|
Empruntée au langage médical, la notion durgence est progressivement entrée dans le lexique de laction sociale auprès des personnes en difficulté. Initialement mobilisée par des associations qui mettaient en avant sa dimension normative lurgence signifiant alors la nécessité dune intervention des pouvoirs publics , son usage politico-administratif a pris un tour plus descriptif pour caractériser des publics et des situations spécifiques, marquées par un besoin daide vital au sens propre du terme. Ainsi lurgence sociale est-elle devenue aujourdhui une des cibles de laction publique tout autant quun principe daction : sil y a urgence à traiter certains problèmes, cest bien parce quil existe des publics en situation durgence sociale, quil faut identifier comme tels et qui, précisément parce que leurs besoins sont considérés comme vitaux, deviennent des publics prioritaires.
Laction sociale durgence se construit donc comme une action sélective, au sens où elle hiérarchise les besoins et la légitimité des demandes daide. En cela, elle sinscrit dans une évolution plus générale de la lutte contre la pauvreté, marquée par laction auprès de groupes-cibles plutôt que sur les grandes régulations socio-économiques ou les rapports sociaux institués. Le développement de laction sociale durgence participe ainsi de lindividualisation du social mise en évidence par Rosanvallon (1995), caractérisée par le développement de politiques sociales sélectives, ciblées sur les catégories les plus fragilisées de la population et qui, pour assurer cette sélection, tentent de coller au plus près des caractéristiques individuelles des personnes en contextualisant les critères de ciblage des populations visées. Ces politiques sappuient sur le concours dacteurs travailleurs sociaux mais pas seulement qui sont amenés à adapter en situation des principes généraux à des cas particuliers sur le modèle de ce que fait le magistrat. Les prestations proposées aux publics considérés comme prioritaires sadressent dans ce sens à lindividu dans sa singularité et introduisent, selon le mot de Rosanvallon (1995), de « nouvelles magistratures du sujet », au sens où elles font reposer le ciblage des individus sur lappréciation en situation de leur appartenance à la catégorie concernée par laide proposée.
Le développement dun Etat Providence sélectif dont les cibles se définissent en dernière instance au niveau dun guichet cest-à-dire, métaphoriquement lors de la rencontre entre des agents situés institutionnellement et des usagers que ces agents ont en charge de catégoriser comme cibles légitimes de laction publique a fait lobjet de nombreux débats opposant les partisans dune adaptation des prestations à la diversité des cas individuels et les détracteurs dun droit jugé subjectif ou discrétionnaire. Plus récemment, lusage de la notion durgence, comme nouvelle catégorie de désignation des publics prioritaires de laction sociale, sest vu mis en cause, notamment par la presse professionnelle du travail social dénonçant le retour à des formes dassistance que le développement des assurances sociales devait faire disparaître.
Ces prises de position dénonçant la réactivation des oppositions classiques entre bons pauvres et mauvais pauvres sont nécessaires au débat démocratique. Pour autant, il nest pas inutile de sinterroger sur la manière dont les publics des dispositifs de laction sociale durgence sont concrètement sélectionnés.
De nécessaires travaux empiriques
En effet, parallèlement à la résurgence dun social de type assistantiel, on assiste depuis quelques années à une diversification des publics de laction sociale, principalement sous leffet de laccroissement du chômage et du développement des contrats de travail précaires. Concomitante de lentrée de la France dans les années de crise économique, cette diversification sest manifestée par lapparition de nouveaux profils dindividus apparemment non marqués par une déficience ou un handicap individuels et qui, pourtant, demandent de laide. Ce sont ces individus que Donzelot (1996) a qualifié de « normaux inutiles », Castel (1995) de « surnuméraires » ou de « valides invalidés par la conjoncture » pour bien marquer lidée que, désormais, le travail social a aussi affaire à des individus aptes au travail et, à ce titre, difficilement rattachables à une des catégories traditionnelles du repérage de lécart à la norme, que ce soit linvalidité, le handicap, ou même la marginalité.
