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Mathieu Leborgne *
Les réflexions proposées ici sont issues du suivi du deuxième des six débats publics institutionnalisés par la loi Barnier du 2 Février 1995. Au vu du foisonnement actuel des modes de concertation plus ou moins institutionnalisés, nous précisons d'emblée que le terme de "débat public" utilisé par la suite fera directement référence à cette forme particulière de modalité de concertation (Busson, 1998 ; Vallemont, 2001) mettant en uvre des instances (Commissions Nationale et Particulière du Débat Public), des règles de fonctionnement (réunions publiques et thématiques), des principes de discussion (principe d'équivalence1), des modes de financement du débat (à la charge du maître d'ouvrage) spécifiques, instaurées en large partie par le législateur.
Le cadre des débats L'enjeu débattu consiste en la sécurisation électrique de l'Est de la région PACA et plus particulièrement de la zone niçoise. Depuis le milieu des années 80, l'entreprise EDF avertit l'Etat du risque que représente le non bouclage électrique en très haute tension (THT 2*400.000 volts) de la région dans son ensemble ; en effet, une coupure de la ligne 2*400 kV existante passant au sud de la région (Marseille-Réaltor, Toulon-Néoules, Nice-Carros) pour causes diverses (incendie, tempête, chute d'avion
) entraînerait une rupture d'alimentation de la zone située à l'est (Nice notamment), la puissance ne pouvant parvenir par l'autre partie du réseau au nord puisque inexistant en 400 kV3 entre Boutre et Broc-Carros : c'est le système simple de sécurisation nationale appelé bouclage ou règle du N-1 (si une des lignes cède, il doit toujours rester une ligne de secours), mis en uvre dans toutes les régions françaises (ainsi qu'au niveau européen) ; la région PACA et la Bretagne y font encore exception. Le schéma ci-dessous illustre cette situation. Titre : Carte schématique du réseau de transport d'électricité en Région PACA Le problème qui nous occupe ici est lié au parcours périlleux que doit emprunter la portion manquante du tracé entre Boutre et Broc-Carros, périlleux puisque devant traverser le tout récent Parc Naturel Régional du Verdon créé en 1997 (et ses fameuses Gorges du Verdon) ainsi que certains sites classés dans l'arrière-pays niçois, pour ne parler que des territoires les plus prestigieux. Défense des paysages garants d'un développement local durable d'un côté, intérêt général du service public électrique de l'autre : les intérêts en jeu sont posés. De mars à septembre 1998, est organisé un débat public (loi Barnier) censé remettre à plat le dossier et recenser les arguments de chacune des parties. C'est à cette occasion que se met en place une coordination entre acteurs locaux (élus et associations), bien décidés à entrer en débat et défendre les intérêts de leur territoire. Un seul mot d'ordre, « La THT 2* 400 kV, ni ici, ni ailleurs », rejette ainsi a priori la posture nimbyste et, par là même, le tracé sur d'autres territoires voisins. Consciente de la réalité du risque pointé par EDF tout en maintenant sa ligne de défense territoriale, cette opposition prend rapidement la forme de propositions alternatives au projet initial, dans une démarche de co-construction avec le maître d'ouvrage. Le débat public aura contribué à faire émerger une synergie de solutions alternatives à la ligne (passage d'une seule ligne 400 kV sur les pylônes 225 kV existants4 grâce à une technologie récente dite « à câbles optimisés » complétée par une ambitieuse politique de MDE (Maîtrise de la Demande d'Electricité5) et d'énergies renouvelables dans les trois départements concernés : Var, Alpes-de-Haute-Provence, Alpes-Maritimes6). Désormais, hors du cadre législatif prévu par la loi Barnier de 1995, la concertation7THT se poursuit donc, basée sur les avancées permises pendant la période intense de concertation (mars-septembre 1998). Deux protocoles ont été signés par les parties en présence (coordination élus/associations, EDF, RTE8, Etat) pour lencadrer d'une part sur la définition concrète du tracé, d'autre part, sur les modalités de mise en uvre de la politique de MDE/énergies renouvelables.
Retour sur les acteurs Quels sont les différents groupes d'acteurs du débat et quelle fut leur position dans le débat ? On peut schématiquement en distinguer quatre principaux : L'Etat, les maîtres d'ouvrage (EDF, RTE), les élus des territoires concernés par le projet et le monde associatif dans son ensemble9 .
