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Dynamique des conflits, formes dorganisation du débat et processus de décision. Lexemple du débat public sur le projet dextension du port de Nice
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Jean-Michel Fourniau *
Directeur de recherche
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Quest-ce quun « bon »débat ? Question pour la recherche comme pour la Commission nationale du débat public et les maîtres douvrage des projets daménagement soumis à débat public. Contre-exemple : le débat examiné ici est considéré comme un échec parce quil na pas permis dapaiser les conflits et encore moins de dégager un consensus. En retraçant le conflit classique daménagement, le conflit politique local et le conflit de maîtrise douvrage qui expliquent la dynamique de ce débat, nous montrons quon ne peut analyser le débat sans le replonger dans le processus de décision quil alimente. On peut alors comprendre comment les formes dorganisation du débat résonnent avec la situation politique et la configuration des acteurs pour enfermer le débat dans un affrontement de positions préalablement constituées. Nous en dégageons, a contrario, quelques critères généraux dévaluation des débats publics en tant que processus délibératifs.
Nous avons observé, pour le compte de la Commission nationale du débat public (CNDP), ce débat public sur lextension du port de Nice. Par ailleurs, notre participation à différents travaux de la CNDP, groupes de travail administratifs ou clubs de maîtres douvrage nous permet dobserver la constitution dun milieu technico-politique de la concertation et du débat public, et le processus de sa
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Initiée par la loi Barnier de 1995 qui reconnaissait « un nouveau droit des citoyens, le droit au débat public »(Bouchardeau, 1993), linstitutionnalisation dun débat public en amont de la décision des projets daménagement a connu une étape significative avec linstallation le 8 novembre 2002 de la nouvelle Commission nationale du débat public (CNDP). La loi sur la démocratie de proximité promulguée le 27 février 20021 lui confère le statut dautorité administrative indépendante et lui confie un rôle plus systématique et plus large de garant de la participation du public tout au long du processus délaboration des projets. Dotée dun statut et dun rôle accru, la CNDP devient une institution majeure parmi les dispositifs multiples qui témoignent de la diffusion dune nouvelle « norme délibérative »(Blondiaux & Sintomer, 2002) dans les politiques publiques. Plusieurs travaux récents proposent dévaluer la réalité de la transformation de laction publique en cours (Blatrix, 2000 ; Rui, 2004) et discutent des critères pour départager les nouvelles procédures dialogiques des procédures consultatives plus classiques (Callon, Lascoumes & Barthe, 2001 ; Fourniau, 2001a). La CNDP elle-même, ainsi que les grands maîtres douvrage, entreprennent des réflexions méthodologiques pour asseoir leurs pratiques de conduite des débats publics. Tous ces travaux cherchent à clarifier, dans une visée opérationnelle ou dobjectivation scientifique, ce quest un bon débat.
Pour prendre part à la réflexion en cours, cet article se propose de rendre compte dun cas, celui de lextension du port de Nice, qui est souvent présenté dans les milieux professionnels comme lexemple dun mauvais débat public parce que son déroulement a été très tumultueux et quil na pas permis de rapprocher les points de vue en conflit. Ce jugement repose sur une représentation commune qui voit dabord dans le débat un moyen dapaiser les conflits pour avancer vers le consensus. Mais une telle évaluation ne porte que sur le seul déroulement du débat et ne répond quà des finalités prédéfinies. Nous soutenons à linverse quon ne peut analyser un débat sans le replonger dans le processus de décision quil alimente. Il faut alors distinguer deux plans dévaluation, aux temporalités distinctes, lun portant sur la dynamique du débat et lautre sur ce que le débat produit dans le processus de décision, pour tenter de relier les formes dorganisation et de déroulement du débat à sa capacité à produire des effets.
Nous ne conduirons pas lensemble du raisonnement dans ce court texte. Nous nous contentons dy décrire comment un conflit classique daménagement, un conflit politique local et un conflit de maîtrise douvrage expliquent la dynamique du débat sur lextension du port de Nice. On peut alors comprendre comment les formes dorganisation du débat résonnent avec la situation politique et la configuration des acteurs pour restreindre le débat à la consultation des positions préalablement constituées et dégager, a contrario, quelques critères dévaluation du débat public en tant que processus délibératif.
