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Au-delà dune concertation manquée, la L2 Nord comme produit dun non-débat.
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Anne Le Guillou *
Vincent Baggioni *
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Le projet de rocade autoroutière L2 à Marseille qui doit relier les autoroutes Nord (A7) et Est (A51) a fait lobjet dune procédure de concertation sur sa section Nord depuis 2000 par son maître douvrage la Direction Départementale de lEquipement (DDE 13). Autour delle des acteurs institutionnels ou associatifs vont émerger, être associés ou au contraire seffacer. Il sagit ici de confronter la stratégie adoptée par le maître douvrage en matière de concertation pour mener à bien son projet à lémergence dun interlocuteur associatif, le Collectif L2 Nord, et à ses difficultés à entrer dans le débat.
Au-delà dune concertation formelle manquée et devenue essentiellement une opération de communication, les forces locales ont effectivement influencé le projet L2 Nord, le plus souvent par leur absence, et parfois au cours dun processus de négociation in fine. Le maître douvrage a pris très tôt la mesure de la faiblesse des interlocuteurs, et organisé la concertation selon une stratégie de conviction individuelle, au cours dun phasage extrêmement contraignant.
Ainsi, à mesure que le collectif L2 Nord a tenté de ressembler à ce que les pouvoirs publics attendent de lui (structuré en association, représentant des différents quartiers, capacité de contre-expertise,..), il a montré de plus en plus sa fragilité, en reconnaissant quil ne pouvait mobiliser dautre interlocuteur ou relais que le maître douvrage lui-même. Constamment en décalage avec le phasage du maître douvrage, le collectif subit plus quil ne participe à la procédure institutionnelle de concertation.
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Contexte
La ville de Marseille est desservie par trois autoroutes pénétrantes, qui permettent aux automobilistes de traverser rapidement la ville du Nord à lEst, de laxe rhodanien (depuis Lyon, Avignon et Aix-en-Provence) vers laxe littoral (vers Toulon et Nice). Dès les années 50, lidée de construire une rocade qui relierait les autoroutes Nord (A7) et Est (A51) apparaît comme le moyen de doter la ville du périphérique qui fait défaut à une grande métropole et à la fluidité de sa circulation. Le nom donné par lEtat à ce projet de rocade autoroutière, «L2», résume plus dun demi-siècle de débats et de controverses entre le pouvoir central, les municipalités successives et les différents partenaires, ainsi quau cours des cinq dernières années avec les Marseillais, citoyens, habitants ou riverains. Scindée en deux tranches, la L2 dans sa section Est est aujourdhui en travaux, alors que la L2 Nord sortira vraisemblablement de terre à partir de 2007 (cf. carte). Cette section Nord et les processus délaboration du projet final, en uvre depuis le début de lannée 2000, nous intéressent ici particulièrement même si la L2 Est a souvent constitué une référence, dont lexpérience a nécessairement eu des répercussions sur la deuxième tranche.
La L2 sinscrit donc dans un contexte lourd du fait de lancienneté du projet, de ses déboires et de lampleur des investissements quil représente. De surcroît, la violente opposition de la population au projet de la L2 Est, retardant encore les travaux de quelques mois et alourdissant un peu plus lenveloppe financière, a placé la Direction départementale de léquipement des Bouches du Rhône (DDE 13), maître douvrage du projet, vis-à-vis de la L2 Nord dans une position ambiguë entre volonté pressante daboutir et appréhension déventuels obstacles. Placée dans de telles dispositions, la Direction départementale de léquipement a engagé en 2000 une démarche de concertation autour de laquelle des acteurs institutionnels ou associatifs vont émerger, être associés ou au contraire seffacer.
