Etre ou ne pas être entre les deux bras du Rhône : Identité(s) camarguaise(s) aujourd'hui

Cécilia Claeys-Mekdade *
Maître de Conférences en sociologie, DESMID/CNRS,
Université de la Méditerranée

Leslie Maurice Corsand *
doctorant en géographie,
Université de Provence et DESMID/CNRS

Laurence Nicolas *
doctorante en ethnologie,
Université de Provence et DESMID/CNRS

Alexandra Schleyer-Lindenmann *
Maitre de Conférences en psychologie, DESMID/CNRS,
Université de la Méditerranée

C

et article appréhende l'identité contemporaine de la Camargue, de l'intérieur (comment se voient les Camarguais) et de l'extérieur (comment la Camargue est perçue par les touristes, par les gens vivant à proximité de ce territoire). Il met en évidence une certaine unité identitaire derrière laquelle on découvre des pratiques tantôt complémentaires, tantôt opposées, mais impliquant toutes un rapport étroit à l'environnement camarguais.














«…on ne persuade bien qu'en suggérant des rêveries fondamentales, qu'en rendant aux pensées leurs avenues de rêves. »

(Bachelard, 1942, p.10)













Introduction

Cet article concerne la question de la ou des identité(s) camarguaise(s) contemporaine(s). La démarche est interdisciplinaire, croisant les regards de l'ethnologie, de la géographie, de la psychologie et de la sociologie. Cette perspective interdisciplinaire permet de mettre en exergue l'articulation entre l'identité et le territoire.
L'identité se construit non seulement sur un axe temporel (cf. encadré), mais également dans un contexte historique et spatial donné.
Si l'individu se définit par rapport à son espace environnant, ce même espace est à son tour défini par les individus ou les groupes d'individus qui s'y trouvent. Plusieurs auteurs s'accordent à souligner qu'il n'existe pas d'espace en soi, mais toujours comme le résultat d'un investissement social. A ce titre, la notion de territoire exprime bien ce processus de production sociale de l'espace (Ferrier, 1998). La Camargue fournit à cet égard un bon exemple. Bien que très largement artificialisée, elle constitue un territoire perçu avant tout comme un symbole, sinon un sanctuaire de nature (Picon, 1988).
Les caractéristiques physiques d'un territoire (géologiques, géographiques, biologiques etc.) et les sentiments individuels et collectifs d'appartenance à ce même territoire (notion psychologique d'identité de lieu selon Proshansky, 1978, mais aussi processus de socialisation) peuvent être fortement entremêlés. C'est pourquoi identités sociales et identités territoriales sont étroitement liées. Ces identités s'inscrivent au sein de la territorialité, définie comme la relation des individus/des sociétés à leur territoire (Dréano, 1997).

Existe-t-il une identité camarguaise ou bien une multitude d'identités camarguaises ? Peut-on parler d'un territoire camarguais ou la Camargue est-elle une appellation commode qui regroupe plusieurs territoires ? Comment les Camarguais décrivent-ils leur territoire ? Comment se décrivent-ils ?
Dans cet article, une première partie mettra en évidence l'existence de référents identitaires partagés, prenant des airs consensuels. Une seconde partie interrogera et décomposera le mythe de l'insularité camarguaise et ses implications identitaires. Enfin, il s'agira d'évaluer la pluralité des identités camarguaises et leur mode d'opposition et d'association.

