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Le débat sur les relations entre le système éducatif et le système productif est permanent. Il na pas de raison de prendre fin : lappareil éducatif trouve lessentiel de ses débouchés dans la sphère productive, tandis quen retour les entreprises et lappareil de production ont un besoin constant et vital dune main duvre formée, capable de réfléchir, de comprendre et dutiliser des connaissances multiples. Or les logiques constitutives de ces deux systèmes sont différentes : univers de la connaissance et du raisonnement dun côté, de la décision et de laction de lautre. Chacun a sa raison, et des raisons dattendre que lautre se plie à ses raisons. La connaissance a sa noblesse, sa légitimité, ses doutes, des normes de jugement qui lui sont propres, le goût de luniversel et du temps long. Lunivers de laction a ses exigences, ses convictions et ses paris, la fascination, jusquau vertige, du pouvoir et de la richesse, le goût du particulier, du privatif, dans une course incessante derrière le temps.
Prendre parti pour lun ou lautre de ces univers na pas de sens : chacun a sa raison dêtre. Mais il est utile dessayer de comprendre pourquoi et comment leurs relations se modifient aujourdhui. Lunivers du savoir, de la connaissance maîtrisée et appliquée, pénètre toujours plus le cur des systèmes daction, tandis quen retour lunivers de la production et de la concurrence remonte dans les appareils éducatifs et les transforme. Le rapprochement de ces deux univers est facteur de frictions et dinterrogations renouvelées : elles tournent notamment autour du sens, du statut, des finalités et de lappropriation des connaissances et des savoirs, exposés à des formes dinstrumentalisation, perverses pour les uns, insuffisamment prises en compte pour les autres.
Ce court article, sans prétentions scientifiques, essaie de repérer certains des enjeux de cette articulation. Il examine de façon très ramassée en quoi les transformations actuelles du système et des structures productives modifient les attentes à légard des appareils et du système de formation initiale et continue.
Entreprises et performance : une transformation substantielle de la relation demploi
Quelques grands changements structurels des organisations productives
Rappelons dabord, dans le prolongement de nombreux auteurs ou observateurs contemporains, quelques évolutions majeures concernant lensemble des activités, tout particulièrement les plus innovantes, rassemblées en quatre points :
- a) le passage de la production de masse de biens peu différenciés dans des espaces concurrentiels restreints à un paradigme productif fondé sur la qualité et linnovation dans des espaces concurrentiels élargis
- b) une prépondérance croissante des actionnaires et des investisseurs financiers dans la définition des objectifs et des stratégies des firmes, de leurs structures et de leurs modes de fonctionnement
- c) le déplacement des activités et des emplois vers une multitude dactivités tertiaires : des plus sophistiquées aux plus traditionnelles, des plus lucratives aux plus associatives
- d) lélévation générale des niveaux de formation scolaire de la main-duvre.
Ces évolutions ont des effets lourds et nombreux sur les organisations productives et les facteurs de leur performance. On en retiendra trois.
La montée de lincertitude et le raccourcissement de lhorizon temporel des acteurs
Dans un univers incertain et complexe, lhorizon temporel des acteurs économiques sest raccourci. Les entreprises doivent simultanément sefforcer de voir loin pour produire, innover, développer leurs marchés, mais aussi se donner en permanence les moyens de corriger leurs trajectoires, dinfléchir leurs choix, de modifier leurs configurations technologiques ou organisationnelles.
Les salariés doivent accompagner ces mouvements, les subir ou y contribuer, sadapter, apprendre, évoluer. Lampleur du chômage avait conduit les entreprises à répondre à ces exigences par lembauche de main-duvre surqualifiée. Le rééquilibrage partiel du marché du travail va les obliger progressivement à modifier leurs politiques dembauche et leurs attentes à légard du système éducatif.
Réorganisations et métiers dentreprises
Dans un univers très concurrentiel, les entreprises ont intérêt à se concentrer sur ce quelles maîtrisent et connaissent le mieux, leur métier, en externalisant leurs autres activités, et en sassociant les compétences de partenaires ou dalliés.