La première étape de concertation porte sur le choix du tracé : au Nord « les tracés des collines ou des bastides » ou au Sud le « tracé de lex ZUP n°1 ». La variante Nord, en limite de lurbanisation, touche particulièrement les quartiers de St Joseph, de Ste Marthe et du Merlan (dans le 14ème arrondissement) pour lessentiel sur des questions paysagères et patrimoniales. Elle mobilise ainsi les acteurs constitués de ces noyaux villageois autour des Comités dintérêts de quartier (CIQ). La variante Sud, elle, traverse le plus ancien quartier dhabitat social de Marseille sur le tracé dun « boulevard » urbain ayant des caractéristiques de voie rapide. Elle sinscrit donc dans des problématiques plus urbaines et sociales. Cinq associations de locataires des cités riveraines se regroupent alors dans un collectif informel avec le soutien dune structure danimation dépendant de la Maison des Familles et des Associations du 14ème arrondissement, le groupe citoyens-logement. En novembre 2000, sur décision du Ministère des Transports, du Logement et de lEquipement, le tracé Sud est choisi. Il est définitivement arrêté dans sa portion Est sur lAvenue Salvador Allende (entre le rond-point de Ste Marthe et le rond-point Wresinski) mais reste indéfini pour la jonction à lAutoroute Nord (section Ouest). Centrées autour de la partie centrale et Est, quatre des associations regroupées prennent le nom de Collectif Allende.
Il sagit ici de confronter la stratégie de concertation adoptée par le maître douvrage pour mener à bien son projet à lémergence de cet interlocuteur associatif et aux difficultés de ce dernier à entrer dans le débat.
La construction dune légitimité
Dès la seconde phase de concertation sur les 5 variantes de tracé en mai 2001, le collectif Allende cherche à élargir son influence. Une association de protection de lenvironnement, sept CIQ et une fédération de CIQ rejoignent à cette période le collectif, qui nest ainsi plus centré sur lex ZUP n°1, mais qui regroupe des associations implantées sur lensemble du tracé L2 et même au-delà. A limage de ce développement, le groupe prend le nom de « Collectif Allende-Arnavon-L2 Nord». Ladhésion des CIQ au collectif est peut-être une manière pour eux, qui sétaient mobilisés lannée précédente contre le tracé Nord et donc pour le tracé dans la ZUP, dapporter leur soutien aux associations de locataires dans un souci de solidarité afin quils obtiennent des améliorations du projet.
Le responsable du Collectif témoigne que « le fait dassocier des associations de locataires et des CIQ a montré que le dossier de la L2 était important. On a fait peur à la DDE »1. Historiquement, en effet, les associations de locataires sont implantées dans les cités et les CIQ dans les noyaux villageois, avec des différences dans la composition sociale des populations quils représentent. Les CIQ marseillais napparaissent donc pas légitimes pour parler des problèmes rencontrés dans les quartiers dhabitat social, majoritaires sur le territoire traversé. En outre, le 15 novembre 2001, les cinq associations et les sept CIQ formalisent le collectif en se créant en Association Loi 1901 sous le nom de Collectif L2 Nord. Le président de lassociation argumente sa volonté ainsi : « Je crois très sincèrement que notre crédibilité, le respect de notre position, de nos actions doit passer par une légalisation qui nous ouvrira les voies de la reconnaissance, de la concertation, de la participation »2 . Dune certaine manière, le collectif sest doté dune légitimité territoriale forte, basée sur des représentativités anciennes et établies auprès des bailleurs sociaux et de la municipalité. Mais le maître douvrage nest pas lié par ces systèmes de représentations anciens, et va donc les discuter.
A la recherche de lhabitant.
