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Les quinze dernières années auront été marquées par la concomitance de deux phénomènes de grande ampleur : un développement très rapide de la formation et la persistance dun chômage de masse ayant plus particulièrement pesé sur les jeunes. De ce fait, les acteurs publics et plus largement lensemble des acteurs sociaux ont fait du développement de léducation et de la formation des jeunes une réponse majeure à la question du chômage et aux difficultés dinsertion pour cette catégorie dâge. Il en résulte une conséquence analytique essentielle : la nécessité de replacer lensemble des politiques dinsertion professionnelle dans lévolution du régime déducation et de formation professionnelle qui prévaut en France . Plus précisément, on avancera lidée selon laquelle la composante principale de la politique publique en faveur de lemploi des jeunes a plus résidé dans les réformes de la formation initiale que dans les politiques spécifiquement ciblées sur le processus dinsertion.
Cette approche en termes de régime national déducation et de formation professionelle a pour but de comprendre la nature et le sens des interactions entre les choix de politique publique quils relèvent du secteur de léducation-formation ou de celui de linsertion-emploi et les comportements des acteurs individuels.
De profondes réformes de la formation initiale en vue daméliorer linsertion des jeunes
Face à lapprofondissement de la crise de lemploi et sous limpulsion de choix politiques, les attentes à légard du développement de la formation évoluent : perçue antérieurement comme un facteur majeur de promotion sociale, celle-ci est érigée en instrument primordial de lutte contre le chômage et plus largement de construction dune nouvelle compétitivité économique. Sa conception puise à deux grandes inspirations.
Développer lalternance école-entreprise : une inspiration allemande
La très forte dégradation de linsertion des jeunes dans les années1983-84 a conduit les acteurs publics et privés à accélérer les transformations qualitatives de la formation des jeunes en gestation depuis plusieurs années. Ces transformations visèrent à rendre plus efficace, plus reconnue et plus validée socialement la formation professionnelle des jeunes, en développant le principe de lalternance école-entreprise. Cest dans le champ de la formation post-scolaire que cette orientation sappliqua dabord, avec laccord de 1983 conclu par le patronat et les centrales syndicales créant le contrat de qualification et qui concerne plus de 100 000 jeunes chaque année.
Les notions de régime national déducation et de formation professionnelle et de convention sociétale
La notion de régime national déducation et de formation associe plusieurs éléments.
-La configuration dacteurs qui contribuent à définir les modalités délaboration du service éducatif et/ou de formation professionnelle : il sagit des administrations centrales et régionales, les partenaires sociaux, les chambres de commerce et dindustrie, les agences publiques en matière demploi et de formation ; aux acteurs engagés dans la production, lorganisation et la valorisation du service déducation et de formation (SEF), soit les établissements de formation, les enseignants, les formateurs, les firmes ... mais aussi les individus dont les stratégies dusage des services filières et diplômes influencent léconomie densemble du régime.
- Les modes dorganisation et de structuration du SEF, en termes de filières institutionnelles plus ou moins sélectives, de formes de standardisation et de degré de décentralisation.
- Les différentes institutions (coutumes, règles, incitations ...) coordonnent et gouvernent lélaboration et laccès au service déducation et de formation, ses modalités internes de fonctionnement et enfin sa valorisation sur le marché du travail et dans les entreprises. En la matière, il importe de hiérarchiser ces institutions autour de conventions sociétales, dont lorigine première résulte souvent de choix explicites de pouvoirs publics et/ou privés, ces derniers jouant par exemple un rôle déterminant dans la régulation du SEF.
- Les modalités dajustement qui rythment lévolution des régimes : celle-ci sopère-t-elle par des changements de nature organique et endogène aux dispositifs existants ou plutôt structurelle et exogène, par création de nouvelles institutions et dispositifs organisationnels (Silvestre,1986).
Les conventions sociétales en matière déducation et de formation
En France, la convention sociétale en matière éducative se construit à partir de deux dimensions : en premier lieu, une compétition scolaire entre individus dont léquité doit être garantie par lEtat, ce qui, en second lieu, confère à ce dernier une légitimité incontestable dautant quelle sappuie sur un critère objectivé, la performance scolaire, indépendant et insensible dans son principe aux influences locales et marchandes (Duru-Bellat, 1992). En tout état de cause, le mécanisme de tri à la française établit une convention sociétale très puissante, à dominante méritocratique mais investie par de multiples stratégies sociales et familiales et dont la légitimité nest guère contestée. Elle oriente les choix individuels et collectifs en matière déducation, en particulier le mode de fonctionnement de lensemble de la machine scolaire (Buechtemann & Verdier, 1998 ; Verdier 2001).