De ce fait, la sélection des publics, comme principe daction, se développe dans le système de protection sociale français tout en étant rendue plus difficile, plus incertaine, face à des publics qui se laissent difficilement enfermer dans une catégorie normative. En dautres termes, la sélectivité saccroît au moment même où le travail social semble avoir de plus en plus de mal à pré-définir ses bénéficiaires (Dourlens, 1998). De plus en plus fréquemment, des travailleurs sociaux, des commissions dévaluation, doivent dire qui sont ces exclus dont parlent la presse et les acteurs politiques alors même que lexclusion, comme catégorie descriptive, semble résister à toute objectivation ; il ne manque pas dailleurs de sociologues pour déconstruire cette notion dexclusion et pour affirmer quil sagit là dune catégorie fondamentalement indéterminée et, plus encore, que cest peut-être cette indétermination qui expliquerait son efficacité sociale (Paugam, 1997).
Tout se passe ainsi comme sil y avait de lincertitude, donc du jeu, autour de lusage des catégories descriptives mobilisées par les pouvoirs publics pour désigner les publics prioritaires de laction sociale. Dans ce contexte, des analyses empiriques sont nécessaires, qui montrent comment, concrètement, est gérée cette incertitude et sont sélectionnés ces publics.
Le ciblage de lurgence comme sélection organisée
De tels travaux sont déjà disponibles, qui proposent danalyser des processus de catégorisation des usagers en situation, le plus souvent dans la tradition interactionniste ou dans une optique conventionnaliste (Weller, 1998). Il sagit alors de savoir comment des agents institutionnels et leurs clients (co)produisent la définition de la situation dinteraction en même temps que lappartenance de lusager à la catégorie concernée par laide. Dans la même veine, dautres travaux essaient de comprendre comment une instance de décision élabore des principes dexercice dune justice locale en matière dattribution des aides (Astier, 1997). Ces perspectives de recherche sont intéressantes car elles mettent bien en évidence la contribution des acteurs de terrain à la construction des problèmes et des publics que les dispositifs daide visent à prendre en charge. Quelle soit analysée en termes de « subjectivité », de « représentations » ou encore d« habitus professionnel », lintervention des agents de guichet, des travailleurs sociaux ou des membres des commissions dévaluation, participe de la construction de la cible des politiques sélectives. Par là, il apparaît que le guichet est bien un lieu de construction de laction publique à destination des populations en difficultés.
Toutefois, du fait de leur centration sur le niveau interactionnel, de tels travaux tendent par principe à laisser dans lombre la dimension organisationnelle de cette sélection/construction des publics. Or, sil est vrai quelle sincarne souvent dans les pratiques dun agent de guichet, la construction des publics de laction sociale est aussi affaire daction collective, au sens que donne Friedberg (1993) à cette notion : cest-à-dire une action devant se comprendre comme le produit dun ensemble dinteractions dans lesquelles est engagée une multitude dacteurs qui doivent organiser leur coopération face à lenjeu commun que constitue la mise en oeuvre dun dispositif daide. Les règles de linteraction entre un agent et un usager sont tributaires de règles qui ont été conçues en dehors de cette interaction : au niveau central, où sont décidées les grandes orientations constituant le référentiel de la politique publique (Jobert & Muller, 1987), mais aussi au niveau des rapports entre les acteurs collectifs et individuels chargés de la mise en uvre de ces orientations.
Le cas des secours financiers facultatifs que délivrent lEtat, les collectivités territoriales et les organismes de protection sociale, illustre bien cette idée dune sélection organisée dont le résultat est tributaire de mécanismes de coopération entre des acteurs interdépendants. Lattribution de ces secours sopère très généralement à partir dun entretien entre un usager et un travailleur social à lissue duquel ce dernier rédige (ou non) un « avis motivé » exposant la situation du demandeur à destination dune commission dévaluation chargée de statuer sur la recevabilité des demandes daide financière. Or, ce travailleur social nest pas un acteur isolé qui évoluerait dans un vide social. Il travaille à côté dautres travailleurs sociaux au sein dun service, dune institution qui nest pas la seule institution à prendre en charge ces populations dans le cadre des divers programmes publics existants. Il nest pas totalement livré à lui-même mais soumis à un certain nombre de règles officielles qui ont été conçues en dehors de la situation dinteraction avec lusager, même sil est vrai que ces règles ne couvrent pas lensemble de ses comportements et que ce travailleur social prend parfois certaines libertés avec les règles en question. Bref, ce travailleur social est un élément dune architecture plus large qui fait intervenir un grand nombre dacteurs qui, chacun à sa manière, participent à cette sélection des publics, même si la pratique du travailleur social en question en résume lorganisation pour lusager.