La relation de lentreprise à ses salariés est de plus en plus fonction de leur contribution à ses métiers stratégiques, ses curs de métier. Les salariés engagés dans ces curs de métier sont lobjet des plus grandes attentes. Ils portent le métier de lentreprise, son avantage compétitif éventuel et son système dinnovation. Les autres salariés, moins stratégiques, ont droit à moins dégards, sont souvent considérés comme des facteurs standards, remplaçables à des prix de marché. Les compétences singulières des premiers leur assurent un véritable pouvoir de négociation, que nont pas les seconds.
Les politiques de gestion des salariés se différencient donc en fonction de leur relation aux métiers stratégiques de lentreprise. Ceci concerne aussi la formation. Linvestissement dans la formation des salariés qui sont au cur des métiers de lentreprise est une évidence : la formation coïncide avec les choix de lentreprise, elle est indispensable à son développement. On ne peut espérer les mêmes efforts au bénéfice des salariés dont on utilise des compétences plus standards, qui sont pourtant ceux qui, à titre individuel, auraient le plus besoin de formation.
Organisation, collectifs de travail et performance
La performance économique, principalement technique dans le paradigme productif précédent, est devenue beaucoup plus organisationnelle : lorsque lorganisation doit être souple, adaptable, redéployable, cest la qualité des collectifs de travail, leur capacité dapprendre, de progresser ensemble qui fait la différence, procure les avantages compétitifs. Cette dimension collective de la performance est décisive : elle explique notamment les nouvelles attentes de type comportemental à légard des salariés.
Mais cette forme dintégration collective est plus exigeante que ne létait laccomplissement conforme de tâches au sein dune organisation prescriptive. Il ne sagit pas seulement dêtre à son poste dans une activité prédéterminée : il faut être là psychiquement pour coopérer avec dautres et concourir avec eux à lobtention de résultats. Il fallait des personnes adaptées à leur poste de travail, il faut des personnes adaptables, évolutives, contributives, capables découte, dexpression, de coopération. On est moins lhomme dune tâche ou dune spécialité, on est plus lhomme dune équipe, dune organisation.
Ce changement fait peser sur les individus une exigence renforcée de participation au collectif, de contribution à sa progression, dexercice dune responsabilité partagée. La dimension coopérative de la relation au travail, de lexercice de son activité professionnelle prend une importance nouvelle, y compris dans la formation des personnes.
La transformation de la relation demploi et ses effets
La transformation de la relation demploi
Lensemble de ces changements engendre et implique une transformation substantielle de la relation demploi : dans son contenu, dans ses codes, dans ses formes.
Au sein des organisations productives, ce changement se manifeste par le passage dune logique de poste à une logique de responsabilité et de résultat : du poste vers le métier dans les activités industrielles, vers une implication et des responsabilités fonctionnelles dans les activités tertiaires.
Les démarches compétences visent cet objectif de transformation progressive de la relation demploi. On attend désormais moins des salariés une présence physique, lacceptation dune subordination, mais plutôt et surtout une participation, une implication, une présence mentale et comportementale.
La relation de travail est moins fondée sur un engagement long, plus sur une implication et une prise de responsabilité intenses et immédiates ; moins sur le suivi dune carrière dans un cadre prévisible, plus sur la construction dun cursus personnel, sur la capacité de se donner des atouts, de saisir des occasions.
Ces évolutions sont partiellement contradictoires.
On veut des personnes à la fois immédiatement opérationnelles et capables dévoluer. Mais cette opérationnalité rapide liée à lhorizon court et à lattente de résultats financiers rapides et élevés nest pas aisément compatible avec lexigence dune forte capacité dévolution et dapprentissage, dans la durée.
La performance est organisationnelle, le travail plus collectif, les responsabilités plus partagées, mais paradoxalement, la gestion est plus individualisée (rémunération, évolution, etc.), comme la relation demploi en général. On stimule la personne, sa responsabilité, son engagement, son potentiel, mais cest la qualité des collectifs qui fait la performance
On prétend mobiliser, stimuler la personne, ses talents et ses qualités, mais ce quon attend delle est peut-être moins son originalité que sa conformité au groupe, à ses objectifs, à ses codes, et, parfois, un nouveau conformisme.