Ce grand projet sinscrit en effet dans un contexte social particulier lié à la densité de logements sociaux et au désengagement institutionnel sur ces quartiers depuis une vingtaine dannées. Une part des leaders des associations de locataires de ce territoire ont progressivement adopté une attitude désabusée suite aux multiples promesses non tenues ou aux tentatives malheureuses de réhabilitation de lhabitat. Peu enclins à jouer le jeu de la concertation avec la DDE, ces militants exercés se mobiliseront peu autour de linfrastructure, ils chercheront plutôt à obtenir des garanties sur des améliorations de lhabitat. Par ailleurs, une grande partie des associations dites de proximité, agissant pour la plupart dans les domaines sociaux, culturels et sportifs, ont des difficultés à sécarter de leur objet principal, pour lequel elles sont reconnues par les pouvoirs publics. Du fait de ce désintérêt dune partie des leaders associatifs, le collectif se trouve en porte-à-faux pour représenter lensemble de la population. Tandis quil sapplique à acquérir une compréhension technique du projet, la DDE discute ouvertement sa représentativité et sa légitimité. Le sociologue chargé dassistance à la maîtrise douvrage expliquera dailleurs : « Il y a des gens qui ont des choses plus ou moins intéressantes à dire » et « on a passé des heures entières à parler avec le collectif dun demi-échangeur, alors que cest une goutte deau
»3 .
En fait, la situation socio-économique difficile du secteur touché par la L2 Nord, ciblé comme prioritaire par la politique de la Ville (quartiers en Développement Social Urbain et en Grand Projet de Ville), a conduit le maître douvrage à adopter une partie des références et méthodes préconisées par ce dispositif. La politique de la ville relativise systématiquement les représentations associatives puisque « ce sont toujours les mêmes. Ils ne représentent pas toute la population.»4. Lassociation nest quun outil destiné à toucher le vrai habitant, figure abstraite et totale, doué dune parole authentique, dénué dintérêt particulier, porteur symptomatique dune vérité, dun besoin collectif. Cette préoccupation va amener le maître douvrage à développer une stratégie pour afficher une concertation de proximité. Ainsi laction la plus caractéristique consiste à organiser les expositions dans la galerie commerciale du Centre Urbain du secteur. Limage populaire du lieu caractérise la volonté de la DDE de toucher les populations défavorisées. Par ailleurs, le maître douvrage associe les enseignants et les élèves dune école primaire du quartier et cherche à toucher les associations de quartier, dites particularistes, comme les associations de femmes par exemple.
Les discussions avec le collectif L2 Nord se trouvent ainsi marginalisées dans le processus de concertation et plus généralement de conduite de projet. Le 4 juillet 2001, la DDE tire un bilan extrêmement négatif de la participation du collectif à la concertation qui vient de sécouler. Le maître douvrage est déçu par la mauvaise qualité de lexpression du collectif, que son document ne soit pas un bon document de communication, et que finalement le collectif nait même pas rempli son rôle dinterlocuteur en ninvitant pas les élus à cette réunion. Mais surtout, la DDE rappelle quà ses yeux, lavis des milliers de personnes qui ont pu voir lexposition quelle a organisée, vaut plus que celui des représentants de la population qui sexpriment dans ce collectif. Cette disqualification en direct a fait leffet dune douche froide auprès des membres du collectif, et instauré un rapport de forces très défavorable dont il na pas réellement pu sortir. En effet, suite à cette rupture, le collectif va concentrer son action sur lacquisition dun professionnalisme que la DDE lui renvoie comme étant ce qui lui fait défaut pour être écouté. Il affine donc sa connaissance technique du projet au fil de réunions avec les urbanistes de la ville, du GPV et de la DDE ainsi quavec laide bénévole dun urbaniste de la Ville à la retraite. En parallèle, il affirme et formalise ce quon qualifie souvent dexpertise habitante (ou populaire) en fournissant, aux équipes darchitectes-urbanistes du marché détudes et de définition, un recueil de cartes des pratiques et des usages du territoire traversé par la L2 Nord5. Cependant, au-delà de la mobilisation ponctuelle des associations et des habitants organisée pour cette production (une centaine de participants), le collectif emploie toute son énergie et notamment celle de son président à suivre le rythme soutenu de rencontres pour se tenir informé des aspects techniques du projet. Cest pourquoi, alors que le président acquiert une posture de notable et est invité tous azimuts à des réunions, le collectif norganise aucune action médiatique, excepté un article dans la presse locale (suite aux travaux réalisés dans le secteur pour le passage du tour de France), pour faire connaître sa position et mobiliser plus largement.