Pour cette raison, une sociologie de laction organisée peut contribuer utilement à lanalyse de la sélection des publics prioritaires de laction sociale en mettant en évidence la multiplicité des acteurs impliqués dans le processus, le poids des relations entre ces acteurs et la manière dont ces relations influent sur les pratiques de catégorisation observables. Ce programme implique de mettre à jour les modes darticulation entre les mécanismes de la construction des publics et des problèmes et ceux de laction collective nécessaire pour les prendre en charge : comment les contraintes et les enjeux de laction collective influent-ils sur la construction des problèmes et des publics de lurgence sociale ?
Un dispositif de sélection des publics prioritaires :
la Commission dAction Sociale dUrgence (CASU)
Dans son travail sur la gestion locale de la sécurité publique, Thoenig (1996) propose une méthode denquête permettant de comprendre comment les acteurs locaux construisent les problèmes à traiter en même temps que les solutions organisationnelles pour le faire. Cette méthode consiste à partir du problème pour reconstruire analytiquement le cercle dacteurs qui entreprend de le gérer. Ce faisant, il est possible de mettre à jour des systèmes daction territoriaux que structure linterdépendance des acteurs concernés face à lenjeu commun que constitue la sécurité publique. Cest la démarche que nous avons utilisée à propos de la mise en uvre locale dun dispositif daction sociale, la Commission dAction Sociale dUrgence (CASU), prévue par la loi relative à la lutte contre les exclusions et destinée à faciliter laccès aux droits sociaux grâce à une meilleure coordination des procédures et des dispositifs, notamment ceux qui délivrent des secours financiers1. Nous avons suivi la mise en place de cette commission pendant une année dans deux départements, en essayant de comprendre comment les acteurs locaux organisaient leur coopération face à ce nouvel enjeu et comment, de cette action collective, naissaient des formes de traitement organisé de lurgence contribuant à la définir comme objet daction publique, cest-à-dire comme problème appelant une réponse publique. A partir dentretiens, de séquences dobservation, de lanalyse de textes institutionnels et de la participation à de nombreuses réunions techniques, nous avons procédé à une approche comparative de la mise en uvre de la CASU dans deux départements limitrophes de la région PACA, précisément pour tenter de mesurer le poids de ces systèmes daction territoriaux qui conditionnent en partie nous en faisons lhypothèse la concrétisation de la réponse publique aux situations durgence.
La CASU dans les Alpes-Maritimes
Dans les Alpes-Maritimes, dès réception de la circulaire dapplication portant création de la CASU, la commission place très vite son action sous le signe dun partenariat de haut niveau hiérarchique2. Sous limpulsion de la Secrétaire Générale Adjointe de la Préfecture et du Directeur Général Adjoint du Conseil Général qui siègeront lors de toutes les réunions et en assureront la conduite active les organismes partenaires sont représentés par des responsables de haut niveau qui feront preuve, durant la première année dexistence du dispositif, dune assiduité aux réunions et dune implication personnelle importantes. Cette caractéristique de la CASU locale nest pas indifférente au choix dun mode de fonctionnement lui-même très hiérarchisé, qui articule trois paliers de coordination : la « commission plénière » travaille à la définition des orientations que la conseillère technique de la DDASS et la responsable du Service Social Départemental présentes lors de toutes les réunions devront mettre en oeuvre au sein du « groupe de travail », constitué de cadres de niveau intermédiaire, quelles animent. Ce groupe sen remet lui-même, si besoin est, à une équipe composée de travailleurs sociaux de terrain, ponctuellement mobilisés à loccasion de la construction doutils spécifiques. Cest cette procédure, faite de contrôles puis de réajustements successifs entre le sommet et la base de la hiérarchie, qui sera utilisée lors de la mise en oeuvre des différents chantiers programmés par la commission.