Au sein de lEducation Nationale, ces orientations se traduisirent par une référence de plus en plus explicite au modèle allemand dont témoigne la création des baccalauréats professionnels en 1985, qui inscrivait dans sa constitution pédagogique le principe de lalternance et la loi de 1987 qui étendit lapprentissage à tout diplôme à finalité professionnelle, quel que soit son niveau, y compris donc le titre dingénieur.
Bien évidemment, il ne sagissait pas dune transposition pure et simple mais dune traduction dans le contexte sociétal français : revaloriser formellement la formation professionnelle en lui conférant, par lentremise du bac, une dignité égale à celle des autres filières, plutôt que de refondre qualitativement les titres existants (CAP, BEP) ; renouveler lattrait de lapprentissage par le haut , en autorisant, par cette voie, la préparation de titres de lenseignement supérieur.
Favoriser lémergence dun nouvel ordre productif : linspiration japonaise
Cette orientation est symbolisée par lobjectif, annoncé en 1985 puis inscrit dans la loi en 1989, consistant à mener 80 % dune classe dâge au niveau du baccalauréat dici lan 2000 pour rattraper un retard sensible de la France en termes de niveau général de formation des jeunes vis-à-vis de ses principaux compétiteurs lAllemagne, le Japon et les Etats-Unis et de favoriser lémergence dun nouvel ordre productif fondé sur la connaissance et le développement des compétences.
Là encore, il ne sagissait pas de décalquer la situation japonaise, ce qui était hors de portée car cela aurait signifié une révision radicale des hiérarchies sociales et salariales et une transformation profonde des modalités dorganisation du travail et de production des qualifications. Il sagissait plutôt de mobiliser des règles sociétales existant en France, comme la prégnance de la hiérarchie des niveaux de formation, pour inciter les jeunes et les familles à former de fortes attentes sociales à légard de plus longs parcours scolaires.
Un développement exceptionnel de la formation initiale des jeunes
Entre 1985 et 1995, les taux daccès au baccalauréat et à lenseignement supérieur ont en effet quasiment doublé. En 1985, 36 % de la génération parvenait au niveau IV et 25 % rentrait dans lenseignement supérieur contre respectivement 66 % et 51 % en 2000. Sans atteindre les 80 % qui relevaient plus de lorientation mobilisatrice que de lobjectif résultant dune évaluation ex ante, le résultat nen est pas moins spectaculaire.
Tant pour le secondaire que pour le supérieur, cest la concomitance du développement des filières générales et professionnelles qui a assuré cette expansion de la formation des jeunes.
Ainsi laccès au niveau IV sest appuyé sur le développement des différentes filières préparant au baccalauréat. En 1999, les bacs professionnels accueillent 13,7 % dune classe dâge, les bacs technologiques 21,7 % (contre 11,9 % en 1980) et les bacs généraux 34 %. Cette diversification est très clivée socialement et constitue une sorte de compromis entre lécole du peuple et lécole de lélite. A noter que lapprentissage a connu un développement non négligeable dans la deuxième moitié des années 90 pour retrouver sa place du début des années 80, soit 10 % des flux de formés. Malgré cette progression, lapprentissage reste malgré tout second par rapport à lenseignement scolaire.
Les filles ont largement profité de cette expansion éducative puisque leur taux daccès au niveau IV est de 75,1 % (dont 40,3 % pour lenseignement général) contre seulement 64 % pour les garçons (dont seulement 28 pour la filière générale).
Au sein de lenseignement supérieur, la professionnalisation des cursus a pris une importance croissante avec le développement des BTS et DUT (Bac + 2) qui constituent aujourdhui 17 % des flux contre 10,3 % il y a vingt ans. Les sections de techniciens supérieurs recrutent 25 % denfants douvriers contre 5,6 % dans le cas des classes préparatoires et 15,1 % pour lensemble de luniversité. Au total, la structure des flux par niveaux de diplôme a été profondément modifiée. Lenseignement supérieur représente à lui seul plus de 40 % des sortants aujourdhui contre 29 % en 1990 et 15 % en 1980.
