
Quand les jeunes entrent dans lemploi.
Arliaud M., & Eckert H. (Dirs.)
(2002)
Paris, La Dispute.
Les contributions rassemblées dans louvrage coordonné par M. Arliaud et H. Eckert ont pour objet létude des conditions dans lesquelles sest accomplie l« épreuve » des premières années de la vie professionnelle des jeunes. Cest donc aux individus qui sont en emploi soit 80 % des jeunes ayant quitté le système de formation initiale en 1992 que les auteurs sintéressent ici, et non à la question des difficultés de linsertion juvénile, déjà abondamment traitée. Les résultats de lenquête « Génération 92 » réalisée par le CEREQ (Centre dEtudes et de Recherches sur les Qualifications), laquelle suit jusquen 1997 le parcours professionnel des jeunes sortis du système éducatif en 1992, servent de référence constante aux travaux présentés.
Les coordonnateurs portent un intérêt particulier à cette phase dinstallation des jeunes dans lactivité, car elle sinscrit dans la perspective dun questionnement qui leur est cher, celui du changement social. En effet, lentrée dans la vie active dune cohorte de jeunes sortis de formation initiale « à une même date mais pourvus de formations et de titres scolaires différents » (p. 8) est un phénomène qui « contribue au renouvellement global de la main-duvre dans les différents secteurs dactivité et à leurs différents niveaux » de qualification, et suggère « certaines lignes danalyse de lévolution de la structure sociale dans son ensemble » (p. 8). Cette perspective danalyse implique alors de choisir, parmi les définitions possibles de linsertion, celle qui soit la plus à même doffrir une lecture de lespace social. Pour les coordonnateurs, linsertion signifie des « capacités différentielles dindividus inégalement dotés en capital scolaire et capital social à accéder à certaines positions dans lespace social plutôt quà dautres, tant du fait de ces dotations inégales en capitaux quà lévolution constante des rapports entre titres et postes » (p. 9). Leur réflexion reprend clairement une problématique formulée par C. BOLTANSKI et P. BOURDIEU (1975).
Plus ou moins directement, chacun des douze travaux (!) contribue à éclairer diversement cette question des rapports entre les conditions dinsertion et dinstallation professionnelle des jeunes et les formes de restructuration professionnelle et sociale densemble. Ils sont organisés selon quatre axes danalyse qui constituent autant de parties de louvrage.
La première partie avance lhypothèse quune des difficultés rencontrées par les jeunes lors de lentrée dans la vie professionnelle tient au décryptage de la réalité du monde social et des activités économiques, et à la nécessité pour eux de recoder cette réalité afin dy prendre place. Par exemple, les activités commerciales deviennent transversales à un nombre croissant de secteurs, remettant en cause les catégorisations officielles des emplois (les Professions et Catégories Socioprofessionnelles de lINSEE). Comment les jeunes sy définissent-ils ? H. Eckert et D. Maillard montrent que la façon dont les nouveaux « commerciaux et vendeurs » énoncent leur emploi « témoigne [
] dune manière de saffilier à un groupe professionnel, dont lexistence procède de lusage légitime de cet intitulé » (p. 53). Les jeunes générations jouent ainsi un rôle crucial dans lévolution des « rhétoriques professionnelles » (au sens du sociologue américain E. C. Hugues), et leur participation à cette évolution constitue un des modes particuliers de leur insertion. Dans un autre ordre didées, la façon dont les jeunes ingénieurs énoncent leur emploi ne reflète pas simplement leur place dans la division technique du travail. Elle exprime un mode daffiliation différent selon quil sagit de sortants de grandes écoles (qui énoncent leur titre et leur affiliation à une profession) ou de luniversité (qui énoncent leur « position », soit laffiliation à lorganisation). Plus encore, selon H. Eckert, ces intitulés expriment la façon dont les universitaires, moins bien dotés scolairement, sorientent vers une stratégie davancée de carrière dès leur entrée dans la vie professionnelle, tandis que les diplômés décole sinscrivent dans une perspective de carrière selon une temporalité plus longue.