Le choix de ce mode de fonctionnement témoigne de la volonté, affichée par lEtat et le Conseil Général, de conférer à la CASU une légitimité immédiate et quon souhaite pérenniser. On fait le pari de maintenir dans le temps limplication personnelle de responsables institutionnels dun niveau hiérarchique suffisamment élevé pour garantir la légitimité des décisions prises, tout en sassurant de la pertinence de ces dernières au regard des exigences spécifiques du terrain en en déléguant lopérationnalisation à des techniciens rompus aux pratiques du travail social et que lon contrôle en permanence. Cette recherche dune légitimité est cependant placée au service dune ambition raisonnée daucuns, parmi les membres, considèrent que la seconde est la condition de la première que traduit la limitation des objectifs de la CASU à une amélioration des procédures du traitement de lurgence sociale par les secours financiers et que confirme létablissement dun programme dont lissue est à longue échéance. Lusage de la notion durgence est à visée instrumentale et sappuie moins sur une définition substantielle du terme que sur la volonté de garantir la spécificité du dispositif, en délimitant clairement sa finalité opérationnelle. La volonté de ne pas « banaliser lurgence » vise en effet avant tout à contenir le risque dune dilution de lobjet de la coordination susceptible de faire apparaître la CASU comme un « comité de plus » Elle répond aussi à une exigence de « diplomatie » dans la conduite dun partenariat dont on pense quil sera dautant plus solide quil se préserve dune remise en cause brutale des prérogatives de ses membres. Le souci dune progression pas à pas témoigne dans ce sens dune grande prudence face à tout ce qui pourrait entraîner une déstabilisation du fonctionnement interne des organismes concernés3. Cette prudence sexerce aussi à légard des attentes dacteurs locaux périphériques organismes non associés officiellement au dispositif et usagers qui pourraient être tentés de nourrir des espoirs démesurés à légard de la commission ; doù un contrôle très serré de toute forme de publicisation des activités de cette dernière. Au nom dun intérêt commun bien compris entre décideurs institutionnels, la CASU doit travailler dans lombre à lamélioration des réponses que les usagers et les acteurs de terrain connaissent et utilisent. Elle ne doit en aucun cas apparaître comme une nouvelle instance à laquelle les intervenants sociaux ou les publics sont susceptibles de sadresser afin dobtenir une réponse plus rapide ou plus satisfaisante à leurs demandes daide. Cest donc à la faveur dune confidentialité scrupuleusement entretenue que se font les ajustements nécessaires à lharmonisation des logiques intra et interorganisationnelles, même si cest au prix dun allongement du calendrier des chantiers programmés.
De fait, la mise en oeuvre des outils réalisés par la CASU pendant la première année ne se caractérise pas par sa célérité. Cette relative lenteur de la progression constitue le pendant dun mode de fonctionnement dont le caractère structuré, hiérarchisé et formaliste est placé au service dune inscription des actions dans la durée. Certes, la CASU constitue bien, après un an dexistence, un nouvel objet au sein du paysage institutionnel local, doté dune forte visibilité parmi les décideurs. Mais les effets tangibles sur loffre de prestation tardent à se manifester. Au terme de la première année dexistence du dispositif, les acteurs qui sont quotidiennement au contact des publics, dans leur grande majorité, restent à lécart dune coordination qui demeure très centralisée, sauf recours ponctuel à quelques travailleurs sociaux mobilisés pour leur connaissance de la « réalité de terrain ». Cest dire que, sur le terrain précisément, les effets des actions engagées sont pour le moins limités. En dehors des sites choisis pour être le lieu dune expérimentation, rien nest venu, après un an dexistence du dispositif, modifier le fonctionnement des organismes et les pratiques des professionnels.
La CASU dans les Alpes-de-Haute-Provence
Dans les Alpes-de-Haute-Provence, la mise en place de la CASU est fortement marquée par une expérience de coordination antérieure « linterdispositifs » impulsée par la Préfecture en 1996 et qui constituait une sorte de CASU avant la lettre. Lélaboration dun projet relativement abouti, par les membres du groupe de travail nommé pour la circonstance, navait pas convaincu des directions départementales réticentes à sengager et le projet avait été abandonné. Pour certains acteurs qui sy étaient fortement investis, lannonce de la création de la CASU permet alors denvisager la possibilité doffrir un prolongement à un dispositif que leur seul volontarisme navait pas permis dinstituer.