Des référents identitaires partagés

La Camargue, symbole de nature sauvage : ses chevaux, ses taureaux et ses flamants roses… cette image de carte postale semble constituer le pilier de l'identité camarguaise. L'analyse des représentations sociales de la Camargue révèle que cette image de nature sauvage est partagée par le plus grand nombre. Lorsqu'il est demandé «Qu'évoque pour vous la Camargue ?», la majorité des individus interrogés nomme la nature et le triptyque animalier (taureaux, chevaux, flamants), qu'ils soient Camarguais de longue date ou touristes de passage (Claeys-Mekdade, 2000). L'aspect anthropique de la Camargue n'est évoqué qu'en second lieu, ou bien simplement occulté. Par son originalité (combinaison de faune et flore unique), son esthétique (platitude étendue) et sa valorisation (inter)nationale, la Camargue constitue un «Haut Lieu», support identitaire fort et positif. L'histoire de la constitution identitaire de la Camargue vient sans cesse au secours du mythe fondateur, même si, paradoxalement, ce sont surtout des éléments extérieurs, qui ont contribué à créer celui-ci. Mistral, D'Arbaud et Baroncelli, membres célèbres du Félibrige, mais aussi toute une cohorte d'individus, hommes de lettres, naturalistes et originaux, eux aussi " étrangers " au pays, mais adoptés, envoûtés, exaltent et entretiennent cette idée de la préservation d'une terre d'exception. Cet " instinct " de préservation s'exprime parfois de manière extrême à un niveau politique (Saumade, 1996), mais pour Baroncelli la " cause " est juste et défend une certaine idée de la liberté : « En Camargue, pas de politique : on se bat pour la vie sans entraves, la chasse, la pêche, le gardianage, les étangs, la mer entrant et sortant à son gré, la Liberté ! ou bien pour les vignes, les routes, l'encerclement, les procès-verbaux, l'esclavage » (Baroncelli, préface de l'ouvrage de D'Elly, 1938). Ce mythe protestataire est à la base de l'ethnicisation de la Camargue. Il est non seulement dirigé, en cette époque félibréenne, contre l'industrialisation du territoire, mais, plus largement, procède d'un positionnement philosophique qui place la liberté en premier et masque surtout la hantise d'une position de subordination du territoire à la société globale moderne et industrielle, sinon à l'Etat.
L'identité camarguaise, bien qu'inventée (Hôte, 1996), mythique pour une large part, " agaçante " par l'éclat clinquant de ses incessantes fêtes d'apparat sensées incarner la " vraie " provençalité, ne tient-elle pas justement de cette invention, de cette opération de déréalisation de l'espace et du temps, l'essence même de sa spécificité ? Autrement dit, et sans doute peut-on entrevoir là les raisons de son large succès populaire, peu importe la question de l'authenticité d'une improbable Camargue originelle, même si celle-ci a fait l'objet d'une construction ou d'une manipulation intellectuelle pétrie de populisme ou de rêve de rusticité. Elle représente avant tout pour ceux qui s'en réclament, mais aussi pour ses chantres, une part de rêve et de merveilleux en ce qu'elle transporte et autorise un idéal de liberté, en ce qu'elle possède une valeur mythique et une forte efficacité symbolique.
Identité imaginaire ? N'est-elle justement pas censée l'incarner ? Le mystérieux, l'irréel, l'incertain, le surnaturel ou le maléfique sont autant de motifs également ressassés pour " dire " la Camargue. Une part de ses caractéristiques et de sa puissance évocatrice tient aussi de la féminité et de l'érotisme chaste qu'elle suggère : « belle et triste comme une vierge abandonnée […] l'enchantement et l'attirance invincible de cette terre, qui ne livre sa nudité et son mystère qu'à ses amants » (D'Elly, 1938, p.10).