A lépoque de la L2 Est6, linterlocuteur auquel la DDE avait eu à faire face avait orienté sa stratégie sur 2 axes « le militantisme et linfluence »7 , liés à la personnalité de ses deux responsables. Le collectif de défense avait ainsi développé des relations fortes et constantes avec la presse dune part et dautre part interpellé voire mobilisé des personnalités politiques en identifiant en interne les ressources individuelles de chacun, ce que le collectif L2 Nord na pas su ou osé faire.
Au-delà des faiblesses propres du collectif et de sa stratégie, trois éléments nous paraissent expliquer léchec de cette relation, et du processus de concertation en général : la prééminence de la communication au sein de léquipe du maître douvrage, la contrainte du phasage de la concertation, et enfin les représentations du contexte social.
Communication et stratégie de conviction
On a vu comment la perception du local du maître douvrage est proche des références de la politique de la ville. Cette individualisation du public sous la forme de lhabitant se retrouve parfaitement dans les présupposés de la communication telle quelle sest constituée en domaine professionnel. A certains moments, la DDE a eu pour objectif affiché de « toucher la ménagère », cest-à-dire de diffuser linformation au niveau le plus fin du tissu social (lindividu), mais aussi le plus général (la catégorie dindividus la plus nombreuse ou la plus indifférenciée). Par rapport aux processus décrits sur la L2 Est, on est à nouveau dans une stratégie conversationnelle, identifiée par le Cerfise comme une volonté de « lier conversation avec le plus grand nombre dinterlocuteurs concernés par le projet » quitte à en rechercher, mais cette fois avec chacun pris séparément. Les outils de communication utilisés sont plus nombreux et plus riches que sur la L2 Est : le journal de la L2 sétoffe jusquà 8 ou 12 pages, et les expositions circulent à lintérieur des quartiers.
Cet effort de communication est très étroitement intégré à la conduite de projet, puisque cest la chargée de communication régionale du Ministère de lEquipement qui le coordonne. Sil y a des dissensions au sein de la maîtrise douvrage vis-à-vis de la place que prend la communication, elle nest jamais discutée ouvertement, dans la mesure où elle sert la stratégie principale du maître douvrage, qui est de convaincre. Très classiquement, sur le projet L2 Nord comme dans la plupart des grands projets, le maître douvrage a déjà évalué les différentes variantes dun projet au moment de les communiquer. Dans le cas de la L2 Nord, certains points restent ouverts, et de nombreuses discussions ont eu lieu avec les élus concernés réunis dans un comité des élus, sur les conséquences financières de tel ou tel tracé. Cependant, lurgence de la réalisation de louvrage amène la DDE à réduire les temps de discussions à des moments de validation des choix techniques.
Une concertation par étapes qui déphase
La procédure de concertation mise en place par la DDE se décline en plusieurs phases. Chaque étape officielle de concertation dure quelques semaines, le temps dune exposition qui soumet généralement au public différents scénarios (3 tracés, puis 5 variantes, puis 3 projets). Le maître douvrage consulte donc la population sur une question bien précise et attend delle que sa réponse reste dans le cadre donné. Ainsi, le collectif L2 Nord se trouve souvent en décalage par rapport aux attentes du maître douvrage. Lors de la deuxième étape de concertation, par exemple, alors que la DDE proposait 5 variantes au choix, les associations regroupées dans le Collectif trouvent un point dentente non pas sur la préférence dun tracé mais sur la couverture de la future autoroute sur la totalité de son parcours. Ce décalage permanent entre les attentes du maître douvrage et celles du collectif rendent caduques les tentatives de discussion.