Un projet récurrent devenu objet de la concurrence politique pour la mairie de Nice
Lextension du port de Nice est un projet récurrent des trente dernières années. Leffondrement sous-marin de 1979 avait mis fin au chantier de construction dun nouveau port accolé à laéroport déjà implanté à lembouchure du Var. De nouveaux projets de réaménagement du port actuel avaient vu le jour à la fin des années 1980 puis avaient été repris dans les années 1990 à linitiative de la Chambre de commerce et dindustrie (CCI), concessionnaire de ce port dÉtat et maître douvrage délégué de ces projets, tous consistant en lagrandissement des bassins existants et la construction de nouveaux postes à quai, grâce à une nouvelle digue bâtie plus au large que lactuelle, afin daccueillir les grands navires de croisière et les grands ferries desservant la Corse.
En 1999-2000, la négociation du contrat de Plan État-Région relance le projet. Le contrat de Plan comme le projet de directive territoriale daménagement (DTA) envisagent alors pour Nice un « aménagement du Port », sans plus de précision, mais lÉtat sengage à participer au financement de lamélioration de laccueil des croisières dans les Alpes-Maritimes. La CCI présente publiquement en décembre 1999 le projet Nice port neuf quelle a fait étudier dès 1997 et déjà fait approuver par la Ville. Lors de la signature du contrat de Plan, en mars 2000, le ministre des Transports, Jean-Claude Gayssot se déclare favorable au développement du port et annonce louverture dun débat public (au titre de la loi Barnier) au second semestre 2000 pour « prendre toutes les précautions en matière daménagement sur le centre de la Ville »et tenir compte de lopposition marquée des riverains du port. Finalement saisie le 5 janvier 2001 conjointement par le ministre des Transports et le ministre de lEnvironnement, la Commission nationale du débat public décide de lorganisation du débat public qui se déroule du 15 octobre 2001 au 31 janvier 2002.
La politisation partisane du débat a été largement déplorée par les tenants dun débat public impartial et serein. Les résultats des municipales au second tour, Jacques Peyrat lemporte avec seulement 3 500 voix décart et des cantonales de mars 2001 défont en effet le consensus que manifestaient les délibérations successives et les engagements financiers de la Ville, du Conseil régional et du Conseil général. Ils transforment le projet de port en enjeu politique dun désormais envisageable renversement futur de la majorité de Jacques Peyrat par la gauche. Dans le canton du Port (1er canton), la gauche devance la liste Peyrat aux municipales et, aux cantonales, le candidat sortant nest réélu quau bénéfice de lâge face au candidat socialiste. Ce résultat est annulé et lélection cantonale partielle se déroule pendant le débat public, le candidat socialiste Marc Concas étant élu le 9 décembre 2001 lors dun second tour marqué par une abstention record (70%). Aux législatives de juin 2002, le choix des leaders de la politique niçoise de saffronter dans la première circonscription de Nice, celle du Port et du Vieux-Nice, souligne lenjeu politique quest devenu le projet de Port à lissue du débat public. En plus de ce contexte de luttes politiques très personnalisées, témoignant du lent dépeçage du système clientélaire nissard2 mis en place par la famille Médecin (Tafani, 2003), le débat public se déroule au moment de la mise en place de la communauté dagglomération de Nice qui suscite de vives oppositions. Notons que lenquête publique sur la DTA se déroule également pendant le débat public (du 4 décembre 2001 au 25 janvier 2002) sans que cela soit loccasion déclairer le projet dextension du port dun regard plus large sur laménagement des Alpes-Maritimes. Enfin, au niveau local, la perspective de la loi de démocratie de proximité avec la création de conseils de quartier, pousse la municipalité à réactiver ou créer des comités quelle contrôle dans des secteurs où existaient déjà des comités de quartier actifs mais critiques. Cette mise en concurrence, jugée déloyale par les comités préexistants, touche particulièrement les quartiers proches du port. Autant de motifs, très diversifiés, à partir desquels les acteurs appréhendent le débat public et y interviennent. Tous, finalement, soulignent une forte attente vis-à-vis de lexercice de démocratie participative quest le débat public, lattente dune démonstration dun fonctionnement démocratique retrouvé de la politique à Nice.
