Maurice Olive *
Pilotée par un établissement public daménagement (EPAEM), lopération Euroméditerranée est la première, dintérêt national, à inclure dans son périmètre de nombreux quartiers habités (voir carte). Le pari de ses promoteurs est, tout à la fois, de redynamiser léconomie locale, de réhabiliter les quartiers anciens et dy assurer une plus grande mixité sociale par linvestissement privé, dimpulser, enfin, « un nouvelle appropriation par les Marseillais de leur littoral et dun centre élargi » . Lenjeu, on le voit, nest pas seulement de renforcer la centralité économique de Marseille, cest aussi de redonner à certains quartiers une centralité sociale en privilégiant les fonctions dhabitat et danimation urbaine. Aussi, les effets attendus sur la population, en termes dhabitat, sont-ils considérables : 6 000 nouveaux habitants à moyen terme, 12 000 aux alentours de 2015, soit un gain de population denviron 42 % .
Les caractéristiques du projet ne tiennent pas seulement à la nature du site, mais aussi aux modes de pilotages adoptés : lEtat y est présent, mais pour susciter des initiatives locales et non sy substituer. La cohérence des actions sopère sans véritable leadership, à partir dun long travail de négociation sur les objectifs, les financements et les procédures. Construit sur un modèle partenarial, Euroméditerranée renforce la mobilisation des acteurs institutionnels, stabilise leurs transactions, offrant aux entreprises et aux investisseurs les garanties dun engagement durable des pouvoirs publics. Autrement dit, si lEtat est bel et bien un acteur, parmi dautres, de cette opération, il agit aussi, et peut-être surtout, comme un animateur, un médiateur et un garant de la coopération territoriale.
Ce schéma, auquel les politiques daménagement urbain recourent de façon croissante , place la négociation au centre du dispositif. On peut dès lors sinterroger sur la possibilité dun débat public dans un processus tâtonnant, où la définition des objectifs, toujours révisables, découle avant tout de compromis négociés avec les collectivités, les investisseurs, les propriétaires fonciers, etc. Deux axes de réflexion seront privilégiés pour discuter cette hypothèse : léclatement des processus décisionnels et la multiplication des échelons territoriaux, qui rendent difficile le portage politique dun débat public ; la fluidité des objectifs, de plus en plus négociés, de politiques urbaines, qui soulève le double problème du contenu et du public de la concertation .
Une maîtrise douvrage fragmentée
Lémiettement des acteurs publics et, surtout, leur dé-hiérarchisation, explique quil ny ait plus aujourdhui de « maîtrise douvrage urbaine au sens strict »(Subileau, 1995, p. 19). Euroméditerranée en témoigne : les processus décisionnels se fragmentent en une série de procédures, se dispersent en de multiples arènes. La gouvernance institutionnelle suppose un jeu de négociation permanent qui rend la décision non seulement incertaine, mais aussi difficile à assumer par chacun des partenaires.
Concerter, cest négocier
On ne reprendra pas ici lhistorique, entrepris ailleurs (Dubois & Olive, 2001), du projet Euroméditerranée. Notons simplement que, dans sa forme actuelle, il apparaît comme le résultat dune série de transactions, initiées à la fin des années 80 par la Ville de Marseille et stabilisées par la création dun établissement public en octobre 1995, lEPAEM. La maîtrise douvrage est financée, à parts égales, entre lEtat (50%) et les collectivités locales : Ville (25%), Région (10%), Département (10%) et Communauté urbaine (5%). Une telle répartition témoigne de la volonté de lEtat de ne pas assumer seul la responsabilité financière, mais aussi politique du projet. Les entretiens réalisés auprès des hauts fonctionnaires de lEquipement corroborent cette idée : plus quà diriger lopération, lEtat cherche à impulser des dynamiques locales, à susciter davantage de coopération politique entre les collectivités. Cette position est le résultat dun compromis entre le ministère de lEquipement qui, via le réseau du corps des Ponts, appuie la demande de la Ville, et les fonctionnaires de Bercy, hostiles à lidée dune intervention financière lourde de lEtat.
On entrevoit les limites dun pilotage fondé sur lengagement financier : formellement identifiées comme de simples partenaires, et nagissant le plus souvent quà ce titre, les collectivités apparaissent pourtant, aux yeux de lEtat, comme les seuls vrais garants de lopération et, sans doute aussi, les seuls interlocuteurs légitimes de la concertation. Car tel est bien ici le sens de la concertation : créer les conditions dune coopération locale, et non celles du débat public.