La deuxième partie sinterroge sur la façon dont les jeunes parviennent à trouver leur place dans des groupes professionnels en pleine transformation. Ainsi, selon P. Cam, les changements dans la division du travail dans la catégorie des « intermédiaires de commerce » sont à relier avec lentrée croissante des femmes dans ces métiers, et à leur orientation vers certains types de compétences. A elles « lintérieur » : téléprospection, accueil, présentation et vente de services. Aux hommes « lextérieur » : le « terrain », et la vente de biens plutôt industriels et techniques. La division du travail dune profession sest donc largement construite sur une division sexuée des compétences, reproduisant celle de lespace domestique... Dans la fonction « maintenance industrielle », la mutation se traduit par une tertiarisation des fonctions (maintenance préventive) plus favorable, selon B. Cart et M.-H. Toutin, aux jeunes diplômés quaux anciens ouvriers issus de la production. Quant aux jeunes informaticiens, la hausse soudaine de la demande de leurs qualifications est favorable à leur insertion (faible taux de chômage, salaires élevés), et ce dautant plus que leur spécialité de formation est proche de lemploi occupé. Ressurgit alors, selon C. Turgon, la question de la pertinence de diplômes trop spécialisés pour maintenir un spectre suffisamment large des emplois à occuper face à la pénurie des sortants.
La troisième partie contribue à éclairer certains modes de recomposition des grandes catégories socioprofessionnelles : cadres, employés et ouvriers. Or la question du genre traverse clairement celle de cette recomposition. La croissance du groupe des cadres, par exemple, est notamment liée à lentrée massive des femmes sur le marché du travail. Mais selon la catégorie de cadres considérée (ingénieurs ou cadres tertiaires dentreprise), de fortes disparités existent entre les débuts professionnels des hommes et des femmes. Laccès aux positions de « cadres administratifs et commerciaux dentreprises » est nettement plus exigeant pour les jeunes filles, qui doivent faire preuve dun capital social et scolaire plus élevé que celui des jeunes hommes. D. Epiphane laisse entrevoir que lévolution de la hiérarchie des positions relatives entre les différents sous groupes qui composent la catégorie des cadres (ingénieurs, cadres tertiaires, enseignants) est en partie liée à leur degré douverture aux femmes. La possibilité daccéder à des emplois douvrier ou demployé et, parmi eux, à des emplois qualifiés ou non, a aussi rapport au genre. Certes, les hommes sont plutôt ouvriers et les femmes employées ; mais selon L. Coutrot, les femmes employées de niveau V de formation ont plus de chance davoir un emploi qualifié que les hommes ouvriers de même niveau. H. Eckert démonte un des mécanismes de reproduction sociale de la catégorie ouvrière : si les jeunes accédant au groupe ouvrier ont des origines sociales et scolaires diverses, les enfants douvriers devenus ouvriers à leur tour ont de « moindres dispositions » que les enfants des autres groupes sociaux à sortir de cette catégorie.
Enfin, les contributions de la quatrième partie sintéressent aux rapports entre la précarité des itinéraires des individus sur le marché du travail et leurs modalités dintégration dans des groupes professionnels stables. Le secteur de la sécurité privée recrute ainsi massivement des agents de sécurité sur contrats précaires, tandis que dautres emplois de ce même secteur font partie dun noyau stable. Pour autant, pour ces agents, les activités de la sécurité ne favorisent pas la transition entre inactivités et formes de stabilisation professionnelle. P. Simula en déduit que sur le marché du travail, le secteur de la sécurité joue avant tout le rôle dun réservoir de main-duvre ouvert à dautres secteurs hétérogènes. Il est également intéressant de dénombrer les différents rôles que peuvent jouer les professions dans le processus dinsertion. C. Beduwe et B. Fourcade observent que la profession de secrétaire ne joue un rôle dintégration professionnelle que dans une minorité de cas : elle a aussi une fonction de promotion vers des catégories supérieures ou encore dinformation des jeunes sur laccès à dautres emplois de même niveau de qualification. Dans le dernier chapitre, D. Martinelli infirme lhypothèse commune dun déclassement social des diplômés de lenseignement supérieur. Le rôle des études supérieures dans laccès aux emplois de cadre est plus que jamais dactualité, car « peu de jeunes accèdent à la catégorie cadre sans diplôme de lenseignement supérieur long » (p. 250). Il demeure que lorigine sociale, à travers laccès quelle permet ou non à lenseignement supérieur, et surtout à travers le niveau détude atteint, reste déterminante dans laccès à cette catégorie.