Un port pour Nice ou pour les Niçois : lidentité niçoise en jeu dans le débat public Lopposition des riverains du port sest manifestée très tôt, organisée par quelques comités de quartier très revendicatifs. Au cur de lancien quartier industriel de Nice, le Comité de défense des quartiers République-Barla-Riquier, sest particulièrement battu au début des années 1970 pour obtenir des équipements collectifs lors de limplantation dun hypermarché sur un ancien terrain industriel. Depuis, les questions de circulation et de qualité de vie mobilisent régulièrement ce comité. Le Comité de défense des quartiers du port sest constitué dès 1972 et a été très actif contre chaque nouveau projet dextension du port. Quand la plage de lest de Nice était goudronnée, à la fin des années 1970, pour devenir le quai de desserte de la Corse (là où est installé aujourdhui le nouveau terminal passager), le comité soppose au comblement du bassin de la Tour rouge et obtient sa préservation et le maintien sur place des activités du Club nautique3. Quand la CCI relance de nouveaux projets dextension du port, moins de dix ans après la catastrophe de 1979, un nouveau président réactive le comité qui devient un interlocuteur des pouvoirs publics, considéré pour sa capacité de propositions et craint pour sa capacité de mobilisation. Face à la présentation du dernier projet de la CCI, Nice port neuf, le comité réclame dès 1999 lorganisation dun débat public, et se joint à dautres pour transmettre cette demande au préfet.
Lopposition au nouveau projet dextension du port ne se limite pas aux riverains et le débat public fait naître une alliance entre des associations très diverses mais toutes attentives à la question de la démocratie locale. Lassociation de contribuables Accuse, lassociation pour la démocratie niçoise (ADN), lassociation pour la démocratie participative locale (ADPL) qui fédère une soixantaine de comités de quartier se rendent visibles les unes aux autres au cours du débat public. Quelques mois après la clôture de ce dernier, vingt-quatre associations forment un collectif fortement mobilisé contre la manière dont la mairie met en place les conseils de quartier prévus par la loi de démocratie de proximité. Le débat public structure en effet une scène dargumentation qui dépasse le strict cadre du projet portuaire pour toucher aux questions de la démocratie locale et de la décision. Lanalyse du contenu dun questionnaire anonyme passé en cours de débat4, met en évidence trois grands registres très systématiquement mobilisés dans la discussion, au-delà de lexpression directe de son intérêt propre (« parce que je suis riverain », « Je me baigne en été tous les jours sur les criques de Coco Beach », « je suis concerné par le projet ayant un bateau dans le port de Nice depuis 20 ans »).
Le traitement du corpus obtenu montre que toute prise de position publique contre le projet commence par laffirmation de son identité niçoise. Lévocation, parfois nostalgique, de son rapport privilégié à Nice et à ses sites remarquables se suffit souvent à elle-même :
« Le site du cap de Nice fait partie de ma vie depuis toujours et de celle de mes enfants et petits-enfants. »
« Je suis niçoise et je désire que Nice conserve un peu de cette douceur de vivre quelle avait autrefois, il y a une cinquantaine dannées. Mes grands-parents travaillaient à la manufacture des tabacs, jaime ce quartier car il est populaire et convivial. »
Mais cette affirmation identitaire est fréquemment développée avec des arguments démocratiques par lesquels on relie son appartenance à sa volonté dêtre partie prenante du devenir de la ville :
« Cest ma ville et la ville de nos enfants. Il est important que les décisions soient prises de manière sage. »
« Jhabite le port depuis très longtemps. Jen supporte les nuisances depuis très longtemps. Je veux peser sur la décision et empêcher la CCI et la DDE de détériorer ce quartier magnifique. »
Des arguments économiques viennent en général compléter le propos. Il sagit de contrer point par point largumentaire des porteurs du projet pour étayer une évaluation coûts-avantages très défavorable au projet :
« Ma maison natale et celles de mes parents et grands-parents sy trouvent. Jaime trop Nice pour voir son port défiguré après avoir vu bétonner à outrance le rivage et les collines. Le coût des nuisances sera bien supérieur aux retombées économiques éventuelles. »
« Jai vu démolir une grande partie de ce qui, bâti par les fortunes du monde, faisait lincomparable charme de Nice. Ce projet lachève et fait définitivement de ma ville un lieu de transit »