Cette expansion nest sans doute pas sans limites, et il est probable que les capacités de la machine Education Nationale à promouvoir des jeunes vers de plus hauts niveaux détudes sépuisent, dès lors quelles doivent concerner les élèves fortement touchés et stigmatisés par un échec scolaire précoce. Ainsi le palier des 20 % de sans-diplôme ou de sortants après la fin de la scolarité obligatoire (niveau du brevet des collèges) paraît particulièrement difficile à réduire, ce qui risque denfermer les non- diplômés dans une véritable trappe de sous-éducation .
Un mouvement de poursuites détudes : entre incitations publiques et micro-décisions
Lhypothèse avancée ici est quen période de sous-emploi fort, se développent tant du côté des individus que de celui des entreprises, des comportements assurantiels vis-à-vis de la formation. Les agents se protègent de lincertitude en privilégiant la poursuite détudes et le niveau de diplôme au recrutement. A contrario, la reprise de lemploi dénote que ce type dajustement est sensible à la conjoncture macro-économique puisquelle se traduit par un ralentissement notable des poursuites détudes après des formations professionnelles et technologiques.
Ainsi, en période de fort chômage, les familles font rationnellement le choix de la poursuite d'études et, sous l'effet de l'agrégation de ces micro-décisions, se met en place un mouvement auto-entretenu de poursuite d'études qui n'est pas régulé par les prix puisque l'essentiel des coûts directs d'études est pris en charge par la collectivité. Elle comporte le risque de seffectuer au détriment de la formation professionnelle et technologique. Ainsi les poursuites détudes à lissue de lenseignement technologique ont atteint un quasi-doublement entre 1984 et 1992 (de 33 % à 60 % pour les DUT, de 20 à 39 % pour les BTS avec il est vrai, surtout pour les seconds, une forte proportion de formations de spécialisation dans le cadre dune troisième année détude). Certes, le maintien dans le système éducatif a plafonné à 20 % dans le cas des baccalauréats professionnels, mais il faut souligner que laccès à ces derniers résultait lui-même dune poursuite détudes préalable depuis les CAP/BEP et que les taux déchec dans le supérieur ont été très élevés et ont donc joué comme une dissuasion à légard de la poursuite détudes.
Aujourdhui, ce plafonnement du processus de poursuite détudes devient plus général. Il est dautant plus notable quil a débuté dès le milieu des années 90, alors même que la conjoncture de lemploi restait très négative. Outre les effets dapprentissage engendrés par les échecs relatifs des poursuites détudes, a sans doute joué le fait que ces formations, dédiées en principe à linsertion sur le marché du travail, ont pu faire lobjet dune reconnaissance plus explicite de la part demployeurs (cas de certains bacs professionnels et BTS).
Diplôme et marché du travail : filtre daptitudes ou certification de compétences productives ?
Ce contexte a manifestement favorisé létablissement dune logique de filtre daptitudes qui tend à limiter lapport de la formation professionnelle à la qualité de linsertion des jeunes dans lemploi.
Il ressort de travaux récents (Dupray, 2000) que les avantages de la formation professionnelle aux niveaux IV et III ne sont pas aussi décisifs quattendus. Attirés par les compétences productives que les jeunes sont en mesure dapporter à lentreprise, « les employeurs nen demeurent pas moins sensibles à la logique de niveau » (ibid., p. 286). En outre, « la comparaison inter-niveaux des salaires à lembauche montre que les écarts sont en moyenne de plus forte amplitude que ceux qui séparent, à un même niveau, les filières professionnelles ou techniques des filières générales » (ibid., p. 286).
Lune des dimensions particulièrement intéressantes des évolutions récentes tient au regain destime sociale des formations techniques de lenseignement supérieur (BTS et surtout DUT), aux yeux des élèves et de leurs familles. Deux facteurs ont interagi en ce sens : laccès sélectif qui les distingue des filières universitaires et le fait quelles napparaissent plus comme des filières cul-de-sac , puisque les poursuites détudes sont devenues une pratique massive et vont sinstitutionnaliser avec la création des licences professionnelles. Elles laissent donc la possibilité aux jeunes diplômés darbitrer, en fonction de la conjoncture et de préférences individuelles, entre la sortie sur le marché du travail et le maintien dans lenseignement supérieur.