Recherche le politique, désespérément
De fait, force est de constater que les leaders politiques locaux sont toujours restés en retrait du projet. Lattribution de la présidence dEuroméditerranée au premier adjoint de la Ville, plutôt quà son maire, est à cet égard très significative. Expliquer cela par des accords entre composantes de la majorité ne suffit pas. Ce nest que récemment, à un moment où lopération entre dans sa phase opérationnelle et où ses retombées sont désormais tangibles, que le sénateur-maire de la ville, Jean-Claude Gaudin, en assume la présidence. On peut dailleurs noter quEuroméditerranée est restée à lécart des campagnes électorales, y compris municipales. Si les prémisses du projet ont bel et bien été, en 1989, au cur de la campagne du futur maire de Marseille et initiateur du projet, Robert Vigouroux, lopération na jamais fait lobjet dun débat politique lors des mandats suivants, et les rares tentatives en ce sens, menées par quelques personnalités politiques en rupture avec la fédération socialiste, nont jamais été relayées, que ce soit dans la presse locale ou par lopposition.
Les tensions ne sont bien sûr pas rares entre les associés-rivaux qui, tour à tour, revendiquent leur contribution, imposent leurs exigences ou menacent de retirer leur soutien. Mais il sagit toujours de conflits ponctuels, dont lissue est le plus souvent trouvée dans des arrangements négociés.
Cest ce déficit dengagement, fait de prudence et de pragmatisme, qui rend problématique lidée dune délibération publique fondée, en principe, sur des choix et des orientations clairement débattus.
Interpeller ou débattre ?
A cette forme de dépolitisation par le haut, répondent les difficultés quil y a à concevoir un débat à des échelons dits de proximité, quartier ou arrondissement. Plusieurs points méritent ici dêtre évoqués, sans quil nous soit possible daller plus en détail. Le périmètre de lopération, tout dabord, recoupe plusieurs zones dintervention publique (Grand projet urbain, sites sous Contrat de ville, etc.), mais aussi, surtout, plusieurs circonscriptions administratives et électorales. Les territoires techniques se heurtent ici aux territoires politiques. Il sagit là dun obstacle supplémentaire à la concertation sur lequel butte souvent, de son propre aveu, laménageur public. De grandes opérations comme la restructuration de la gare Saint-Charles, par exemple, se situent parfois à la frontière de deux secteurs (en loccurrence, les deux premiers) qui sopposent politiquement. Cest au maire darrondissements que revient alors la charge dorganiser la concertation avec la population, sur la portion qui le concerne. Toutefois, cest là un deuxième point, les mairies de secteur sont peu armées pour ce type dexercice. Instituées dans une logique de déconcentration du pouvoir municipal, elles sont inadaptées aux grandes opérations urbaines. La discussion densemble échappe à leur compétence et lexpression dune opinion politique est tacitement proscrite de leurs assemblées. Les débats qui sy déroulent en présence des habitants, des associations et des comités de quartier se limitent à un jeu dinterpellations, plus ou moins ritualisé, et surtout dominé par lélu du secteur.
Pris dans des logiques de circuits courts, les élus de terrain éprouvent dailleurs des difficultés à répondre aux sollicitations du public. Nombreux sont ceux qui nous déclarent être mis sur la touche des négociations, y compris dans les rangs de la majorité. La plupart des élus se contentent ainsi de ratifier par un vote les orientations négociées ailleurs, lors des réunions de coordination entre états-majors politiques ou services techniques. Mieux insérés dans les circuits de la décision, les grands élus apparaissent, quant à eux, comme les acteurs dun système déchange dont on attend des garanties : celle dun engagement et dune coopération durable du côté de lEtat, celle dun soutien, sous forme daides et déquipements publics, du côté des investisseurs. Et cest la position de lélu qui justifie sa présence dans les arènes de la négociation : cest de linstitution, et non de la population quils sont les porte-parole. On voit ainsi se dessiner un important clivage entre les élus qui sassocient au projet en tant que partenaires et ceux qui, nayant dautres ressources à faire valoir que celle de leur mandat local, sont tenus à lécart des négociations. La représentation politique vole ainsi en éclats, sans être relayée par des formes plus directes de citoyenneté.
Des objectifs et des préférences fluides
La pratique du tour de table fait nécessairement fluctuer les objectifs : cest au gré des opportunités foncières et financières, des initiatives privées, des compromis élaborés, que se déclinent les finalités du projet et non linverse. A cela, sajoutent les incertitudes propres au renouvellement urbain : les occupants du site ne sont pas les principaux destinataires de lopération. Doù la question de savoir sur quoi, et surtout avec qui débattre. La discrétion de laménageur, le repli sur les outils de communication et de proximité tiennent aussi largement à ces contraintes.
Quel engagement pour quel projet ?