« Niçois, né au port, de famille niçoise et contribuable à Nice, nous sommes pour un aménagement raisonnable du port, une restructuration fonctionnelle et harmonieuse mais absolument contre la variante II1 de la CCI synonyme de destruction, pollutions, ruineuse financièrement, sans certitude de retombées financières ou demplois. Nous voulons conserver notre patrimoine, un site admirable et notre qualité de vie qui, elle, na pas de prix. »
La tenue du débat public a également permis lexpression, voire donné lieu à la constitution, de groupements favorables aux projets dextension du port. Des membres de professions libérales ont constitué dans lété 2001 lassociation Nice port vivant pour que leur souci du devenir économique de la Ville soit présent dans le débat public, indépendamment de la CCI. Leur confrontation aux opposants se fonde essentiellement sur des évaluations différentes dans les mêmes registres dargumentation. Ainsi, lattachement au devenir de Nice est également mobilisé par les défenseurs du projet :
« Comme niçois, je me préoccupe de lavenir de cette ville donc de son port. »
« Jaime Nice et son extension et son avenir. »
« Niçois, je suis soucieux du devenir de Nice et de son développement économique et lextension du port de Nice est nécessaire. »
Au cadre de vie quil faut préserver, les partisans du projet opposent le rang de Nice dans le concert des villes européennes :
« Tous les ports européens sont dans des villes, Nice 5ème ville de France, doit se développer et réaménager certains quartiers dont le port »
« À laube du 21ème siècle, il est impératif pour Nice davoir une place prépondérante sur la Méditerranée. »
À la crainte des nuisances à venir, les partisans du projet opposent lespoir dun essor économique, depuis léchelle du quartier jusquà celle dune région à vocation internationale :
« Habitant dans le quartier depuis 23 ans, je pense que lextension du port entraînerait la redynamisation du quartier »
« Le développement de léconomie de ma ville et en particulier du tourisme, 1ère industrie de Nice »
« Toute infrastructure susceptible dapporter un surcroît dactivité à la région niçoise mintéresse »
« Je me sens très concerné car il sagit dun projet essentiel pour le développement de la côte dazur, qui vit très fortement du territoire. Il convient de «creuser» ce sillon, en parfaite adéquation avec le «produit» côte dazur et laéroport (de province et international). »
Cette confrontation construit, à linverse du regard des médias nayant retenu des réunions publiques quun affrontement brouillon entre les partisans du maintien du statu quo et ceux de la modernisation, deux figures très épurées didentification à Nice : à ceux qui parlent de lavenir de leurs enfants, faisant du quartier du port le symbole du lien entre leur passé et le devenir de leurs enfants dans la Cité, sopposent ceux qui parlent de lavenir de Nice, faisant du port le symbole de son rang de métropole internationalement connue. La possibilité de concilier le devenir de ses enfants dans la Cité et celui de la Ville renvoie plus globalement à la confiance que lon peut avoir dans lavenir (respect de lenvironnement et de la qualité de la vie vs développement économique) et à la confiance que lon peut avoir dans le système de décision (pouvoir ou non peser sur la décision). Finalement, laffirmation par tous les participants de leur identité niçoise sinscrit dans des visions opposées du changement. Parler au nom de Nice ou des Niçois confronte deux constructions dune légitimité territoriale également revendiquée de part et dautre.
Un conflit sous-jacent de maîtrise douvrage qui instrumentalise le débat
Derrière le discours partagé des porteurs de projet sur limportance pour Nice de conserver le trafic vers la Corse et daccueillir en escale voire une tête de ligne les croisières de masse, un conflit stratégique caché touchant à la maîtrise douvrage du projet se joue également au cours du débat. En effet, lEtat a entrepris depuis quelques années de reprendre la main dans les grands projets daménagement des Alpes-Maritimes. Le débat public sert paradoxalement puisque cela ne peut être affiché publiquement cet objectif comme le fait parallèlement, et plus normalement, la directive territoriale daménagement.
Laspect visible de ce conflit réside dans la confusion sur lidentité du maître douvrage dans le dispositif du débat. Comment ne serait-il pas évident pour les habitants de Nice que le projet mis en débat est bien celui que la CCI expose dans une tente dressée face au siège de la commission particulière du débat public, et que ce projet est appuyé par la mairie qui a, pour le faire savoir, également dressé une tente sur le port, à côté de celle de la CCI ?