Ces résultats confirment lambiguïté de la politique de formation des jeunes qui tient à la dualité des missions dévolues aux diplômes français de formation professionnelle : favoriser linsertion professionnelle et permettre la poursuite détudes.
Cette délicate distribution des rôles entre lécole et lentreprise en matière de formation professionnelle des jeunes incite les employeurs à développer des mécanismes de sélection de la main duvre juvénile. Le recours à lintérim, dont les coûts relatifs ont sensiblement baissé, sest ainsi fortement développé dans les secteurs industriels (Campinos & Quenson, 2000).
Le maintien dun mécanisme dexclusion sélective
La conjugaison du rationnement de lemploi et de lincertitude sur les qualités des individus accentue la compétition interindividuelle au cours du processus dinsertion et maintient, voire renforce, lexclusion sélective (Garonna & Ryan, 1989). Dans ce cadre, les plus et mieux formés accèdent prioritairement aux emplois, si possible correspondant à la qualification quils estiment détenir. A défaut, ils se déclassent, pour sinsérer sur des jobs dont le niveau de classification ne correspond pas à leur niveau détudes, au regard de la grille conventionnelle qui prévaut en France. Par voie de conséquence, des emplois peu ou pas qualifiés peuvent devenir difficilement accessibles aux jeunes les moins bien dotés, du fait de leur exposition à une concurrence par des jeunes de niveau plus élevé.
Ce phénomène nest guère nouveau (Verdier, 1996) mais trouve une claire explicitation dans le travail plus récent de Fondeur et Minni (1999) : selon la conjoncture, le taux dentrée sur des emplois non qualifiés pour des diplômés de lenseignement supérieur court (bac +2) varie fortement, passant de 4 % en 1992 (année de retournement à la baisse du cycle économique) à 15 % en 1996 (dernière année avant la reprise économique). Plus généralement, de 1986 à 1995, le déclassement des diplômés semble avoir sensiblement progressé. En effet, pour cette période et pour les différents niveaux de diplôme, le taux de sur-diplômés est plus élevé que ce quil aurait été si la structure des emplois était restée constante (Forgeot & Gautié, 1997).
Chômage des jeunes et intervention publique sur le marché du travail
Lallongement des études a sensiblement augmenté le pouvoir de rétention du système éducatif. Malgré la crise de lemploi croissante durant les années 1992-1997, la proportion de jeunes au chômage a crû faiblement. Cela dit, la sélectivité du marché du travail sest accrue au détriment des plus faiblement dotés en capital scolaire, appelant de ce fait une nouvelle extension de lintervention publique en vue de favoriser linsertion des jeunes les plus exposés au risque de chômage.
Linégalité persistante, si ce nest croissante, face au chômage
Globalement, il se confirme que le développement de la formation des jeunes a été un puissant instrument dendiguement du chômage juvénile (Lefresne, 1999). Ainsi, la proportion de jeunes de 16-25 ans au chômage, qui avait atteint 12,3 % en 1985, était retombée à 8 % en 1990, avait à peine dépassé 9 % en 1995 dans une conjoncture particulièrement déprimée, pour sétablir en mars 2000 à 7,2 %.
Certes, ce mécanisme de rétention des jeunes au sein du système de formation initiale a été dassez grande ampleur. Mais il ne doit pas masquer que la distribution de ces effets est fortement inégale. On sait que le taux de chômage des jeunes est fortement lié au premier niveau de diplôme. Ainsi, en 1997, le taux de chômage de ceux qui sont sortis en 1992 est de 38 % pour les sortants sans diplôme, 24 % pour les titulaires dun CAP-BEP, 11 % pour les bacheliers et 7 % pour les titulaires de DUT, BTS ou DEUG.
Il faut souligner que le taux de chômage des sans-diplôme sortis depuis moins de 5 ans du système de formation sest fixé à un niveau structurel très élevé, constamment supérieur à 40 % depuis 1992, au lieu de 30 % au début de la décennie, alors que celui des diplômés du supérieur a décru de 7 points (soit 40 % de baisse) et celui des détenteurs dun CAP/BEP ou du baccalauréat de 8 points (soit une baisse de 30 % du taux) entre 1997 et 2000.