Inadaptée à la temporalité locale, la succession de phases de concertation / communication et de phases de silence, correspond au rythme de lélaboration du projet. La concertation nest plus seulement une obligation légale, au début (concertation préalable) et à la fin du projet (enquête publique), mais elle donne le rythme du projet et produit des échéances pour le travail technique comme pour les choix financiers : il faut être prêt pour la phase de concertation qui a été annoncée. Et chaque fin de concertation doit constituer une validation du contenu, une avancée dans la conduite de projet. Ce calendrier affiché part du général (les grands partis daménagement) vers le détail (les caractéristiques techniques de louvrage), et impose donc aux interlocuteurs les termes du « contenu » de léchange.
Cependant, il nous semble quun autre calendrier est mis en place, et qui résulte plus directement de la logique propre au territoire dans sa rencontre avec le projet. Ce calendrier, que nous nommerons stratégique, définit les « formes » légitimes de léchange. Dans le cas de la L2 Nord, les premières phases de discussion étaient consacrées à établir lintérêt général dun tracé dans les quartiers dhabitat populaire, qui permettrait de les requalifier. Les formes dexpression légitimes sont les exigences préalables, sur lesquelles le maître douvrage peut engager des promesses de principe. Dans un second temps, et après avoir confirmé le rapport de force déséquilibré vis-à-vis du seul acteur organisé à léchelle du projet, le maître douvrage cherche à occuper le terrain, et attend de la concertation lassentiment dune foule silencieuse8. La DDE peut alors dévoiler que les promesses de requalification sont en fait dans les mains du Grand Projet de Ville, nouvel acteur public dans ces quartiers. Enfin, au fur et à mesure que lenquête publique approche et que les oppositions ponctuelles grandissent, les échanges peuvent finalement se faire sous forme de négociation sur les aménagements directement liés à la route, à la marge du projet. La DDE rencontre les associations de quartier et les CIQ individuellement, et négocie les problèmes de chacun, au cas par cas.
A aucun moment de ce processus, les acteurs locaux nont apparemment réussi à peser sur ce calendrier. Les élus dune part nont absolument pas joué le rôle de courroie de transmission entre le local et le centre de décision, dans la mesure où ils avaient le sentiment dêtre proches du centre de décision en participant aux réunions du comité des élus, en tant que co-financeurs. Cest ainsi quà lapproche dune élection, ils ont exigé du maître douvrage quil ne diffuse pas le choix quils avaient effectué ensemble en faveur dun tracé, pour que les habitants concernés ne les sanctionnent pas au moment du vote. Le collectif L2 Nord quant à lui, ne disposant pas de relations dinfluence au sein des principales collectivités, est entré dans une relation bilatérale avec le maître douvrage, sans chercher à contourner ce dernier, même dans les moments dincompréhension. Finalement, le maître douvrage est resté effectivement maître du contenu et des formes de léchange tout au long du processus. Quelles représentations de la société locale ont sous-tendu ses choix ?
Les effets du contexte social
En position dimposer largement sa conception de la concertation, le maître douvrage ne maîtrisait pourtant pas, au début du processus, les différentes méthodologies et expériences citoyennes qui ont été mises en place sur le territoire français, ni les recherches menées sur la démocratie locale, et notamment les aspects idéologiques et critiques mis en jeux. Cest en cours de processus, et conjointement avec dautres projets en cours à Arles notamment que la DDE a pu acquérir une partie de ces données. Pour autant, le processus de concertation sur la L2 Nord na connu aucune inflexion hormis le développement des outils de communication. Il est important de souligner ici le travail de diagnostic établi par le sociologue chargé de lassistance à maîtrise douvrage. Deux points principaux ont fondé ses interventions : dune part, la vie associative dans les quartiers dhabitat social nest plus aussi dynamique quelle létait à la fin des années 80, et dautre part lalliance des associations de locataires (den bas) et des CIQ (den haut) est une alliance contre-nature entre des intérêts durablement contradictoires. Ces éléments ont fondé une double disqualification du collectif : il ne peut pas être représentatif dune population qui nadhère plus aux associations, et même sil létait, il nest pas viable. Sa composition le destine à ne pas durer.