« Le projet dextension du port de Nice concerne aussi ses habitants et pas seulement la CCI, qui est en train de tout monopoliser à son propre avantage »
« Je ne voudrais pas que la CCI sapproprie le port et que les niçois subissent »
« La CCI va étouffer la ville toute entière avec ce projet sans retombées réelles pour la cité »
Le dispositif scénique des réunions publiques organisées par la commission particulière du débat entretient cette confusion des rôles. Dune réunion à lautre, la CCI y occupe toutes les places : tantôt dans la salle, parfois sollicitée par la DDE pour répondre à des questions techniques, tantôt à la tribune aux côtés dautres intervenants professionnels, tantôt à la table du maître douvrage. Cette omniprésence met en scène une inversion des rôles et accrédite lidée selon laquelle seul le projet de la CCI existe dans le débat. En effet, la DDE se contente dexposer les différentes variantes du dossier, mais sefface dans les réunions dont lobjet dépasse le projet portuaire pour toucher à ses conséquences urbaines. Dans ce rôle étroit, la DDE semble rechercher avant tout le maximum de postes à quai pour un coût minimum, par exemple quand elle défend les variantes supprimant le bassin de la Tour Rouge qui accueille les activités du Club nautique, au mépris de ce symbole incontesté de lusage commun du site portuaire et du conflit ayant empêché son comblement, vingt ans plus tôt. Au contraire, la CCI, gestionnaire du port bénéficiant dune simple concession de travaux publics, se comporte en véritable maître douvrage, capable de prendre des engagements vis-à-vis des autres acteurs. Par exemple, elle conclut au cours du débat un protocole avec le Club nautique et toutes les associations dactivités nautiques pour la préservation du bassin de la Tour Rouge.
Une telle inversion apparente des rôles entre le gestionnaire du port et le maître douvrage, témoigne de ce que, dans son conflit avec la CCI, il importe peu à lEtat dapprendre du débat et dy soutenir une réelle alternative au projet Nice port neuf de la CCI. Au contraire, la cristallisation de laffrontement entre les riverains du port et la CCI peut discréditer la capacité de cette dernière à conduire un tel projet. La DDE naccorde aucune valeur propre à lespace du débat, aux échanges qui sy déroulent, aux contre-propositions qui y sont présentées. Dailleurs elle pousse la commission particulière à rejeter toutes les demandes de contre-expertise, même les plus simples comme la réalisation dune maquette des différentes variantes, alors que les insuffisances des études présentées par lEtat ont maintes fois été relevées. Son comportement dans le débat ne vise quà produire des effets hors débat, en vue de la négociation très fermée qui aboutira, un an plus tard, dans le bureau du ministre des transports. Le maire sy ralliera à la DDE, faisant disparaître du jeu la CCI et son projet sur lequel tous les politiques saccordaient deux ans plus tôt.
Les élections municipales ayant défait laccord politique sur la nécessité pour Nice dattirer les croisières de masse, le déroulement houleux du débat ayant démontré labsence de consensus sur la consistance technique dune solution, le ministre pouvait ensuite annoncer le report à des jours meilleurs du projet confié à la DDE.
Dynamique des conflits, formes dorganisation du débat et processus de décision
La description du débat public sur le projet dextension du port de Nice nous a conduit à le resituer dans la complexité des enjeux stratégiques, identitaires et politiques qui linvestissent. Il ne sagit pas là seulement dun parti pris analytique qui se refuse à examiner le débat isolément du contexte de décision dans lequel il sinsère (Simard, 2003). En effet, il faut rappeler que la Commission particulière qui organise le débat public na pas à donner davis sur le projet à lissue du débat (comme le fait un commissaire enquêteur) mais simplement à en faire le compte rendu. Parce que la loi impose que le débat ne soit pas conclusif, le débat ne porte effet que hors débat, dans la suite du processus de décision. Évaluer le débat ne peut donc se limiter au seul examen de son déroulement (dont rend compte la commission particulière) mais doit également envisager un autre plan qui relie ce déroulement, les modalités dorganisation du débat, le contenu des échanges et les formes dexpression aux effets produits par la suite. Or, si le maître douvrage sintéresse aux seules conséquences sur le processus de décision du projet mis en débat, lobservateur doit explorer les multiples effets du débat en fonction des enjeux qui ont trouvé à sy exprimer et des acteurs qui les y ont portés. Sauf à considérer que la tâche des organisateurs du débat serait de le confiner sous un voile dignorance, un enjeu électoral, un comportement stratégique, une revendication identitaire forte ne peuvent alors être considérés comme des phénomènes perturbateurs de la délibération. En retour, la prise en compte de ces phénomènes, somme toute assez ordinaires, implique quévaluer le déroulement même du débat ne consiste plus à juger de la réalisation ou non dune « présupposition de lentente »par la discussion, mais à déterminer comment le cours du débat infléchit les enjeux, les configurations dacteurs qui les portent, et le sens commun avec lequel ils les expriment. Dans cette perspective, reprenons les éléments de notre description qui portait sur les coalitions dacteurs, les attentes démocratiques de clarification des projets et des responsabilités, les modèles de changement servant dappui à lexpression des identités et à la définition des problèmes.