Qu'en est-il concrètement de cette terre des travaux et des jours ? Est-elle aussi portée par ce puissant sentiment d'imaginaire, ce souffle mythique, ce caractère de légende ? Que l'on songe aux histoires de familles, de chasse et de braconnage, du rapport aux animaux, à la nature ; que l'on évoque aussi toutes les figures héroïques ou héroïsées, véritables hommes et femmes de légendes, du passé et du présent, fermiers, manadiers, braconniers, pêcheurs… qui émaillent les conversations, apprenant que l'interconnaissance n'a ici rien à envier aux habitats groupés et qu'elle règne avec précision en dépit de l'isolement. De la plupart des mas, l'histoire généalogique est connue, contée, ses drames intérieurs, les échecs ou les réussites des hommes et des bêtes. La vie sociale est cependant discrète, presque souterraine, elle n'emprunte pas les parcours habituels, ne fréquente pas les lieux publics, hormis par temps de Feria, elle évolue principalement dans l'espace privé ou dans les espaces " sauvages " , ceux non répertoriés, qu'il convient de connaître, auxquels il faut être " initié ". Une des topiques les plus répandues consiste justement à faire de la Camargue une terre initiatique dont la série d'épreuves, va révéler ou détruire l'homme du pays ou l'étranger, car l'un comme l'autre est ici à égalité face à une nature réputée implacable. Terre d'étangs et de marais, eaux stagnantes d'où s'élève, en colonnes et tourbillons, la moussaille, ces nuées d'insectes ravageurs de peau qui s'introduisent, s'immiscent partout, en dépit des plus solides et des plus efficaces protections, eaux saumâtres ou salées qui exhalent parfois un parfum fétide, de vase et de pourriture, caractéristiques des miasmes redoutés, vents tempétueux….
« Après avoir traversé la terre, après avoir traversé le feu, l'âme arrivera au bord de l'eau. L'imagination profonde, l'imagination matérielle veut que l'eau ait sa part dans la mort ; elle a besoin de l'eau pour garder à la mort son sens de voyage » (Bachelard, 1942, p. 91). La Camargue serait-elle vouée à n'être que grave, profonde, voire dramatique puisqu'elle incarne aussi le voyage initiatique vers la mort, la barque de Caron ? La mort, voyage qui ne finit jamais, est une perspective infinie, un vertige à l'égal de celui éprouvé face aux paysages camarguais à l'horizon eux aussi infini. Il faudra de toute façon symboliquement mourir de quelque chose pour renaître " Camarguais " ou pour sortir vivifié et révélé par l'épreuve. Toute la littérature consacrée à la Camargue regorge d'exemples d'initiations à cette terre où l'homme, seul, se retrouve en tête à tête avec une nature dépeinte comme " grandiose " , perçue comme " extraordinaire " (D'Arbaud, 1924), parfois fatale (Mistral, 1968/1859).
Une figure centrale se distingue, qui est à l'origine même d'un des mythes fondateurs de la Camargue, le gardian. L'homme qui le premier arriva sur cette terre dut affronter le taureau et recula jusqu'à la mer. Là, Dieu fournit la cavale blanche, le cheval éponyme, et l'homme depuis, court après le taureau, répétant ainsi à l'infini la scène originelle. Ce héros culturel présente un certain nombre de propriétés et de qualités particulières qui font de lui le Roi incontesté de la Camargue. Ce pouvoir, il le détient d'une pratique, celle d'un territoire, et d'un savoir-faire, celui de poursuivre, conduire et garder les taureaux, « le gardian est un rude gars, un peu sauvage comme sa " bouvino " , qui est l'unique souci de ses pensées… pour un gardian le temps n'existe pas » (D'Elly, 1938, p.76).
Le travail historique de Danielle Bégot (Bégot, 1976) nous montre à l'inverse une Camargue de la première moitié du XIXe s. bien différente de celle des félibres ; une Camargue bien plus préoccupée par la maladie, la misère et l'isolement que par une menace pesant sur son authenticité. Qu'y a t-il d'authentique dans le fait d'être pauvre, malade et isolé ? Ne s'agit-il pas là seulement d'une vision fantasmée de la vie rurale particulièrement âpre en cette région si l'on en croit Bégot ? Cette fameuse identité camarguaise n'est-elle donc que le produit d'une idéologie localiste et de surcroît intellectuelle, littéraire, bourgeoise et aristocratique ? Ne témoigne-t-elle que d'un excès de substance souvent accordé à la notion même d'identité ?

