
Linvention politique de lagglomération.
Baraize F., & Négrier E. (Drs.)
(2001)
Paris, LHarmattan.
Cet ouvrage collectif coordonné par F. Baraize et E. Négrier, chercheurs en science politique au CEPEL à Montpellier, dresse un état des lieux de lintercommunalité en France à la suite de lentrée en vigueur de la loi du 12 juillet 1999 sur la coopération communale (dite loi Chevènement). Lobservation sappuie sur huit études de cas représentatives des grandes configurations territoriales et politiques organisant laction publique dans les agglomérations françaises. On y trouve trois capitales régionales (Marseille, Bordeaux et Montpellier), trois villes moyennes (Chambéry, Voiron et Béziers) ainsi que deux agglomérations de la région parisienne, lune en petite couronne (La Plaine Saint-Denis) et lautre en grande couronne, autour de Mantes La Jolie.
Lanalyse souvre sur un préjugé plutôt favorable à légard dune loi qui aurait permis à la France de « rompre avec le signe indien du morcellement communal », grâce notamment à des incitations financières importantes et la médiation des préfets dans la définition des schémas départementaux de coopération communale. Son impact quantitatif nest en effet pas négligeable puisquen moins de deux ans, 104 agglomérations françaises se sont dotées dune structure fédérative sous forme de communauté urbaine ou dagglomération.
Au fil des pages, il apparaît cependant que cette nouvelle législation est encore loin davoir bouleversé les pratiques administratives locales, tant dans leurs dimensions techniques que politiques. Dans la plupart des cas, les élus locaux ont fait une utilisation minimaliste de la loi. Les définitions institutionnelles des périmètres dagglomération sont presque toujours en deçà de leurs limites géographiques telles quelles peuvent être définies, par exemple, dans les aires urbaines de lINSEE. De même, les attributions fonctionnelles conférées à ces nouvelles institutions ont été le plus souvent appréhendées a minima, en sorte que les pouvoirs dagglomération apparaissent encore très « résiduels » dans le cas français.
Dès lors, les termes du jeu politique local ont peu évolué : « La loi ne remet pas en cause les leaderships en place, mais elle les conforte ; elle ne bouleverse pas les équilibres de pouvoir, mais les consolide » (p. 244). Ainsi, dans les deux grandes agglomérations étudiées, régies par une communauté urbaine (Marseille et Bordeaux), « lautolimitation de la ville-centre dans la gouverne intercommunale contribue à la perpétuation dune logique « confédérale » contraignant toute montée en puissance de lintégration communautaire »(p. 279). Inversement, toute visée par trop hégémonique ou « entrepreneuriale » de la commune-centre se paie immanquablement par son isolement politique comme en témoignent les cas de Montpellier et de Béziers. Il en découle que « lintercommunalité napparaît pas encore essentielle dans la construction dune légitimité locale (
). La conquête de la municipalité est, pour la plupart des leaders politiques locaux, lultime ambition, la plus gratifiante rétribution de carrière » (p. 47).
Lorsque les configurations territoriales et les traditions historiques sy prêtent, il existe pourtant des cas dintercommunalité réussie. Des rapports plus équilibrés entre la commune-centre et la périphérie de lagglomération en termes démographiques et économiques ont permis létablissement progressif dun « leadership pluriel » prédisposant les communes à coopérer. Cest le cas de certaines des villes moyennes étudiées dans louvrage comme Chambéry ou Voiron en région Rhône-Alpes. Dans ce cas, « lagglomération apparaît moins comme une innovation radicale que comme laboutissement dune série de processus étalés dans le temps » (p. 103). Les appartenances partisanes des élus peuvent conforter ces processus, mais ce lien nest pas automatique comme on le voit dans le cas de la région parisienne. Limpératif de « maintenir lancrage à droite » des communes de lagglomération de Mantes La Jolie a été ainsi un moteur essentiel dans leur stratégie dalliance. Mais les contentieux internes aux partis peuvent aussi compromettre des solidarités établies de longue date comme cela semble être le cas en Seine-Saint-Denis.
Cet ouvrage met donc en évidence lincidence des formes de leadership local dans la mise en uvre dune décision politique nationale. Il constitue de ce fait une contribution importante à létude des évolutions récentes de la gouvernance locale en France.
André Donzel
LAMES-CNRS. Université de Provence
Faire Savoirs n°3
www.amares.org/revue