Un Etat garant de la concertation Dans le cadre des évolutions législatives récentes et notables en matière de concertation (dont la circulaire Bianco de 1992 ou l'article 2 de la loi Barnier de 1995 instaurant les débats publics)10, la figure de l'Etat demeure celle du garant incontestable tant de la qualité que de l'équité de ces nouveaux types de débats confrontant différents intérêts généraux. Nous citerons simplement le rôle des préfets dans l'application et le suivi des projets dans la circulaire Bianco ou encore, sur le même modèle, la mission préfectorale relative aux deux protocoles dans l'affaire qui nous intéresse ici. Cette présence étatique relève toutefois d'une situation qui a pu relever parfois du paradoxe : d'une part, les enjeux débattus dans le cadre de la loi Barnier sont relatifs à des projets d'infrastructures d'envergure nationale11 (la nation dans son ensemble est censée ainsi être engagée), d'autre part, les débats mis en oeuvre ne doivent porter que sur le projet proposé par le maître d'ouvrage. Ainsi, lors du débat public THT, le thème de la politique nationale énergétique était-il présent dans les esprits mais ne pouvait pas constituer ouvertement sujet de controverse. Statut ambigu donc pour cet élément de fond relégué in fine au rang de soubassement politique ou partisan (« Pour ou contre l'énergie nucléaire ? ») d'argumentaires centrés sur un projet précis. Rôle en demi-teinte donc pour un Etat qui reste garant de cette phase de concertation même si c'est à lui que revient le choix de la décision ultime.
Un maître d'ouvrage aux pratiques renouvelées ?
Nous l'avons dit, le projet débattu n'est pas récent. Sa profondeur historique (près de vingt ans) permet, sur un même territoire, de voir évoluer les pratiques du maître d'ouvrage. De méthodes qualifiées aujourd'hui par tous "d'archaïques" (négociations individualisées, au cas par cas, dans chacune des communes concernées par l'ouvrage en projet, compensations financières, saucissonnage des projets
cf. Simard, 2003), les cadres législatifs récents sont parvenus en grande partie à rendre le processus plus transparent et l'approche plus globale. Ainsi voit-on aujourd'hui EDF et RTE contraints de faire entrer, par force de communication, leur sphère technique jusqu'alors inviolée dans l'arène élargie de la volonté de compréhension citoyenne. Le technicien se frotte, sans fard, au territoire-support de ses projets : multiplication de réunions publiques d'informations, mise en place de bulletins d'information et de suivi de la concertation, site internet
Pourtant, si l'expérience des débats publics rime avec l'apprentissage de la transparence, elle se confronte à deux obstacles particuliers :
L'implication des élus : entre méfiance, coopération et caution démocratique
Le premier constat relatif aux élus est celui d'une faible participation aux débats. Seuls quelques élus de terrain (une dizaine sur la cinquantaine concernés) les suivirent de manière assidue. Ce constat pose la question de la confrontation (incarnée) entre un système représentatif et un autre en devenir, d'ordre participatif. Comment interpréter la réaction des élus dans ce contexte ? Plusieurs facteurs combinés entrent en jeu :
Elus et associations : un mariage de raison Rapidement devenue l'instance interlocutrice de référence tant pour l'Etat que pour le maître d'ouvrage, cette coordination a pour but premier d'incarner dans le débat la position des territoires concernés. Cette mise en commun contre-intuitive des rôles et statuts de ses membres allie deux types de légitimité :
Des motivations associatives différenciées sous un combat commun L'expression de pairs associatifs mérite d'être nuancée. En effet, si au départ, une bannière commune (« ni ici ni ailleurs ») a pu rassembler les forces vives des territoires concernés, rapidement au cours du débat, une distinction forte s'est faite jour entre deux grandes composantes associatives : le petit groupe leader (moteur de la coordination, à compétence technique élevée) et l'ensemble du monde associatif local15, voir localiste. Comment alors, au départ au moins, une bannière commune a-t-elle pu les fédérer ? L'ambiguïté provient du fait, qu'en apparence, leur combat était similaire : ne pas voir le projet initial débattu se réaliser. Pourtant, les arguments diffèrent profondément. L'expression « Ni ici, ni ailleurs » peut en effet se lire de deux manières. Pour les uns (localistes), elle signifie « Préservons nos paysages, pas de ligne électrique dans notre Verdon », le ailleurs désigne alors les autres territoires de la région Verdon potentiellement touchés par les alternatives de tracé16. Pour les autres (leaders), l'expression serait l'équivalent de « pas de ligne électrique notamment dans le Verdon mais de manière générale, car elles sont synonymes dune politique énergétique nucléaire centralisée contre laquelle nous nous battons en mettant en avant le potentiel des énergies renouvelables et la production décentralisée dénergie ». On est d'un côté dans une posture oppositionnelle stricte (la manifestation en est lexpression la plus caractéristique), de l'autre dans un schéma d'ordre propositionnel (la présence et le travail en réunions techniques du seul groupe associatif leader en atteste). Cette distinction, qui se fit jour nettement au cours du débat public, nous paraît condenser l'intensification d'une bipartition profonde à l'uvre au sein du monde associatif environnementaliste en général. Il a déjà été montré (notamment par Micoud, 2000) quil était vain de rechercher une cohérence dans ce qu'il est convenu d'appeler la nébuleuse associative environnementaliste. C'est peut-être la raison pour laquelle la démarche monographique est largement convoquée dans l'étude de l'objet associatif. Aussi, plutôt que sur les formes associatives (la structure association comme objet d'étude à part entière), nous nous focaliserons sur les actions associatives17. Sur la base de ce constat méthodologique18, deux modèles schématiques d'engagement associatif se dessinent, que l'on repositionnera dans le processus général de décision publique :
Conclusion : l'articulation possible de deux modèles d'engagement associatif ?