Plus globalement, le maître douvrage a mesuré en permanence les forces en présence et les capacités de mobilisation de ses interlocuteurs. Dans le souci de se prémunir contre des oppositions tardives, la concertation sur le projet L2 Nord a permis didentifier les interlocuteurs avec qui négocier. Ainsi, derrière une façade de concertation très ouverte et malgré un interlocuteur constitué sur lensemble du tracé, le projet initial naura été modifié que sur certaines sections. En effet, la mobilisation plus importante sur la partie centrale du tracé a permis de valider rapidement le principe de la couverture intégrale de cette portion douvrage, et de consacrer les efforts de la discussion à la requalification urbaine du secteur. En revanche, labsence dinterlocuteurs sur le secteur Est (Malpassé) a incité la DDE à maintenir la voie en tranchée ouverte, malgré les nuisances sonores, et laccentuation de la coupure urbaine quil était question de résorber. Cette différence de traitement entre deux secteurs comparables, révèle la différence du rapport déchange entre le maître douvrage et la société locale. A lEst, la non-couverture est même parfois justifiée par le fait que les tissus urbains seraient différents de part et dautre de la route, alors quil sagit en fait dune mince bande dhabitat pavillonnaires dont les résidents ont été les seuls à sexprimer contre linvasion des populations qui les entourent. Dans ce secteur, il ny a donc plus de coupure urbaine infranchissable, mais un fleuve de voitures le long duquel la ville sorganise... La réactivité sociale des quartiers riverains, liée à la composition sociale et à lhistoire locale des peuplements (instabilité des parcours résidentiels) et des mobilisations (tissu associatif existant), détermine donc, dans ce type de concertation, des différences de traitement de linfrastructure et accentuent les inégalités sociales.
Conclusion
Finalement, durant ces 3 années de concertation autour de la rocade autoroutière L2 et de la section qui traverse le plus ancien parc de logements sociaux de la ville de Marseille, le rapport de force entre le maître douvrage, la DDE 13, les élus locaux et lassociation des riverains élargie et la construction dun éventuel espace de délibération demeure embryonnaire sans jamais réellement émerger.
En effet, en réaction au lancement de la procédure de concertation, un interlocuteur associatif sest construit à limage de ce que la DDE 13 attendait de lui à la fois dans sa forme juridique, sa représentativité et ses modes de relation. Mais alors que le collectif L2 Nord concentrait son action sur les réponses techniques au projet, il passait à côté dune mobilisation des ressources associatives et politiques locales.
Cependant, au-delà des faiblesses propres du collectif et de sa stratégie, trois éléments nous paraissent expliquer léchec de cette relation, et du processus de concertation en général.
En premier lieu le maître douvrage a fait preuve dun réel effort de communication mais dans un objectif de convaincre plutôt que dinformer.
Ensuite, le phasage de la concertation se révèle être très contraignant et le collectif, toujours en décalage, le subit plus quil ne sy inscrit.
Enfin les représentations du maître douvrage sur le contexte social et économique des quartiers traversés lont amené à faire le choix dune stratégie de concertation tournée directement vers les « vrais » habitants et non vers ses représentants. Cette disqualification des associations et en particulier du collectif L2 Nord lui permet ainsi de faire léconomie dune arène de discussion à lissue incertaine, tout en mettant à son crédit une posture douverture et découte de la population, attitude très valorisante à lheure où la tendance est à la proximité.
Ainsi, au-delà dune concertation formelle manquée et devenue essentiellement une opération de communication, les forces locales ont effectivement influencé le projet L2 Nord, le plus souvent par leur absence, et parfois au cours dun processus de négociation in fine.
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