La contrepartie dune intégration plus active, dune mobilisation plus complète de la personne, cest aussi un risque accru dexclusion de celles qui ne se plient pas à certaines normes comportementales. Le passage dune logique de poste à une logique de compétences ne se fait dailleurs pas de façon simple et linéaire : dautres facteurs jouent en sens contraire, pour certains emplois peu qualifiés, ou pour respecter certaines normes de qualité et les exigences qui les accompagnent.
La mobilisation incessante, parfois extrême des personnes (« management par le stress ») peut-elle être maintenue durablement, sans engendrer de nouvelles formes dusure psycho-professionnelle chez des individus sur-contraints à court terme mais en même temps sous-déterminés à long terme ?
Il est permis den douter. En vérité ces contradictions font apparaître un vaste espace de choix dans les formes de recomposition de la relation salariale et des organisations du travail.
Une tendance générale semble cependant être de passer dune logique de carrière construite autour de progressions hiérarchiques et verticales, visualisables et partiellement organisées à une logique de mobilité, principalement horizontale, visant essentiellement à ce que les personnes élargissent leurs capacités dintégration fonctionnelle, enrichissent leur bagage professionnel propre et se dotent des meilleures chances de préparer et de saisir les occasions à venir.
Espaces et cheminements professionnels : des stratégies moins prévisibles, plus personnelles
Comme on vient de le voir les marchés internes des grandes entreprises sont désormais moins visibles et moins stables. En outre la survie des entreprises, nest pas garantie, encore moins celle de leur périmètre dactivité : les stratégies professionnelles individuelles ne peuvent reposer exclusivement sur la reconnaissance et la progression au sein dentreprises menacées, fongibles, à périmètres variables.
Parallèlement, les structures et les cadres professionnels, notamment de branches, qui créaient des repères forts et partagés pour désigner et faciliter des types dévolutions professionnelles, sont entrain de perdre de leur vigueur. Ceci résulte principalement de la reconfiguration incessante des activités dans un cadre mondialisé, ou encore du développement de métiers transversaux, échappant aux logiques de branches.
La part des parcours professionnels qui pourraient sappuyer sur lentreprise ou sur les institutions de branches diminue. Reconstruire des cadres dévolution et des dispositifs daccompagnement est indispensable. Mais cela suppose de les reconstruire autour des nouveaux espaces dévolution professionnelle, donc de les connaître. A titre dexemple, lespace des métiers stratégiques dentreprise tend à polariser les évolutions des personnes dentreprise à entreprise et leur manière de construire leur professionnalité, et pourrait constituer un cadre adapté pour suivre, accompagner, outiller les personnes dans leur progression professionnelle.
Quelles inflexions dans les attentes à légard de la formation ?
Dans cette économie de services, dinnovation et de maîtrise productive des savoirs, les relations entre formation initiale, formation continue et travail sont beaucoup plus complexes et intriquées quelles ne létaient.
La formation initiale: une modification forte des attentes en amont
Il fallait des personnes adaptées, il faut des personnes adaptables, cest-à-dire capables dapprendre et dévoluer. Des connaissances de base structurées et larges, des capacités cognitives fortes, sont nécessaires pour évoluer au sein dorganisations et dactivités mouvantes. On peut grossièrement discerner deux grands niveaux de référence : ceux qui sont capables de prendre leur place dans des organisations évolutives, de suivre ou daccompagner ces évolutions, cest le niveau de base, le seuil requis daccès à ces organisations ; puis ceux qui sont capables de faire évoluer ces organisations et ces combinaisons productives, den concevoir de nouvelles, ce qui fait appel à lintégration de savoirs dans des cadres suffisamment ouverts.
Des formations orientées vers lanalyse et le traitement dinformations et de données, leur mise en forme et leur structuration, la capacité de raisonner et de penser plutôt que laccumulation de connaissances, en sont le résultat logique. Cela signifie des méthodes plus inductives et laccent mis sur les facultés de raisonnement et dexpression.