Certains signes perçus lors du débat permettent pourtant de penser quune articulation entre les deux pôles de cette bipartition associative est à luvre :
Références Ballan, E., Baggioni, V.,& Duch, J.F (2002). Les élus dans les processus de concertation en environnement : la participation, facteur de renouveau pour la représentation ? Rapport de recherche, Ministère de l'Aménagement du Territoire et de l'Environnement / ADEME, en collaboration avec les Eco-maires. Busson, M. (1998). La mise en place de la CNDP. Droit de lenvironnement, n°55,18-20. Clayes-Mekdade, C. (2000). Les conflits daménagement. Rapports à la « nature » et rapports sociaux. La Camargue, un cas révélateur. Thèse de doctorat en sociologie, Université de Provence, Aix-en-Provence. Defrance, J. (1988). « Donner » la parole. La construction dune relation déchange, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°73, 52-66. Fourniau, J.M. (2001). Le conflit du TGV Méditerranée : la structuration d'un espace public de discussion de la légitimité des décisions. In A. Donzel (Dir.), Métropolisation, gouvernance et citoyenneté dans la région urbaine marseillaise (pp.467-485). Paris : Maisonneuve et Larose. Fourniau, J.M. (1997). Figures de la concertation « à la française ». In M. Gariépy & M. Marié (Dirs.) Ces réseaux qui nous gouvernent ? (pp.373-401). Paris et Montréal : LHarmattan. Hollard, G. & Leborgne, M.(2001). Quelques pistes de réflexion sur ce que concerter veut dire. In A. Donzel (Dir.), Métropolisation, gouvernance et citoyenneté dans la région urbaine marseillaise (pp.453-466). Paris : Maisonneuve et Larose. Jobert, A. (1998). L'aménagement en politique ou ce que le syndrome NIMBY nous dit de lintérêt général. Politix, n°42, 67-93. Lascoumes, P.(1994). L'éco-pouvoir. Environnements et politiques. Paris : La découverte. Leborgne, M. (2003). La construction sociale de la confiance : une condition du processus d'apprentissage cognitif des acteurs aux débats publics. In J-M. Fourniau et al., Le débat public en apprentissage. Paris : L'Harmattan. Leborgne, M. (1997). Chronique dun parc annoncé : émergence et représentation du Parc Naturel Régional du Verdon, mémoire de DEA, EHESS-Marseille, 132 p. Livet, P.(2002a). La révision des croyances. Paris : Hermès. Livet, P. (2002b). Emotions et rationalité morale. Paris : Presses universitaires de France. Lolive, J. (1997). De la contestation du tracé à la reformulation de l'intérêt général : la mobilisation associative contre le TGV Méditerranée. Techniques, Territoires et Sociétés, n°34, 81-99. Marié, M. (1989). Les terres et les mots : une traversée des sciences sociales. Paris : Méridiens Klincksiec. Micoud, A. (Dir.). (2000). La dynamique des associations de nature et d'environnement. Rapport de synthèse, Ministère de l'environnement, DGAD/SRAE, CRESAL, St Etienne, 52 p. Servet, J.M. (1994). Paroles données : le lien de confiance. Revue du MAUSS, n°4, 37-54. Simard, L.(2003). Conflits denvironnement et concertation : le cas des lignes THT en France et au Québec. Thèse de lInstitut détudes politiques de Paris, mention sociologie, soutenue le 29 janvier 2003. Vallemont, S. (dir.). (2001). Le débat public : une réforme dans l'Etat. Paris : LGDJ.
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