Euroméditerranée, il importe de le souligner, a dabord été un projet économique, sans véritable visée urbaine. Quand émergent les premières réflexions, en 1988, il sagit de faire du quartier de la Joliette, jouxtant le port, un nouveau quartier daffaires. Lidée soutenue par la Chambre de commerce, relayée en ce sens par lagence durbanisme de la ville (Agam), est alors proche de celle, défendue par la municipalité Defferre au début des années 70, de créer un centre directionnel, dans lesprit de lopération menée, quelques années plus tôt, autour de la Porte dAix. Le projet se heurte toutefois à la résistance du Port autonome, peu enclin à céder une partie de son domaine. La perspective de larrivée, en gare Saint-Charles, du TGV Méditerranée, va provoquer un changement déchelle, mais aussi dobjectifs. Lafflux présumé de voyageurs, estimé à quelque 14 millions par an , crée lopportunité de réaménager le quartier central de la gare, proche de celui de la Joliette, par où transitent les passagers.
Du rapport Masson , publié en août 1993, résulte une double redéfinition du projet dans le sens dune extension sensible de son périmètre (cest désormais la presque totalité du centre-nord de la ville qui se trouve concernée) et, surtout, dune diversification de ses finalités : il ne sagit plus seulement daménager un nouveau quartier daffaires mais de créer un véritable lieu de vie. La création officielle, en 1995, de létablissement public Euroméditerranée contribue à stabiliser le jeu des acteurs, mais les orientations du projet nen demeurent pas moins très fluctuantes. Dirigé, dans un premier temps, par un ingénieur des Ponts, lEPAEM a privilégié les opérations daménagement, au point d « éclipser limpératif de développement », suivant les termes du rapport daudit publié à lautomne 1997 . Le renouvellement, la même année, de léquipe de direction, plus largement ouverte à des professionnels issus de lentreprise, va rétablir un certain équilibre entre aménagement urbain et développement économique. Lopération nen reste pas moins soumise aux incertitudes liées au croisement dinitiatives entre partenaires, à la nécessité de saisir les opportunités foncières, à la possibilité daccéder ou non à certaines catégories daides publiques, aux hésitations du privé, etc.
Se pose alors la question de savoir qui peut assumer la responsabilité dun processus aussi complexe et indéterminé que ce grand projet urbain ? Qui, autrement dit, peut être à la fois garant du maintien, dans la durée, de la cohérence du projet et sy engager vis-à-vis des citoyens ? Les élus contractent plutôt leur horizon opérationnel sur le court terme, celui de leurs mandats électoraux, et justifient surtout leur intervention par lurgence sociale : création demplois, absorption de la vacance et de linsalubrité, etc. LEtablissement public est lui-même soumis à des fluctuations, et il nest surtout pas en mesure de se substituer aux élus, dont il sollicite en permanence le soutien. La question est dautant plus délicate que la population visée nexiste que dans la prospective économique.
Débattre, mais avec qui ?
Comme le note justement Marion Segaud, à propos des usagers de services et déquipements publics, « lusager dopérations compliquées nest pas saisissable en tant que tel : dune part, il est encore largement méconnu, dautre part, il ne peut mesurer quà long terme les effets de lopération »(1996, pp. 173-174). Il convient par ailleurs de souligner que tous les groupes sociaux présents sur le site nont pas la même aptitude à sinsérer dans une offre de participation, a fortiori à la revendiquer. Le problème se pose clairement sur le périmètre dEuroméditerranée : le public le plus actif est celui des comités de quartier (les CIQ), animés par danciens habitants, pour la plupart propriétaires de leur logement, qui partagent à peu près le même diagnostic spontané de leur quartier, celui dune lente dégradation . Euroméditerranée est alors perçu comme un moyen de « redonner vie au quartier » . Le reste de la population, majoritaire sur le site, est principalement issue des dernières vagues dimmigration. Cette population est aussi celle qui est le plus exposée à la pauvreté le chômage avoisine les 30% sur le site et qui, du même coup, aura le plus de difficultés à absorber déventuelles surcharges locatives. Le paradoxe étant ici que les populations les moins participatives sont celles qui ressentiront le plus les effets de lopération.