De fait, bien que la première réunion de la CASU se tienne en présence de responsables de haut niveau4, très rapidement, cest à un groupe de travail, constitué de cadres techniciens dont certains sétaient impliqués dans « linterdispositifs », quest confiée la conduite opérationnelle du dispositif. Sous sa forme plénière en effet, la CASU ne se réunira à nouveau quune seule fois pendant la première année. Le groupe de travail se montre immédiatement animé par la volonté de ne pas restreindre ses ambitions, en premier lieu parce que ses membres souhaitent capitaliser un travail de coordination antérieur auquel une loi dorientation donne une nouvelle légitimité, mais aussi dans le prolongement dune convention passée entre lEtat et le Conseil Général qui définit la CASU comme une première étape vers une réorganisation de loffre dinsertion sociale et professionnelle dans le département. Enfin, un accord se fait jour chez les partenaires pour considérer que le secteur de lurgence sociale au sens de la réponse à des besoins qualifiés de primaires (hébergement, besoins alimentaires) ne constitue pas un secteur prioritaire dans un département qui, par ses caractéristiques socio-territoriales, est relativement préservé des problèmes observés dans les zones fortement urbanisées. Cette extension des ambitions attachées au dispositif ouvre sur un projet de quasi-refonte du secteur social dans le département qui se double du souci dêtre très vite opérationnel dans la conduite des chantiers programmés. La structure du groupe de travail le permet : il sagit dacteurs qui se connaissent et qui sont, par leur statut de travailleur social, proches du terrain et des besoins qui sy expriment.
Le groupe de travail oriente donc ses activités dans plusieurs directions, travaille vite, de manière efficace précisons que la commission réunit en moyenne six personnes et finalise de nombreux outils et documents de travail allant très loin dans la refonte de loffre de prise en charge sociale dans le département. Mais il ne formalise guère ses rapports avec la CASU plénière. La conseillère technique de la DDASS, qui assure à la fois lanimation et le secrétariat de la commission, na de relation directe quavec les membres du groupe, lesquels sont censés parler au nom de lorganisme quils représentent. Or, le pouvoir dont disposent ces derniers par délégation nest pas toujours à la hauteur des décisions qui sont prises. Et la contrepartie dun fonctionnement souple et dédié au pragmatisme le groupe nen prendra réellement conscience quaprès plusieurs mois de fonctionnement cest une tendance à finaliser les projets avant de les soumettre à ceux qui ont le pouvoir de décision, cest-à-dire les responsables des organismes concernés. Au moment de passer à la phase dopérationnalisation de dispositions qui engagent les partenaires sur une réorganisation interne ou qui reviennent sur certaines prérogatives, laccord des directions institutionnelles fait défaut.
A lorigine de cette inadéquation entre le niveau des ambitions poursuivies et la légitimité du groupe de travail, on trouve la faible implication de certaines directions départementales qui nont que modérément investi un dispositif qui, peut-être parce quil portait le label de lurgence sociale, ne justifiait guère quon y accordât une importance démesurée, et se sont ainsi placées dans lattente dun dispositif jugé plus adapté aux enjeux locaux. De leur côté, les membres du groupe de travail ont sans doute estimé quil était légitime, sous légide dun des attendus de la loi contre les exclusions, de mettre à profit et sans attendre leur expérience et leur connaissance des besoins des usagers pour opérationnaliser les outils nécessaires, sans se préoccuper outre mesure des enjeux institutionnels soulevés par cette volonté dun changement en profondeur. Enfin, ajoutons à cela que le département a connu ces dernières années une certaine instabilité institutionnelle qui na pas favorisé la continuité du contrôle des activités de la commission.
Toujours est-il quau moment où lenquête se termine, la CASU des Alpes-de-Haute-Provence se trouve à un moment charnière. La défection des hiérarchies institutionnelles face aux changements programmés par le groupe de travail a fait office danalyseur, en mettant à jour une série décueils qui menacent la survie même dun groupe qui a fait le tour des aménagements ou des outils quil pouvait réaliser sans limplication des directions des organismes concernés. Le groupe a pris conscience de la nécessité de créer un espace de régulation intermédiaire entre le niveau de la commission plénière éminemment légitime mais forcément peu opérationnelle et celui de cadres de proximité auxquels on ne peut tenir rigueur de nêtre pas toujours investi dun pouvoir décisionnel mais qui ont fait preuve dune propension à sémanciper de leur hiérarchie.
