partout, et trouver la bonne manière de travailler ensemble. Ce nest pas si facile : chacun a sa propre façon de voir, sa perception des autres acteurs.
- Roland Roux
- La question posée est le rôle de la sociologie dans les processus de concertation. Mais ce qui est encore moins clair que la définition de ce rôle, cest tout simplement les attentes par rapport au projet lui-même : celles de la Direction des Routes ne sont pas les mêmes que celles du politique, des acteurs économiques, des associations,
Il y a là un véritable travail de fond à faire pour la sociologie.
Aujourdhui, nous sommes presque dans un dialogue de sourds. La question posée était : « un projet dautoroute pour Arles ou Arles dans un projet dautoroute ? ». Cest un premier choc de cultures, autour de la conception du projet. Un deuxième est celui de la prise en compte des échelles : est-ce que localement on peut avoir un point de vue pertinent sur des problématiques qui, en fait, mettent en uvre des dossiers de voiries dagglomération, des directives territoriales, des schémas de transports au niveau national et même européen.
Quand je dis « Arles dans lautoroute ou une autoroute pour Arles », je pose comme question : comment aborde-t-on le projet ? Avec les outils que lon connaît ? Ou on se dit quil serait bien de laborder de telle ou telle autre façon, et on essaye de construire les outils qui répondent à notre démarche ? La DDE nous explique que dans 10 ans il faudra de toute façon une autoroute, mais que fait-on de la question du transport de marchandises sur la route dans 20 ans ? Personne na de solution aujourdhui ; pourtant on est en train de penser laménagement du territoire à 20 ou 30 ans.
Je crois que la sociologie est lun des vecteurs permettant de penser une évolution des outils.
Conclusion :
- Jean-Luc Masson
- Pour moi, cest une expérience enrichissante pour lavenir, au-delà de léchéance de cette concertation. Jai acquis la conviction que lintervention de sociologues dans un débat ou une négociation peut beaucoup apporter. Qui peut faire émerger les points de vue de gens de milieux aussi différents, ayant des intérêts aussi culturellement divergents ? LEtat a ses objectifs, les habitants les leurs, de même que les élus et les professionnels. Ce sont des milieux extrêmement hétérogènes, et seules les sciences sociales peuvent parvenir à pondérer tous ces points de vue. Cest un métier absent des débats jusquà maintenant, qui me semble indispensable.
- Patrick Deloustal
- Jai le sentiment que le maître douvrage sest dit à un moment donné que lintervention de sociologues pourrait être utile pour dédramatiser les débats, pour parvenir à faire se rencontrer des logiques différentes. Votre mission sest terminée au moment du « rassemblement des jouets » : pour le moment cela se passe bien sans vous, mais je crois quil naurait pas été inutile que cette mission soit reconduite.
- Roland Roux
- La problématique de la participation citoyenne est un chantier considérable, et la façon davancer vers cet objectif reste à inventer. Cela dépasse largement la problématique des grands projets daménagement. Léchelle locale me semble être la bonne échelle pour conduire ce type dexpérimentation. Les citoyens sont tellement accaparés par leur rôle de consommateurs quils ne soccupent plus de ce qui les concerne. Les associations locales peuvent être des relais utiles pour les politiques, enclencher des questionnements incitant au renouveau de la participation citoyenne. Les politiques sont aussi désemparés que nous. Les notions dintérêt général sont récupérées, sans que cela soit forcément péjoratif.
Faut-il laisser les choses sorganiser delles-mêmes ou faut-il les organiser ? Je pense quil faut les organiser, sans que cela soit nécessairement une prérogative dEtat. Cest la bonne définition de ce que doit être un vrai travail politique.
- Jean-Luc Masson
- Cest effectivement ce à quoi nous sommes confrontés chaque jour : comment faire face à des lobbys au service dintérêts particuliers, comment défendre lintérêt général sans pour autant sacrifier les intérêts particuliers ? Cest un travail dharmonisation quil faut organiser et qui nest pas facile à mettre en uvre.
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