Sur le premier plan, nous avons souligné que le débat avait constitué une opportunité pour déplacer le partage existant de la maîtrise douvrage entre lEtat, la CCI et la Ville, même si ce déplacement des acteurs centraux du projet a instrumentalisé le débat, en opacifiant ses enjeux, en cristallisant les positions et en réduisant les possibilités daborder certains thèmes. Le débat a également été un accélérateur de recompositions politiques et un facteur déclenchant pour la création de nouveaux réseaux, avec la constitution dun Collectif associatif entre des groupements qui, ayant éprouvé dans le débat la convergence de leurs vues sur la démocratie participative, pouvaient sopposer ensemble aux modalités de mise en place des conseils de quartier. Par ailleurs, en publicisant lexistence jusque-là reconnue par les seuls scientifiques dun herbier de posidonies croissant dans les remblais de la digue du port, le débat a montré que toute modification de la digue mettrait en péril ces plantes marines étroitement protégées par un règlement européen (qui en interdit larrachage mais aussi le déplacement). Le débat a ainsi étendu la configuration des acteurs à des non-humains, en attachant solidement ce nouvel actant à tout projet dextension du port. Le point fondamental pour notre perspective est que ces remaniements ne sont entièrement maîtrisés par aucun acteur du collectif initialement concerné par le projet. Il faut donc attendre dun bon débat quil déstabilise et ré-organise des rapports sociaux bien établis et fasse émerger du nouveau, sans quaucun acteur ne puisse ni anticiper lincertitude que fera surgir le débat, ni en contrôler toutes les conséquences. Cest là tout lenjeu des formes dorganisation du débat que dorienter la composition incertaine dun collectif.
Sur le plan de lattente démocratique de beaucoup de participants, le débat a créé des frustrations, quil serait trop simple dattribuer au rôle perturbateur dune campagne électorale sans les rapporter aux formes dorganisation du débat. La question des possibilités de contre-expertise joue de ce point de vue un rôle décisif dans le dispositif du débat public. Or un trait marquant de lorganisation de ce débat a été le refus opposé par la commission particulière à toutes les demandes de contre-expertise, que celles-ci portent sur lexamen de solutions alternatives proposées par des associations jugées irréalistes, sur la réalisation détudes prospectives indépendantes jugées superflues, sur la réalisation dune étude dimpact en bonne et due forme jugée prématurée, ou simplement sur la réalisation de maquettes des diverses solutions dextension du port. Jugeant que « des maquettes ne paraissent pas nécessaires pour éclairer la décision »et que « limpact visuel des grands navires de croisière dans le site du port et la façon dont il serait ressenti échappent à lexpertise »(décision de la Cpdp lors de sa réunion du 30/11/2001), la commission suggérait pourtant à la CCI de présenter à la dernière réunion sa propre simulation sur ordinateur.