Cette situation de plus en plus défavorable des jeunes sans diplôme, tant en termes absolus que relatifs, illustre un double phénomène :
- une stigmatisation de leur échec formatif au sein de générations pour lesquelles le standard de référence en termes de niveaux de formation se situe au niveau bac et plus;
- le fait que léconomie française a créé peu demplois faiblement qualifiés, dont on sait quils sont les plus susceptibles daccueillir la population des mal et peu formés, si ce nest sous la forme demplois non marchands, dès lors que les tensions sociales devenaient trop vives. Les CES puis les emplois jeunes ont été massivement utilisés dans ce sens.
Lintervention publique et linstitutionnalisation de linsertion
Cest sans doute lun des domaines dintervention publique où la relation entre la Société et lEtat est la plus paradoxale. Dun côté, compte tenu de lampleur du chômage juvénile, la demande dEtat est constante et pressante dans ce domaine. Cest dailleurs vers lui que se tournent spontanément les jeunes et les chômeurs afin de réclamer de meilleures formations professionnelles et des mesures daide à linsertion, alors même que des transferts de compétence importants ont eu lieu vers les collectivités territoriales. De lautre, la légitimité de ces politiques publiques est communément contestée, en raison non seulement de lefficacité douteuse qui leur est prêtée mais aussi dune représentation selon laquelle leur déploiement contribuerait à entretenir, si ce nest même à développer, le chômage juvénile.
Comparativement à dautres pays, limportance de cet engagement public est en effet patente. Depuis la deuxième moitié des années 80, les « mesures jeunes » ont représenté entre 0,2 % et 0,3 % du PIB en France contre 0,04 à 0,06 % en Allemagne où cette faiblesse des dépenses tient au caractère intégrateur du système dual. En Suède et en Espagne où le taux de chômage relatif des jeunes est proche de celui de la France, la part des mesures en faveur des jeunes dans lensemble des dépenses pour lemploi est de 2,4 % et 2,8 % contre 8 % en France (Lefresne 1999).
Par leur importance physico-financière, ces dépenses en faveur de linsertion des jeunes apparaissent comme un double palliatif à la fois du caractère encore peu insérant de la formation des jeunes malgré un net renforcement de sa professionnalisation et de lincapacité récurrente du système demploi français à fournir des emplois facilement accessibles aux jeunes.
Ainsi depuis vingt ans, ces interventions occupent une telle place dans le processus de socialisation de la jeunesse que linsertion est devenue une sorte de sas institutionnalisé entre la formation et la vie active qui peut légitimer de recourir à lexpression de « transition professionnelle », dans le but notamment de souligner quil sagit dun processus socialement organisé par les pouvoirs publics et diverses institutions et relativement autonome par rapport aux procès de travail et de formation » (Rose, 1998). Le déploiement de ce dispositif a pris un caractère structurel très marqué de telle sorte que moins que dans dautres pays comme lAllemagne ou surtout la Suède, ses effectifs varient avec la conjoncture (Bourdet & Persson 1991). Au total, les emplois aidés pour les jeunes représentaient près de 40 % des emplois occupés par les moins de 26 ans (contre 19 % en 1990).
Il importe aussi de souligner que ces mesures en faveur des jeunes ressortissent à des catégories et des logiques différentes :
- accueillir en formation hors de lentreprise des jeunes très peu qualifiés dont les chances daccès à lemploi apparaissent très faibles ;
- compenser linsuffisance supposée de la productivité des jeunes en diminuant le coût salarial (exonérations des charges sociales) et/ou en apportant une formation professionnelle dans et hors de lentreprise (formations en alternance) ;
- impulser une dynamique nouvelle de création demplois répondant à des besoins collectifs non satisfaits et susceptibles (initialement tout de moins) daccueillir des jeunes relativement peu qualifiés (CES puis emplois-jeunes).