Le mythe de l'insularité

La Camargue est-elle une île ? " L'île de Camargue " , territoire clairement identifiable, semble donner une forte cohérence et unité à l'identité camarguaise (Pelen, 1987).
Il ne s'agit pas de nier le fait que la Camargue soit cernée d'eau de toute part, mais plutôt de s'interroger sur les limites et les critères de délimitation de ce territoire. La Camargue se limite-t-elle à l'espace compris entre les deux bras du Rhône ? Le seul point de vue géologique met en question cette démarcation. Le terme " Camargue " désigne plusieurs réalités (cf. aussi l'article de P. Leveau et P. Allard dans ce dossier). De la manière la plus courante, " Camargue " désigne la seule Grande Camargue, c'est-à-dire l'espace compris entre les deux bras du fleuve. L'expression " Grande Camargue " implique qu'il existe une Petite Camargue, plus à l'Ouest, qui s'étend à peu près du Petit Rhône au canal du Rhône à Sète. Ajoutons à ces deux espaces le Plan du Bourg (à peu près entre le Grand Rhône et la route de Fos, cf. carte générale du dossier) et nous considérons alors l'ensemble de la Camargue au sens géologique du terme, c'est-à-dire l'ensemble des terres construites par l'apport du Rhône. Le terme de Plan du Bourg lui-même a connu des glissements de sens qui ont accompagné les divagations du lit du Grand Rhône. La Basse Camargue désigne aujourd'hui ce qu'on appelait l'île du Plan du Bourg il y a deux siècles, tandis que les appellations Petit et Grand Plan du Bourg correspondent à la rive gauche du Grand Rhône. A cet enchevêtrement de dénominations correspond un enchevêtrement de pratiques du territoire (industrie du sel en Petite Camargue, culture du riz dans le Plan du Bourg…). Certaines de ces activités débordent même de ce cadre puisqu'on retrouve des élevages de taureaux ou de chevaux en Crau par exemple, et que ces éleveurs se disent aussi Camarguais (Allard, 1992).
La Camargue est donc un espace objectivé très puissant, même si ses contours ne s'impriment pas toujours nettement dans les représentations (Di Méo, 1991).
Dès lors, au regard de cette pluralité de limites et de formes de délimitation, il paraît réducteur de restreindre la Camargue à la seule île située entre les deux bras du Rhône.
Cependant, cette insularité mythifiée, faute d'être objectivée, a une valeur performative. Sa forme donne une unité et une cohérence à l'identité. Elle peut procurer un sentiment de sécurité. L'île est un espace protégé, dans le cas présent, entre d'un côté le tourisme de masse du Languedoc et de l'autre le complexe industrialo-portuaire de Fos. Néanmoins, mise en défaut par l'examen géomorphologique du delta du Rhône et l'inventaire des pratiques socioéconomiques, l'île ne constitue-t-elle pas une catégorie géographique «bonne à penser» l'identité camarguaise ou l'identité tout court ?
Lévi-Strauss (1983) invitait, en 1974, à " déconstruire la notion d'identité en récusant le mythe d'une insularité ". Un travail de déconstruction de la notion d'ethnie – à laquelle renvoie inéluctablement celle d'identité pour les ethnologues – est déjà présent dans l'idée qu'à la base de la désignation d'un groupe ethnique se trouve la croyance subjective en une communauté d'origine (Weber, 1995/1922) et dans l'idée d'une identité agissant comme un dogme (Nadel, 1947, cité par Amselle & M'Bokolo, 1999, p.16). Celle-ci apparaît de plus en plus comme une production sociale résultant d'une distinction symbolique, entre " nous " et les " autres " , à visée principale de classement (Barth, 1995) mais ne constituant pas une donnée empirique objective. L'ethnicité et donc les phénomènes identitaires sont ralliés par cette critique aux processus idéologiques, ou de croyances. Le sentiment d'appartenance à une communauté, à un " pays " , à une culture, ne peut pour autant être balayé au simple motif qu'il se fonde sur une construction idéologique, car son efficacité symbolique et sociale reste entière. Qui plus est, il semble doté d'une valeur performative englobante qui abolit d'autres différences, en particulier sociales ou culturelles, en ce qu'il offre «un horizon de sens, symbolique et identitaire et un espace de mobilisation» (Rivera, 1999, p. 54).
La tentation, souvent présente, qui porte à faire de la Camargue cette entité géographique idéelle et idéale qui par " nature " préserve sa " culture " , et réciproquement, ne traduit-elle pas un repli identitaire ? Cette fermeture, cet isolement ne symbolisent-ils pas du même coup la garantie même de la préservation de ce territoire, par son maintien dans la marge et dans une exception à la fois géographique, écologique et culturelle ?

Les identités camarguaises :
les " frères ennemis "