Mais là nest pas le principal obstacle. Loccupation présente est surtout pensée comme provisoire, voire accidentelle, puisque liée à la paupérisation des quartiers concernés . Si lon est de plus en plus conduit, et cest ici le cas, à faire évoluer la ville dans un cadre existant (Lacaze, 1997, p. 73), le patrimoine est davantage conçu comme une ressource à valoriser quun lieu de vie à protéger. La requalification du bâti nest donc pas principalement tournée vers lactuel habitat, que lon cherche au contraire à diversifier en favorisant la mixité sociale. La fabrication de la demande sociale suit alors des processus très classiques, les sociologues nétant sollicités que pour diagnostiquer le territoire, en inventorier loccupation. Comment pourrait-il dailleurs en être autrement, quand lorganisation dun débat pose frontalement la question, éminemment politique, de la place faite aux résidents ? Qui, de la majorité ou de lopposition, pourrait énoncer que « les habitants des quartiers dégradés sont des citoyens légitimes »(Anselme, 2000, p. 195), dans lun des secteurs où le FN réalise ses meilleurs scores ?
Concerter, pour quoi faire ?
Etant, tout à la fois, maître douvrage délégué et opérateur public, Euroméditerranée est dans une situation délicate : il lui faut négocier avec les collectivités, co-financières du projet, arbitrer entre les différentes échelles dintérêts collectifs, concilier les points de vue portés, au sein même de lEtat, par les différents ministères. Autant de contraintes qui interdisent à lEPAEM de sengager sur la scène locale et de promouvoir, en son nom propre et en concertation avec la population, une opération dont il partage la maîtrise douvrage avec le politique. Doù lattitude de sa direction qui, à linterpellation dun président de CIQ, répond qu « il ny aura pas de démocratie directe à Euromed », quil faut, sagissant de débats publics, « utiliser les circuits de droit commun », ceux de la représentation politique .
Ces initiatives nont pourtant pas davantage impliqué les dirigeants de lEPAEM dans la concertation. Confiée à des acteurs secondaires, voire extérieurs à ses services (travailleurs sociaux, chefs de projets, professionnels du multimédia, etc.), la relation avec les habitants participe surtout dune conception renouvelée du management des opérations durbanisme. De laveu même de lEtablissement, elle répond à lobjectif premier de « valoriser les performances des projets urbains » , autrement dit, den favoriser lacceptation. Il en est de même des nombreux outils de communication, eux aussi délégués, que mobilise Euroméditerranée : exposition permanente de maquettes, plaquettes, journaux, etc. Des espaces dexpression et de proximité y sont mis en scène, nourris de témoignages et de portraits du jeune créateur, du cafetier, du locataire bien relogé, etc. Public délèves dun côté, habitant virtuel de lautre, la concertation est ainsi peuplée de gens heureux, enrôlés au service du projet.
Lintrouvable espace public
A lissue de ce travail, nous rejoignons les conclusions dautres auteurs (Mabileau, 1991 ; Duran & Thoenig, 1996) pour qui les nouvelles formes de gouvernance, et en particulier le recours massif à la contractualisation, redistribuent davantage les pouvoirs institutionnels quelles nélargissent lespace public. Euroméditerranée a sans nul doute suscité des formes inédites de coopération là où la concurrence freinait les initiatives. De ces accords, le plus souvent financiers, et des arènes où ils se négocient, sont évacuées les discussions sur le sens du projet et le devenir de la Ville. Comme le reconnaît Jean-Pierre Gaudin, si les politiques de développement territorial laissent voir des tentatives de montée en généralité, celles-ci se jouent « au sein despaces de débat qui restent (
) relativement spécialisés, fragmentés et souvent instrumentalisés par des stratégies professionnelles »(1999, p. 247). Aux scènes généralistes que sont les circonscriptions électorales et administratives se substituent ainsi localement des scènes spécialisées où se négocient, au coup par coup, les partenariats formalisés (Duran & Thoenig, 1996, p. 606). Nouvelle norme de lagir politique, la concertation est-elle conciliable, et jusquoù, avec les processus de laction publique ?
On en arrive ainsi à la situation paradoxale où laffirmation dun véritable gouvernement local (Mabileau, 1991) sopère au prix dune certaine dépolitisation de laction publique. Dépolitisation, dans le sens où le débat public, entendu comme un espace de mise en publicité (François & Neveu, 1999, p. 57) des arguments de chacun, des définitions légitimes ou des problèmes à résoudre, suppose pour exister de ne pas être soumis aux « injonctions des politiques publiques »(Neveu, 1999, p. 354) et des institutions qui les fabriquent. Encore à ce jour, Euroméditerranée se présente comme un grand chantier procédural, où la fabrication dun consensus sur des opérations ponctuelles, menées au rythme des négociations, des délais légaux et des opportunités financières, laisse finalement peu de place au débat. « Pluralité dacteurs, pluralité de territoires, note justement Sylvie Biarez, amènent à se demander ce quil reste de la fonction mobilisatrice de sens pouvant être attribuée à laction politique et à la démocratie »(Biarez, 1999, p. 270).
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