Ces dernières années, laccent a été clairement mis sur les formations en alternance et les nouveaux types demploi, dont les emplois-jeunes ont été emblématiques. Cette politique favorise la professionnalisation. Elle concernait 543 000 jeunes fin 1998 (dont 352 000 pour le seul apprentissage) pour 473 000 fin 1996 (315 000 apprentis) - Ces (ré) orientations ne sont pas dénuées dambiguïté même si le fait dêtre passé par lapprentissage favorise laccès à lemploi, sans dégrader les profils salariaux (Simonnet, Urlich, 2000). Ainsi, dans le cas de la conclusion d'un contrat d'apprentissage avec des exonérations de charges sociales, un crédit d'impôt, sans parler des exonérations de taxe dapprentissage, peut-on à la fois vanter le bas coût de la formule - au risque de favoriser des effets d'aubaine qui diminuent la portée des engagements des partenaires, en particulier des employeurs - et annoncer qu'il s'agit de construire une compétence professionnelle de base, dont le rendement se conçoit nécessairement sur le moyen terme. De même, le développement du programme « Nouveaux emplois, nouveaux services » a été plus particulièrement ciblé sur les bacs et plus pour deux raisons : en premier lieu, garantir un niveau de compétences cohérent avec lexigence de qualité des services rendus par ces emplois ; ensuite, retirer du marché du travail des jeunes susceptibles de concurrencer les moins formés dentre eux pour laccès aux emplois les moins qualifiés. Si le rythme de créations demplois non qualifiés accessibles pour les jeunes nest pas suffisant, le risque est alors de renforcer la stigmatisation des plus vulnérables et, au bout du compte, de nuire à leur employabilité. Or, la reprise de lemploi 1997-2001 na pas été dune ampleur suffisante pour retourner la tendance, dautant quelle a bénéficié dabord aux plus diplômés (Minni & Poulet-Coulibando, 2001). Dailleurs, Lollivier (2000) souligne que « lexpérience sur le marché du travail révèle davantage un mécanisme de sélection que de véritables atouts pour les individus » et que, de ce fait, « à lissue de quelques années, (
), les moins employables risqueront de subir une certaine exclusion .
Une efficacité problématique des aides à linsertion
Le développement de cette intervention publique participe dun processus de précarisation qui touche des proportions croissantes de jeunes. Alors que les emplois aidés destinés aux jeunes ont progressé de 60 % de 1990 à 1998, en janvier 1999, 30 % des 15-29 ans travaillaient sur un emploi précaire contre 6 % pour les salariés âges de 30 ans et plus. Cette précarisation des statuts demploi a provoqué une forte croissance de la récurrence du chômage juvénile, dessinant un paysage de linsertion de plus en plus diversifié et instable : désormais « la majorité des jeunes arrivant sur le marché du travail passent par une succession demplois temporaires et de périodes chômage » (Poulet-Coulibando & Zamora, 2000). Cette tendance affecte tous les niveaux de formation, mais surtout les plus bas.
Pour autant, faut-il adopter la thèse selon laquelle les jeunes expérimenteraient les nouvelles normes demploi (Fondeur & Minni, 1999) marquées par linstabilité et la précarité ? Il est indéniable que la complexification des trajectoires des jeunes saccompagne dune diffusion des emplois temporaires et ainsi des allers et retours entre emploi et inactivité. Cette assimilation entre la situation faite aux jeunes et un nouvel ordre salarial fait dincertitudes accrues pour les salariés doit être pondérée pour deux raisons.
La première tient au fait que la stabilisation de la main duvre juvénile est certes très progressive mais néanmoins indéniable. En 1997, après cinq ans de cheminement sur un marché du travail caractérisé par une situation macro-économique très défavorable, la génération des sortants de 1992 voit sa position globale se rapprocher de celles de lensemble de la population active. Si cette convergence est nette pour les hommes, elle est plus discutable pour les jeunes femmes qui ont un taux de chômage encore sensiblement supérieur.
La seconde raison tient au fait que linstabilité croissante de lemploi nest pas propre aux jeunes mais touche lensemble de la population active occupée, en particulier ceux dont les qualifications sont fortement spécifiques et constituées sur la base dune faible formation initiale tant générale que professionnelle. Leur sortie des marchés internes ou leur difficulté à les rejoindre les expose à des risques marqués de chômage de longue durée.
Il reste que ces mesures sont assez impuissantes à contrecarrer la sélectivité du marché du travail, ce qui a pourtant toujours été lun des objectifs affichés de la politique de lemploi en France. En effet, celle-ci échappe difficilement au paradoxe suivant : « moins la mesure est ciblée, plus elle laisse pénétrer la logique du marché et plus leffet disqualifiant sexerce à légard des plus vulnérables qui en sont exclus (...). Symétriquement, plus la mesure est ciblée sur les plus démunis, plus risque de se produire le double effet de stigmatisation et de disqualification à lembauche (certaines entreprises opérant leur tri au recrutement en partie sur la base du signal négatif que constitue le passage par certaines mesures (...). Le rôle de la politique de lemploi est davantage celui dune structuration de ces transitions, à travers la multiplication et lenchaînement des différents statuts intermédiaires entre le chômage et lemploi normal » (Lefresne 1999, p. 469).