Une deuxième grande série dexigences est celle dune plus grande maîtrise de labstraction. Dune part parce que les organisations productives, les processus mis en uvre font appel à des représentations élaborées plutôt quà un contact direct et physique. Dautre part parce que ces formes dorganisation évoluent : cela implique une capacité de transposition, une faculté suffisante dabstraction.
La performance organisationnelle naît du goût et de la capacité de coopérer, de procéder à des ajustements, ou des réajustements mutuels fréquents, découter et de comprendre autrui. Ces qualités ne sont pas produites prioritairement à lécole. La clarté de lexpression, orale, écrite, de la relation à lautre, laptitude au travail en équipe, sont aujourdhui des qualités valorisées, ou revalorisées.
Faut-il demander à lécole de fournir aux employeurs des personnes immédiatement utilisables ou, au contraire, principalement capables dapprendre et de travailler dans des contextes variés, nouveaux, et donc très ouverts ? La réponse à cette question nest pas simple. Lorsque le chômage est élevé, les entreprises ont tendance à ne pas choisir : elles embauchent des personnes surqualifiées, combinant adaptation rapide à des postes de travail précis et capacité dévolution ultérieure. Lorsque le marché du travail se tend, le choix entre ces deux exigences est plus délicat. La première pousse à une bonne préparation professionnelle, la seconde à des formations plus générales.
La professionnalisation des enseignements, dans cette perspective, paraît devoir comporter ces deux dimensions :
- a) une exigence de préparation minimale des sortants à des activités et des milieux professionnels identifiés : ceci concerne au minimum la fin des études (par exemple lannée de sortie), courtes ou longues
- b) un accent mis sur des méthodes plus inductives dans les apprentissages : en clair, un peu moins disciplinaires et déductifs, un peu plus pluridisciplinaires et partant des terrains danalyse ou dobservation
Lenseignement général, ainsi conçu, doit toujours comporter une fin professionnelle. Tandis que lenseignement professionnel, qui est autant une méthode pédagogique quune première orientation professionnelle, doit poursuivre des visées de formation plus larges, ou plus générales, afin déviter une spécialisation fermée et définitive.
La formation continue : investissement privé ou investissement collectif ?
Lidée selon laquelle il faudrait faire comprendre aux entreprises que la formation est un investissement rentable, justifiant un effort important, semble aujourdhui dépassée. Les entreprises pratiquent bien la formation de cette façon. Lattestent à suffisance les données statistiques sur le recours à la formation : concentration sur les plus formés, supposés être les plus capables dapprendre, sur les plus stables au sein des entreprises, bref sur les personnes de bon niveau de formation initiale, sur des trajectoires professionnelles en ligne avec les métiers de lentreprise ; déplacement vers les formations dadaptation, courtes, ciblées, en relation étroite et immédiate avec le poste de travail, et le plus souvent indispensables.
Ces constats montrent surtout quon ne peut pas attendre des entreprises et de leurs politiques de formation ce quelles ne peuvent pas spontanément produire : une amélioration significative du niveau de formation de la plus grande masse ; une correction des inégalités antérieures daccès à la formation ; des instruments pour aider les personnes à évoluer de façon significative au cours de leur vie professionnelle.
La responsabilité, la décision, et les moyens de la formation doivent être progressivement et partiellement déplacés : de lentreprise vers les personnes, vers des institutions mutuelles, plus tournées vers des objectifs daccompagnement des personnes et de leurs stratégies. Cest pourquoi il est indispensable de mieux connaître et comprendre ces stratégies (cf. supra par exemple, lhypothèse de polarisation autour des métiers stratégiques) afin de construire ou de faire évoluer ces dispositifs en conséquence.
Cette évolution est dautant plus souhaitable que lélévation du niveau général de formation engendre un déclassement, une mise à lécart de plus en plus marquée des non diplômés. Un droit de tirage sur le système éducatif, calculé à léchelle dune vie éducative et professionnelle, et non de la seule phase de formation initiale, permettrait daider certains dentre eux à compenser plus tard ce handicap initial.