Cette carte postale et son triptyque animalier, cette île mythique, bref cette identité camarguaise aux airs consensuels se conjugue aussi au pluriel. La Camargue tour à tour fluvio-lacustre, laguno-marine et saumâtre, est aussi une Camargue tour à tour d'agriculture, d'industrie ou de " nature " protégée. Qui sont dès lors les Camarguais ? Des propriétaires agricoles, des ouvriers ou des scientifiques ? Et qu'en est-il de ces habitants installés au cours des dernières décennies dans une logique péri-urbaine ? Chacun revendique être le détenteur de la " vraie " identité Camarguaise, comme s'il existait une " fausse " identité ou tout au moins une usurpation du " titre " de Camarguais.
Dans cette course symbolique à la " vraie " identité camarguaise, des oppositions s'entrecroisent : selon le secteur d'activité (l'agriculture, contre l'industrie, contre la préservation de la nature), selon la place dans le système de production (les propriétaires contre le " peuple " ), mais aussi selon la localité (Salin-de-Giraud contre Arles, contre les Saintes-Maries-de-la-Mer).
Tandis que la ville d'Arles se présente comme la capitale historique de la Camargue, les quelques agglomérations de populations, qui existent dans " l'île " , semblent toutes se prévaloir d'occuper la même position centrale. Dès l'entrée du village, Salin-de-Giraud se présente comme la capitale démographique, et les Saintes-Maries-de-la-Mer comme la capitale culturelle. La question qui se pose alors est la suivante : s'agit-il d'un simple faire-valoir touristique ou l'entité identitaire Camargue recouvre-t-elle la pluralité de ces regroupements de populations ? Quoi de commun en effet entre Salin-de-Giraud, " empire du sel " , cité ouvrière dont l'histoire et l'identité sont intimement liées à l'exploitation industrielle du sel, et les Saintes-Maries-de-la-Mer dont la seule évocation renvoie au pèlerinage des gitans, aux pêcheurs et aux touristes ? ou encore avec Villeneuve-Romieu, Gageron, Albaron qui incarneraient la Camargue des mas, du Vaccarès tandis que le Sambuc serait celle des manades et le lieu de résidence des naturalistes et gestionnaires de la Station biologique de la Tour du Valat et de la Réserve Naturelle de Camargue ?
L'organisation socio-économique de la Camargue a longtemps reposé sur un système latifundiaire. Dans ce contexte, les propriétaires fonciers détenaient le pouvoir local, d'un point de vue politique, économique, mais aussi symbolique. L'arrivée progressive de nouveaux habitants n'a pas semblé ébranler cette organisation et cet ancien monopole identitaire. Toutefois, lors des inondations de la Camargue en 1993-1994, certains de ces " nouveaux " Camarguais se constituent en association. D'abord " Comité des Sinistrés " , la structure devient très vite, l' " Association des Camarguais ". En accusant les propriétaires fonciers d'être les principaux responsables des inondations du fait de leur gestion frauduleuse des digues du Rhône, les porte-parole de l'Association des Camarguais dénoncent aussi plus largement ce qu'ils considèrent comme un abus de pouvoir. Dès lors, l'association des Camarguais est définie comme l'héritière effective et/ou symbolique du " peuple " de Camargue, considéré comme constituant les seuls " vrais " Camarguais. La volonté des porte-parole de l'Association des Camarguais de siéger au sein du Conseil d'Administration du Parc Naturel Régional de Camargue s'inscrit dans cette revendication identitaire, en voulant y représenter le " vrai " peuple de Camargue, que les propriétaires auraient jusqu'alors privé de parole.
La revendication salinière de faire de Salin-de-Giraud une commune, cristallise d'autres oppositions. A travers cette revendication, certains Saliniers mettent en exergue leur différence vis-à-vis d'Arles, cette ville à leurs yeux trop loin de la Camargue et trop " bourgeoise " pour en être la capitale. Vouloir faire de Salin une commune, c'est aussi exprimer sa différence face aux " riches " propriétaires fonciers. A ce titre, ces Saliniers disent ne pas se reconnaître dans le Parc Naturel Régional de Camargue, d'une part parce qu'ils l'accusent d'être inféodé aux propriétaires fonciers, d'autre part, parce qu'en tant qu'ouvriers du secteur industriel, ils se considèrent exclus par définition d'une structure visant à protéger la nature. Cette opposition entre les Saliniers et les autres Camarguais est exacerbée dans le cadre des conflits relatifs à la construction d'un pont, en remplacement du Bac de Barcarin, seul moyen aujourd'hui de franchir le Grand Rhône au niveau de Salin-de-Giraud. Alors que, Association des Camarguais en tête, des associations arlésiennes, saintoises, des associations de protecteurs, de chasseurs, d'habitants, de propriétaires se mobilisent côte à côte pour s'opposer à la construction d'un pont, différentes structures de Salin-de-Giraud la revendiquent depuis plusieurs années. Ce pont de la discorde constitue un enjeu économique, écologique, mais aussi identitaire.
Si «prédateurs» et «protecteurs» s'unissent face à l'ennemi extérieur, comme ce fut le cas pour les associations camarguaises mobilisées contre le pont de Barcarin, il n'en reste pas moins qu'ils constituent des entités en opposition régulière. Ces oppositions ne sont certes pas spécifiques à la Camargue. En revanche, les protecteurs-gestionnaires-scientifiques constituent ici, par leur poids démographique et économique, ainsi que par leur emprise foncière croissante, un groupe socioprofessionnel à part entière. Ces protecteurs-gestionnaires-scientifiques se présenteraient aussi volontiers comme les gardiens de la " vraie " Camargue, en opposition aux producteurs : industriels dont les terrains possèdent des qualités écologiques, agriculteurs suspectés de polluer, dont ils dépendent pour la gestion de l'eau, chasseurs dont ils voudraient limiter les périodes de chasse et les tenir à bonne distance des zones protégées. Ainsi, entre les deux bras du Rhône, des identités s'opposent du fait de leurs différences, mais surtout du fait de leur commune inclination à incarner la " vraie " identité camarguaise. Toutefois, ces frères ennemis savent s'unir et s'exprimer d'une seule voix, ou presque, face à " l'agresseur extérieur ". Et, en poursuivant plus qu'il ne faut la métaphore familiale, ces frères ennemis de l'île de Camargue auraient aussi des " cousins " ennemis. En petite Camargue, il se dit que la " vraie " Camargue est à l'Ouest du petit Rhône.
Le territoire camarguais, et, avec lui, le sentiment d'appartenance à ce territoire, se dilue lentement dans l'espace au fur et à mesure que l'on s'éloigne de son " centre " (c'est-à-dire du lieu où ses référents identitaires sont les plus prégnants). Ainsi, les Port-Saint-Louisiens (Port-Saint-Louis se situant du côté Est du grand bras du Rhône) se définissent également comme " Camarguais " , ce référent identitaire vient cependant en importance après le sentiment d'être Français, Méditerranéen, Port-Saint-Louisien, Européen et Provençal (Schleyer-Lindenmann & Giovannoni, 2001). Les habitants de cette ville, située à quelques mètres de la " vraie " Camargue et s'affichant comme la " Porte de la Camargue " , tiennent visiblement compte, dans leur définition identitaire, non seulement de leur emplacement spatial, mais aussi de l'histoire de leur ville (essentiellement industrielle et tournée vers le Port Autonome de Marseille) et de sa population (en partie d'origine immigrée, notamment des pays méditerranéens).
Concernant les pratiques socio-économiques, les manières de faire " camarguaises " s'étendent au-delà du delta. On cultive encore le riz au Nord d'Arles, et la bouvine est un référent culturel qui s'étend jusqu'au Nord d'Avignon. D'un côté et de l'autre du grand bras du fleuve, Port-Saint-Louis-du-Rhône et Beauduc abritent des pratiques cabanières revendiquées comme appartenant au patrimoine culturel local, dans le sens où elles sont elles aussi des pratiques du territoire (Nicolas, 2001), au même titre que la chasse, la pêche ou les activités de l'élevage, de la riziculture, du sel ou de la protection de la nature.