A lissue de lexposé des travaux, M. Arliaud et H. Eckert expriment une certaine insatisfaction liée à la carence de construction problématique explicite de lenquête Génération 92. Cette enquête définit un champ détude (la relation Formation Emploi) qui porte la marque dune problématique propre à laction publique et dune représentation rationnelle de son accomplissement. Elle passe sous silence la problématique sous-jacente au dispositif quelle met en uvre, à savoir celle de l adéquationnisme, fondée sur lidéal contestable dune correspondance parfaite entre système éducatif dun côté et système productif de lautre.
Par ailleurs, on pourrait objecter quen se focalisant sur la seule population des jeunes en emploi, les auteurs se privent darticuler une définition de linsertion à celle, symétriquement déduite, de lexclusion. Considérer le continuum de situations allant du pôle de la « désaffiliation sociale » (R. Castel, 1995) à celui de lintégration professionnelle permettrait de séloigner dune acception trop binaire de linsertion / exclusion juvéniles et, par exemple, déclairer le rôle des « espaces intermédiaires » (Roulleau-Berger, 1995) dans la construction des « socialisations transitionnelles » (ibid.) des jeunes.
Lintérêt de la diversité des questionnements qui animent les contributions est néanmoins douvrir à la construction de multiples objets.
Ces contributions pourraient dabord être repensées à la lumière de la sociologie des professions et du concept de professionnalisation. Ce dernier, selon une approche dite fonctionnaliste, désigne le processus par lequel des groupes professionnels parviennent à réguler les conditions daccès et dexercice de certains emplois et à se faire reconnaître. Or, les choix des salariés en matière dappellations professionnelles (cf. la première partie) conduit à lémergence de représentations communes, déterminantes dans la constitution des professions.
Les investigations menées par Génération 92 ouvrent aussi la réflexion sur les théories du marché dual du travail ou de la segmentation, qui auraient perdu de leur pertinence. Génération 92 montre ce quest un marché secondaire (métiers de la sécurité privée). Mais elle restaure aussi lidée que les acteurs et les institutions, en fondant des régularités, structurent les marchés du travail. Lanalyse longitudinale dévoile comment les mouvements dallocation des positions et le jeu des mobilités construisent et recomposent des « espaces professionnels ».
La question des rapports sociaux de sexe occupe aussi une place importante. Lobservation longitudinale permet de mieux saisir la réalité et la transformation de ces rapports et de leur articulation avec les variations des hiérarchies sociales.
Quand les jeunes entrent dans lemploi apparaîtrait ainsi comme un travail détape, invitant à poursuivre la définition des constructions dobjet qui permettront à lavenir de mieux fonder la pertinence de linsertion comme champ détude.
Revenons, pour terminer, à la thèse de la Reproduction (P. Bourdieu et J.-C. Passeron, 1970), interrogation majeure de M. Arliaud et H. Eckert. Elle postule des liens de forte probabilité entre lorigine sociale des étudiants et leur degré de réussite scolaire. Dans lensemble, cette thèse nest pas aujourdhui foncièrement démentie. Toujours selon cette théorie, cette forte probabilité serait liée au fait que le système dévaluation de linstitution scolaire est « marqué par sa proximité avec larbitraire culturel des couches sociales dominantes » (p. 273), ce qui pénalise les autres milieux sociaux. Sur ce plan, Génération 92 ne nous renseigne guère mais nest-ce pas là le cas de nombre de travaux sociologiques sur linsertion professionnelle des jeunes ? Il reste sans doute à développer une approche davantage pluridisciplinaire, qui puisse rendre compte du contenu de cet arbitraire culturel afin de comprendre les rapports quil entretient avec la reproduction des cloisonnements sociaux.
Hubert Amarillo
Observatoire Régional des Métiers. Marseille
Faire Savoirs n°3
www.amares.org/revue