Les enseignements dune analyse en termes daction collective
Lenquête fait apparaître deux modes différents de mise en uvre du même dispositif. Dun côté, se met en place une commission dans laquelle simpliquent des responsables de haut niveau hiérarchique soucieux de garantir la légitimité de cette dernière. Pour ce faire, ceux-ci font preuve dune grande prudence face à tout risque de déstabilisation des régulations ayant cours au sein de leurs organisations respectives, des rapports entre les organisations quils représentent, des relations entre le cercle de partenaires quils constituent et les autres acteurs qui composent le paysage de laction sociale locale. Ce mode dorganisation sous-tend un traitement de lurgence qui restreint cette dernière au domaine des secours financiers facultatifs que délivrent les institutions qui composent la commission. Dans le département voisin, un mode de fonctionnement plus souple et moins hiérarchisé a conduit les membres dun petit groupe de travail à étendre la sphère de laction sociale durgence à la lutte contre lexclusion au sens large. Mais les rapports entre les membres de ce groupe et leurs hiérarchies respectives, jusque-là absents dans lorganisation de laction collective, se sont introduits de manière brutale dans le processus de construction de solutions de coopération. Par là, ont été intégrés à cette action collective de nouveaux enjeux (les conséquences non souhaitées par les décideurs), de nouvelles relations déchange à gérer (entre chaque membre du groupe et sa hiérarchie), un nouvel espace de coopération (interne au groupe des décideurs).
On voit bien, dans les deux cas, à quel point la définition des problèmes à résoudre est liée aux modes de coopération mis en uvre pour les traiter. Les problèmes se définissent en même temps que sorganise la réponse à ces problèmes. La recherche dune solution commune à un problème passe par lorganisation dune action collective mais, dans le même temps, les enjeux que mobilise cette action collective structurent les solutions coordonnées apportées au problème, donc la construction organisée de celui-ci. Lurgence sociale, en tant que problème à gérer, génère de laction collective, au sens où elle impose aux acteurs de trouver les solutions en matière de coopération qui leur permettent dagir ensemble. Mais des contraintes de cette action collective, des enjeux que soulève cette coopération et de la manière dont les acteurs les gèrent collectivement, naissent des formes de traitement organisé de lurgence qui la redéfinissent en retour en tant quobjet daction collective.
Mais ce que montre bien lenquête, et cest un deuxième résultat, cest que ce processus ne se fait pas indépendamment de ce qui existe déjà en matière de coopération sur le territoire. La construction des problèmes, comme lorganisation de laction collective, sont tributaires des cadres et des règles de coopération existants et de la manière dont ils vont sadapter à lintroduction dun nouvel enjeu de coopération tout en étant redéfinis à leur tour. Ce que met en évidence lenquête, cest en fait un double mouvement : les problèmes sont définis en fonction des cadres organisationnels existants ; mais ces cadres sadaptent aux problèmes en fonction des enjeux que suscite la perspective davoir à gérer ces problèmes en commun.
Enfin, lenquête montre bien que, loin de se réduire à un cercle de décideurs, ce double mouvement seffectue dans une multitude de relations déchange entre acteurs que lon peut inscrire dans trois espaces de relation qui sont autant despaces de régulation de laction collective :
- - lespace des relations entre acteurs dorganisations différentes ;
- - lespace des relations entre acteurs dune même organisation ;
- - lespace des relations entre différents paliers hiérarchiques dorganisation du partenariat (comité de pilotage, comité technique, acteurs de terrain).