Conclusion

Les pratiques évoquées ci-dessus ont toutes la particularité d'engager un rapport direct à la nature, toutes réclament d'arpenter en tous sens les vastes étendues. La matière première de cette identité camarguaise qui recouvre, absorbe et dissout en elle les autres différences d'appartenance, réside en cette " pratique " du territoire. Appropriation effective des ressources ou de l'espace, appropriation symbolique à travers les diverses pratiques associatives ou encore intellectuelle avec l'activité toujours florissante de la littérature et du folklore consacrés à la Camargue, dans tous les cas identité et territoire sont intrinsèquement liés. Lorsque l'avenir de ce territoire ou la question de son aménagement se posent, alors renaît, tel le sphinx de ses cendres, l'identité camarguaise et son corrélat " la Camargue aux Camarguais ". Une identité provisoirement et instrumentalement transcendante qui gomme l'espace de la mobilisation les nombreuses disparités sociales, professionnelles ou culturelles de " l'île ".
L'identité camarguaise est à la fois une et plurielle. Cette identité puise ses racines dans des référents partagés de nature sauvage idéelle et d'insularité mythique.
Le fait que cette " nature sauvage " résulte de plusieurs siècles d'anthropisation et que l'insularité soit toute relative octroie à l'identité camarguaise un caractère fortement performatif.
Au-delà de ces airs de consensus, l'identité camarguaise ou dès lors les identités camarguaises se révèlent aussi pleines d'oppositions. Entre les deux bras du Rhône, agriculteurs, industriels, scientifiques, gestionnaires, propriétaires et prolétaires, Saintois et Saliniers se disputent le titre de " vrais " Camarguais. A l'extérieur des deux bras du Rhône, à Aigues-Mortes, Port-Saint-Louis, voire même dans la périphérie avignonaise, une certaine " camarguité " est aussi revendiquée.
Finalement, le terrain camarguais illustre particulièrement bien le caractère dynamique et sans cesse inventé et ré-inventé des processus identitaires.

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