Mais la formation nest pas la seule manière dapprendre
La formation en aval de lactivité de travail : le développement des compétences ou « apprendre en travaillant »
La formation a besoin dun support, dun socle, sur lequel prendre appui et offrir aux personnes des moyens de développement. De beaux et intelligents programmes de formation conjugués à des organisations du travail tayloriennes, seraient inutiles, voire dangereux. Des organisations du travail apprenantes, favorisant et stimulant lusage et le développement des qualités professionnelles, constituent le socle de base de toutes les évolutions professionnelles ultérieures. Dabord parce que lactivité de travail occupe lessentiel du temps disponible, donc offre un potentiel élevé de formation (dapprentissage) si lorganisation le permet ; ensuite parce que ladéquation entre apprendre et appliquer est alors totale ; enfin parce que la capacité de comprendre ensemble, de partager lanalyse dune situation, dun problème, est alors maximale, et facilite léchange, la progression ensemble, dune équipe, ou dune collection de personnes.
Ce nest pas seulement lorganisation du travail qui doit être apprenante, favoriser les apprentissages, ce sont aussi les méthodes et les principes de gestion des personnes qui peuvent aider à transformer le potentiel dapprentissage des situations de travail en apprentissage effectif.
Les organisations apprenantes sont avant tout des organisations ouvertes, cest-à-dire capables de sadapter en fonction dinformations traitées localement, de disposer des données permettant de confronter des moyens et des fins, de faire des retours sur elles-mêmes par auto-analyse, de prêter à échanges et à confrontations.
Les répercussions de ces évolutions sont considérables.
Si lon peut espérer apprendre beaucoup et bien en travaillant, la question de la conduite de ces apprentissages devient essentielle dans une économie du savoir et de la performance organisationnelle.
Les instruments de gestion des compétences peuvent trouver là leur justification et leur utilité ; mais aussi tous les dispositifs de reconnaissance, de certification et de validation de lexpérience professionnelle, des compétences ainsi acquises. La conjonction de cette part accrue de lexpérience professionnelle dans la construction des compétences de la personne, et dune autonomie plus importante également de la personne dans la conduite de son parcours professionnel propre, rend indispensable de construire des dispositifs de reconnaissance beaucoup plus élaborés, discutés, partagés, gérés. Cest autour de cette question davenir que tournent à juste titre les controverses et les projets relatifs à la « validation des acquis de lexpérience ».
Comme pour la formation, ces dispositifs doivent être conçus et construits pour accompagner les stratégies professionnelles des personnes.
En somme lopposition entre activité de formation et activité de travail, la séparation entre formation initiale et formation continue qui en résultait, ne permettent plus de penser ces questions aujourdhui. Les relations entre formation et production, les modalités de régulation de la formation sont appelées à de fortes évolutions.
Une branche dactivité en recomposition
Dans cet univers économique fondé sur la mobilisation des savoirs et des compétences, limportance de la formation est telle quelle nest pas seulement un facteur clé de réussite individuelle ou collective, elle est aussi un enjeu économique direct, en tant que branche dactivité : ceci ne concerne pas seulement la formation continue mais aussi, et de plus en plus, la formation initiale. Les modalités de régulation économique de ces activités vont changer, principalement sous leffet de la pression de la concurrence.
Cette pression est déjà forte dans le domaine de la formation continue. Plus de la moitié des activités de formation continue sont de type marchand, parmi lesquelles les activités à but lucratif se développent le plus vite.
Mais la même évolution commence à se dessiner dans la formation initiale sous la double pression : des usagers de la formation à titre individuel, soucieux de la qualité de leur formation, de sa réputation ; des employeurs, de leurs usages, de leurs jugements, qui sont amenés à peser de plus en plus sur les contenus et lorganisation des enseignements. Cette irruption de la concurrence dans la sphère éducative concerne dans un premier temps plus particulièrement des enseignements terminaux et de niveaux supérieurs (relatifs à des professions internationalisées), mais par contagion, et parce que lenseignement forme un tout hiérarchisé, elle pourrait bien affecter lensemble des enseignements, y compris les plus basiques.