Or, et lenquête le montre clairement, non seulement ce sont ces trois espaces de relation qui sont en cause, mais il faut éclairer ces trois espaces si lon veut comprendre comment se structure laction collective. Il sagit là dun résultat intéressant face à des analyses qui, trop souvent, réduisent létude de la mise en uvre dune politique publique aux interactions entre acteurs collectifs, entre organisations, sous ouvrir la boîte noire de lorganisation, cest-à-dire sans prendre en compte le fait que les organisations sont aussi des construits daction collective et ne sont pas des blocs homogènes. Cest bien en une multiplicité de relations que se pose aux acteurs la question de leur manière dagir avec dautres, de leur manière de coopérer dans un nouveau contexte quil leur est en même temps possible de façonner. Dans ces relations déchange, de nouveaux enjeux génèrent des formes de coopération qui, tout en étant tributaires du passé de ces échanges, fixent les modes de participation à laction collective. Lurgence sociale comme problème à gérer en commun génère dans ce sens de la coopération dans de nombreux systèmes de relation, et les modalités de cette coopération structurent les modes de traitement collectifs et organisés de lurgence dans ces systèmes.
En dautres termes, lurgence sociale ne se définit ni au seul niveau des décideurs organisationnels, ni au seul niveau des acteurs de terrain fussent-ils ceux qui, face aux usagers, catégorisent et diagnostiquent les situations durgence sociale. Elle se construit, comme question à traiter collectivement, en fonction des rapports quétablissent des acteurs qui, ayant à coopérer face à de nouveaux enjeux, élaborent des modes daction collective qui structurent le traitement commun des problèmes et par là la définition des problèmes quil sagit de résoudre conjointement.
Conclusion
Lanalyse des échanges au guichet constitue une perspective de recherche intéressante pour la contribution quelle fournit à létude de la construction des cibles dune action sociale sélective. Elle apporte un éclairage complémentaire danalyses de niveau macrosociologique centrées sur la production de référentiels de politiques publiques délivrant une vision globale du monde social en même temps quun contenu normatif daction. Cependant, la réponse aux problèmes telle quelle se construit en situation dinteraction entre un professionnel et un usager népuise pas la compréhension dune réponse publique qui, à lheure dune action publique de plus en plus marquée par le poids des partenariats locaux, doit être appréhendée comme collective et organisée. Pour cette raison, il est justifié dun point de vue méthodologique disoler un niveau danalyse quon qualifiera de méso qui, à la fois, dépasse le seul niveau de linteraction entre le travailleur social et son client en réinscrivant cette interaction dans un cadre organisationnel plus large ; et qui reste sur le terrain des pratiques dacteurs situés amenés à organiser leur coopération au sein de systèmes daction territoriaux dotés dune autonomie relative par rapport à des régulations plus globales. Ainsi, sil existe bien une incertitude relative donc des espaces de jeu autour de la production de critères déligibilité à certaines prestations sociales, la construction des cibles dune action publique sélective ne saurait être réduite aux échanges qui sinstaurent aux guichets de laction sociale. Elle doit aussi être rapportée aux solutions organisationnelles que mettent en uvre des configurations dacteurs locales confrontées au problème de leur coopération interne et qui déterminent partiellement les conditions dans lesquelles les travailleurs sociaux catégorisent leurs clients.
Références
Astier, I. (1997). Revenu minimum et souci d'insertion. Paris : Desclée de Bouwer.
Castel, R. (1995). Les métamorphoses de la question sociale. Paris : Fayard.
Donzelot, J. (1996). Lavenir du social. Esprit, 219, 7-28.
Dourlens, C. (1998). Dans les labyrinthes de l'urgence. Le cas de l'administration sanitaire et sociale. Paris :
Rapport au Ministère du Travail et des Affaires Sociales.
Friedberg, E. (1993). Le pouvoir et la règle. Paris : Seuil.
Jobert, B. & Muller, P. (1987). L'Etat en action. Politiques publiques et corporatismes. Paris : Presses Universitaires de France.
Paugam, S. (1997). L'exclusion : généalogie d'un paradigme social. Sociétés et Représentations, 5, 129-157.
Rosanvallon, P. (1995). La nouvelle question sociale. Paris : Seuil.
Thoenig, J.C. (1996). La gestion systémique de la sécurité publique. Revue Française de Sociologie, 4, 357-392.
Weller, J.M. (1998). La modernisation des services publics par l'usager : une revue de la littérature (1896-1996). Sociologie du Travail, 3, 365-392.
|