Il va de soi quil serait non fondé den inférer que ces interventions sont inutiles, dans la mesure où il faudrait simuler les résultats auxquels on parviendrait en labsence de dispositif . Il en ressortirait que pour nombre de jeunes en difficulté sur le marché du travail, les trajectoires dinsertion seraient empreintes de risques encore plus élevés de marginalisation ou même dexclusion du marché du travail. Mais de nombreux travaux sur les trajectoires juvéniles ressort lidée selon laquelle il importe plus dagir sur les qualités intrinsèques des personnes en termes de compétences et de socialisation que sur la qualité de leurs parcours (Lollivier, 2000) lesquels tendent à faire lobjet de toutes les attentions dans le cadre de la décentralisation mais avec une efficacité encore très incertaine (Richard & Montchatre, 2000).
Conclusion
Dans une conjoncture macro-économique marquée par un rationnement de lemploi très important, le régime déducation et de formation professionnelle a profondément évolué, ce dont témoigne le doublement du taux de bacheliers en une quinzaine dannées. Cet effort de formation a été largement conçu comme une réponse déterminante au chômage des jeunes et plus précisément aux difficultés dinsertion de cette catégorie, notamment par lentremise dun développement très sensible de la formation à finalité professionnelle, dans lenseignement tant secondaire que supérieur.
Mais ce contexte économique défavorable a engendré un ensemble de comportements, des jeunes comme des entreprises, qui ont avivé la compétition inter-individuelle des jeunes pour laccès aux emplois, lequel se joue en premier lieu au sein du système éducatif. Deux difficultés structurelles se sont ainsi aiguisées.
Le développement de la formation professionnelle initiale diminue en principe lincertitude sur les caractéristiques des sortants aux yeux des employeurs mais la scolarisation de la formation professionnelle et le primat du niveau détudes ont bridé ces potentialités.
Le dualisme de linsertion sest accentué et les non diplômés, certes moins nombreux, sont tombés dans une véritable trappe de sous-éducation et de sous-qualification.
Ces difficultés ont accentué le déploiement de différents dispositifs publics dintervention sur le processus dinsertion des jeunes. Leur faculté à contrecarrer la sélectivité du marché du travail a été apparemment limitée. Mais il faut souligner quen leur absence, les trappes à compétences et savoirs seraient sans doute encore plus fortes et exposeraient un nombre croissant de jeunes à une marginalisation sur le marché du travail enfermement sur des emplois de très basse qualité - ou exclusion vers linactivité ; cest du moins ce que semblent indiquer les cas américain et britannique marqués par une forte croissance de la proportion de jeunes qui ne sont ni en formation, ni chômeurs, ni en emploi (Ryan, 2001).
La reprise économique souligne que la valorisation de la formation professionnelle est fortement conditionnée par un recul du rationnement de lemploi. Avec la nouvelle dégradation de la situation économique, il est probable que le triptyque compétition scolaire méritocratique , file dattente devant les emplois et exclusion sélective, ira en se renforçant de telle manière que les effets des mesures daide à linsertion apparaîtront bien limités pour contrecarrer la sélectivité croissante du marché du travail. Le développement de politiques régionales pourrait également favoriser une meilleure coordination locale des différents dispositifs de formation et dinsertion des jeunes. De même, si les politiques régionales ont contribué à un fort développement de lapprentissage et à linstauration progressive dune régulation conjointe de cette filière et de la formation professionnelle sous statut scolaire (Bel et al. 2000), une régionalisation accrue noffrira probablement pas une réponse structurelle adaptée à ces enjeux macro-économiques et sociaux. La sécurisation des trajectoires par le biais dun recours plus aisé à la formation qualifiante en cours de carrière pourrait constituer une réponse structurelle plus efficace ; elle reste subordonnée aux résultats de difficiles négociations interprofessionnelles et à leur traduction dans lintervention publique.
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