Ainsi, sous des formes particulières, le même processus qui affecte lensemble des branches économiques, va progressivement transformer lenseignement : un processus de concurrence généralisée, soit par la qualité et lexigence dune différenciation visible des produits ; soit par les coûts, ce qui renforce les mécanismes précédents en incitant à une segmentation entre un secteur lucratif semparant du marché des nantis et un service public appelé à jouer le rôle dambulancier des laissés pour compte. Ce processus de professionnalisation, qui prend désormais une certaine ampleur, peut alors être interprété dans une approche économique assez classique comme un processus ordinaire de segmentation des marchés et de différenciation consécutive des produits, comparable à celui de toute branche arrivant à maturité. Après la grande vague de généralisation dun enseignement de masse, déjà différencié certes, mais surtout par niveau, nous rentrons dans une phase nouvelle de segmentation et de différenciation par segments de marché et par produits fins, dans un cadre appelé à sinternationaliser. Lécart et la tension entre léducation citoyenne, légalité des chances, et la création de perspectives professionnelles larges, va saccroître et engendrer des tensions politiques, et économiques croissantes.
Cette montée de la concurrence au sein des appareils éducatifs est lente, mais elle doit être prise au sérieux et affrontée en conséquence. Un des effets de ce quil est convenu dappeler la mondialisation est cette mise en concurrence généralisée des systèmes éducatifs. La seule issue pour éviter une lente érosion, une disparition progressive en tant que communauté nationale ayant encore une existence planétaire, sera la qualité des structures éducatives, de la formation initiale à la formation continue, leur capacité à produire du sens collectif comme des moyens dévolution individuelle. Investir dans notre système éducatif, le faire évoluer dans son cadre actuel et futur, bientôt planétaire, nest pas seulement un impératif économique, cest un impératif de survie.
En guise de conclusion
Sans chercher à tirer un enseignement général de cet examen trop rapide dévolutions en cours, on peut attirer lattention sur quelques points peut-être insuffisamment soulignés.
Tout dabord les qualités professionnelles fortes, et en partie nouvelles, attendues des salariés, en raison de cette interpénétration croissante entre activités productives et maîtrise adaptative des connaissances, ne concernent pas seulement une élite hautement qualifiée. Ce sont les collectifs de travail dans leur globalité qui sont sollicités, qui doivent être capables de sadapter, dévoluer: la grande majorité des salariés donc. Le changement le plus important, le plus significatif est peut-être celui-là. Dune part parce quil est générateur dexclusion, en rejetant aux marges ceux qui ne pourraient se conformer à ces exigences. Dautre part parce quil pèse très fortement sur les systèmes éducatifs et leurs choix, entre filières (générales ou professionnelles) ou dans les contenus de formation de ces filières.
En deuxième lieu, ce même rapprochement entre sphère de la production et sphère de la connaissance modifie les enjeux de la formation continue. Les écarts entre ceux qui sont aptes à continuer dapprendre et ceux qui ne le seraient pas, ne renvoient pas seulement à des disparités de revenus, ou de travail, mais à la possibilité de poursuivre dans des conditions décentes sa vie professionnelle. Les relations entre formation initiale et formation continue ne constituent pas un simple enjeu technique ou organisationnel, mais aussi un enjeu social et économique élevé.
Cest pourquoi la qualité et lefficacité des dispositifs daccompagnement des actifs dans leurs parcours professionnels impliquent la mise en place dinstruments de connaissance de ces parcours, des itinéraires, nouveaux ou non, de mobilité professionnelle. Ces instruments font aujourdhui cruellement défaut.
Les formes dintervention publique sur la formation, son organisation, ses contenus, sont à repenser également, dans un cadre beaucoup plus complexe, en raison de lirruption croissante de la concurrence dune part, de la pluralité des acteurs et décideurs concernés dautre part.
Les enjeux politiques que porte le système éducatif, entre son efficacité économique, son rôle démocratique et éducatif, ses effets sur la vie sociale, exigent des choix communs très forts, qui plaident pour des structures nationales elles-mêmes fortes, et des modalités dapplications souples et réactives, plus décentralisées.
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