Arrêtons-nous sur ce dernier refus, moins anodin quil y paraît, et pas seulement par la dissymétrie de ressources quil accentue entre les associations et la CCI. Un photo-montage réalisé par une association pour rendre sensible limpact visuel des grands navires dans le port avait été raillé par la CCI et le maître douvrage et dénoncé comme une manipulation « des lois de la géométrie et de loptique ». La demande de réalisation de maquettes sous le contrôle de la commission particulière, neutre et indépendante, devait donc permettre à chacun, de se faire sa propre idée sur leffet de larrimage de navires de 300 m de long et 60 m de haut dans le port (la Colline du Château domine le port de 90 m et cest le rapport perspectif des grands navires à la Colline qui avait été mis en cause dans le photo-montage). Le refus de la commission a résonné comme la mise hors débat de lexpérience sensible, son partage échappant à léchange raisonnable. Or la demande touchait au devenir de lusage commun du site portuaire qui symbolise lappartenance partagée à la Ville. En figeant le partage du sensible, le refus de cette épreuve pratique signifiait donc larrêt de lélaboration collective des appuis nécessaires à un juste règlement des affaires de la Cité. On peut en inférer, a contrario, quil faut attendre dun bon débat quil permette une dynamique de partage de lexpérience sensible, quil incite à la reconnaissance des expériences et des points de vue qui nont pas encore trouvé une légitimité politique, et que les formes dorganisation du débat jouent du double sens de partage en favorisant lexploration commune des liens entre principes légitimes et faits tangibles, et lexpérimentation collective de lespace de confrontation des diverses sources de conviction (Chateauraynaud, 2004).
En dernier lieu, nous avons indiqué que laffrontement entre les partisans et les opposants au projet passait par des constructions opposées dune légitimité territoriale (parler au nom de Nice ou des Niçois) et confrontait dans le débat deux modèles de changement sappuyant différemment sur la confiance que lon peut avoir, pour Nice ou les Niçois, dans lavenir et celle que lon peut avoir dans le système politique. Cet affrontement peut être rapporté au modèle des comportements dans les organisations élaboré par Albert O. Hirschman (1995). Ce modèle (qui limite ces comportements à trois : Exit, Voice and Loyalty) tend à souligner comment la défection peut compromettre la prise de parole. Examinons la configuration spatiale des réunions publiques. Au centre de la salle, face à la tribune et derrière les divers représentants institutionnels des premiers rangs, un fort groupe dagents de la CCI et demployés municipaux venus manifester (souvent bruyamment) leur loyauté vis-à-vis de leurs patrons. Sur les ailes, la prise de parole. Dun côté, le groupe restreint mais convaincu des partisans non institutionnels du développement de Nice. De lautre, le groupe fourni des riverains du port et des associatifs qui portent leur parole. Chacun dénonce bruyamment la difficulté à se voir donner la parole et tente souvent de recouvrir la parole du camp adverse. Pourtant, malgré la rugosité de certains échanges, les plus ardents contradicteurs engageaient le dialogue dès la clôture de la réunion prononcée. Pourquoi ce dialogue ne pouvait-il prendre place sur la scène publique du débat alors quune fois retombé le rideau du théâtre, la conversation reprenait, rendue à son statut déchanges privés entre des niçois qui, souvent depuis lécole primaire, partagent les mêmes activités nautiques dans le site portuaire ? Du fait de la défection de groupes non directement intéressés à la réalisation ou à labandon du projet, singulièrement absents de ces réunions publiques5. Leur absence enferme ainsi la prise de parole des groupes présents dans un affrontement répétitif.
En effet, la thèse dHirschman est éclairée par largument quElster nomme « la force civilisatrice de lhypocrisie »(1995). Pour Elster, la présence dans une assemblée délibérante dun groupe tiers pour lequel le résultat de la décision nest pas un enjeu contraint les groupes dintérêts à argumenter leur position au nom du bien commun. La publicité des débats les force, quils soient sincères ou pas, à largumentation plutôt quau marchandage dintérêts matériels, à ladoption dun point de vue général, à la prise en compte stratégique ou empathique de celui de lautre. Il ne faut cependant pas se méprendre sur cet argument et attendre prioritairement dun bon débat, comme certaines commissions particulières lont recherché, quil donne la parole à « Mme Michu »ou « M. Lambda ». Cet argument pointe plus fondamentalement les possibilités dévolution quoffre aux identités préconstituées le déroulement du débat. Tant que le contenu du débat ne se dégage pas de la simple discussion du projet soumis à examen public, pour remonter vers les problèmes enjeux stratégiques, rapports de force politiques, modèles de changement sous-jacent au projet, etc. qui peuvent justifier une élaboration collective de lintérêt général, le débat reste enfermé dans la consultation des points de vue déjà formés sur le projet et met hors débat la recherche de nouveaux partages. On peut en déduire que lorganisation du débat doit rechercher non une hypothétique représentation de lopinion publique en général mais favoriser les processus de concernement (Callon, Lascoumes & Barthe, 2001) par lesquels personnes ou groupes peuvent se constituer en acteurs sociaux en ayant part à lélaboration du nouveau que fait surgir le débat dans le processus de décision dun projet.
Le président de la commission particulière tire deux conclusions de son compte rendu du débat public : « On ne sort jamais indemne dun grand débat public »(Cpdp, 2002). Ce constat, déjà énoncé par dautres présidents, est devenu depuis un élément de culture de la CNDP6, finalement très proche de nos propres conclusions. Dans un bon débat, les problèmes à prendre en compte, les solutions à retenir, la procédure de délibération pour y parvenir, mais aussi les qualités de ceux qui peuvent être partenaires de la décision sont en litige. Sans ces disputes, la discussion resterait enfermée dans la reproduction des clivages préexistants entre un langage technique de lexpertise et une approche sensible du territoire, la situation dargumentation ne pourrait être gagnée par rapport au partage préalable des rôles sociaux (Fourniau, 2001b). Processus de concernement, dynamique de partage de lexpérience sensible, reconnaissance des expériences et légitimation des points de vue minoritaires, quitte à déstabiliser les positions les plus établies, nous apparaissent ainsi être les enjeux dun débat organisé non pour être clos par un consensus mais pour produire des effets de composition du collectif qui prendra en charge ses prolongements. Pour envisager ces prolongements, nous partageons également la seconde conclusion de M. Paul Vialatte : « Après un débat public, il devient donc plus difficile de décider », à laquelle faisait écho un hebdomadaire professionnel régional des travaux publics en titrant : « Du débat naît le doute »(TPBM n° 391 du 22/3/2002). Lexercice du débat public bouleverse ainsi la manière denvisager les rapports entre délibération et décision7. Il ne sagit plus déclairer les décideurs selon la vieille logique consultative ni, bien sûr, de les paralyser selon une vision tout aussi instrumentale de la délibération. Cest la perplexité (Latour, 1999) que contribuent à faire surgir les formes dorganisation et le déroulement du débat qui explique sa capacité à produire des effets par la suite.
Références
Blatrix, C, (2000). La « démocratie participative », de Mai 1968 aux mobilisations anti-TGV. Processus de consolidation dinstitutions sociales émergentes, thèse de science politique, Université Paris I.
Blondiaux, L. & Sintomer, Y. (2002). Limpératif délibératif. Politix, n° 57 (« Démocratie et délibération »). Paris : Hermes Science.
Bouchardeau, H. (1993). Lenquête publique. Rapport au ministre de lEnvironnement. Paris : Ministère de lEnvironnement.
Callon M., Lascoumes, P. & Barthe, Y., (2001), Agir dans un monde incertain. Paris : Seuil.
Chateauraynaud, F. (2004), Invention argumentative et débat public. Regard sociologique sur lorigine des bons arguments. In J-M. Fourniau (Dir.), Intérêts, arguments et émotions : les dynamiques de la délibération, à paraître.Editeur ?
Commission particulière du débat public sur le projet dextension du port de Nice, 2002, Compte rendu du débat public.
Elster, J. (1995). Strategic Uses of Arguments. In K. Arrow et al. (Eds.), Barriers to the Negociated Resolution of Conflict (pp. 236-257). New York : Norton.
Fourniau, J.-M. (2001a). Lexpérience du débat public institutionnalisé : vers une procédure démocratique de décision en matière daménagement ? Responsabilité et environnement Les Annales des Mines, n° 24, 67-80.
Fourniau , J.-M. (2001b). Mésentente et délibération dans les conflits daménagement : lexpérience du débat public institutionnalisé. In , J-P.Blais, C. Gillio, & J. Ion (Dirs.), Dynamiques associatives et cadre de vie (pp. 261-301). Paris : Meltt-PUCA,.
Hirschman, A. O. (1995). Défection et prise de parole. Paris : Fayard (Exit, Voice and Loyalty, 1970 trad. C. Bessayrias).
Latour, B.(1999). Politiques de la nature. Comment faire entrer la science en démocratie, Paris : La Découverte, Armillaire.
Rui, S.(2004). La démocratie en débat. Les citoyens face à laction publique. Paris : Armand Colin.
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