
Modèle républicain et
discriminations ethniques :
un dilemme français
Jocelyne Streiff-Fénart
Directrice Recherche, Sociologue
Unité de Recherche Migration et Société
Université de Nice-Sophia Antipolis
L
a mise en uvre des mesures gouvernementales visant à contrer les discriminations que connaissent les jeunes issus de limmigration suscite des contradictions. Rompant avec les discours antérieurs sur lintégration des immigrés, lEtat français reconnaît lexistence dinégalités sociales fondées sur les attributions ethniques et raciales, mais refuse toute mesure daction positive envers les groupes ethnicisés et racisés qui en sont victimes en tant que tels. Il est en cela fidèle à lidéal du modèle républicain qui ne veut connaître que des individus-citoyens et refuse par principe dofficialiser lexistence de minorités au sein de la Nation. Lauteur relève les effets paradoxaux que suscite cette dissonance entre le maintien de ce principe dindifférence aux différences et la reconnaissance publique de discriminations ethnico-raciales dans la société française et dans ses institutions.
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Pour comprendre la spécificité des politiques dimmigration en France et leur évolution récente, il faut partir de ce que Walzer (1997) désigne comme lanomalie française : la présence du fait de la différence culturelle (suite aux mouvements migratoires très importants qua connu la France depuis le XIX° siècle) en labsence du concept. Cette anomalie, cest celle qui sest constituée dès la Révolution française autour de ce quon a coutume dappeler le modèle de lassimilation républicaine. Je voudrais montrer comment la crise de ce modèle assimilationiste et les efforts actuels pour surmonter cette crise produisent une nouvelle anomalie : la reconnaissance du fait de la discrimination ethnique en labsence du concept dethnicité.
On oppose souvent la conception française de la Nation basée sur le contrat social et la conception allemande ethnique (Schnapper, 1991). En fait, comme le remarque Weil (1995), le droit de la nationalité française ne repose ni sur un donné ethnique (comme en Allemagne)ni sur un acte volontaire et contractuel (comme aux Etats-Unis), mais sur une « logique du lien sociologique effectif ». Selon cette logique, qui transparaît notamment dans limportance accordée au droit du sol, les immigrés sont supposés devenir pleinement français à la deuxième génération, en acquérant à la fois le statut juridique (la nationalité française) et les normes culturelles de la société française, par la socialisation dans lécole républicaine.
Si lon saccorde à penser (rétrospectivement) que ce modèle dacculturation intégratrice a bien fonctionné avec les vagues dimmigration des périodes antérieures (les Polonais, les Belges, les Italiens), son efficacité pour intégrer les dernières vagues dimmigrants, notamment ceux des anciennes colonies dAfrique du Nord arrivés à partir des années soixante, a été fortement mise en doute. Pour expliquer cette panne ou cette crise du modèle français dintégration, on fait souvent référence à la différence culturelle et religieuse de ces populations ex-colonisées. Cet argument « culturel » apparaît par exemple de façon allusive dans lexposé des motifs de la loi Méhaignerie de 1993 : «
Lorigine géographique de limmigration sétant modifiée, il est un fait que lintégration de cette nouvelle population étrangère sest révélée plus difficile ». La doctrine républicaine de lassimilation qui par principe ne connaît que des individus ne sabstient donc pas, dans les faits, de prendre en compte leur appartenance à des groupes culturels. Cette contradiction a toujours été latente dans le modèle républicain : dans la période de lentre-deux-guerres, Mauco (1937) fondait les conditions sociales et juridiques favorables à lassimilation des étrangers sur une hiérarchisation des ethnies, plaçant au bas de léchelle Africains, Levantins et Asiatiques dont les coutumes, disait-il, étaient « contraires à lorientation de notre civilisation ».
Avec limmigration post-coloniale, la contradiction est à son comble, puisquen même temps que sapplique aux populations provenant des pays du Maghreb le même droit du sol qui transforme les descendants des immigrés en citoyens français, lEtat français met en place toute une série de mesures spécifiques destinées à maintenir ces immigrés et leurs enfants dans leur culture dorigine (émissions de télévision pour les immigrés, cours de langue maternelle pour les enfants dans lécole française, financement de lieux de culte religieux en liaison avec les Etats dorigine), toutes ces mesures étant destinées à préparer le retour des immigrés dans leurs pays. Au début des années quatre-vingt, après léchec de la tentative de retour forcé de limmigration nord-africaine (le million de Stoléru), il devient évident que ces populations resteront en France et y feront souche.
Cest au cours de ces mêmes années que limmigration, sous limpulsion de lextrême droite, se voit constituée en un problème de société et devient un thème majeur du débat politique et des luttes électorales. Face à la montée de lextrême droite et aux bénéfices électoraux que lui procure le thème anti-immigration, la classe politique dans son ensemble va être conduite à construire un discours sur limmigration et à proposer des mesures visant à régler les problèmes quelle est supposée poser à la société française. La droite comme la gauche emboîtent le pas à lextrême droite en faisant de limmigration un problème social au point quun Premier ministre socialiste (Laurent Fabius) ira jusquà dire que lextrême droite « donne de mauvaises réponses à des vraies questions ». Quelles sont ces vraies questions posées par limmigration ?
La droite met plutôt laccent sur les menaces contre lidentité nationale et sur le thème de linsécurité (le lien entre ces deux thèmes trouvant une résonance particulière dans une période marquée par une vague dattentats terroristes). Elle propose des mesures très symboliques visant à restreindre les conditions daccès à la nationalité, notamment la réforme du Code de la Nationalité remplaçant lacquisition automatique (conférée par le jus soli) par une adhésion volontaire (1). Bien que ces mesures naient finalement pas été adoptées, le débat a laissé planer un fort sentiment de méfiance à légard des jeunes de la deuxième génération : implicitement (ou explicitement dans la rhétorique anti-immigration de lextrême droite), ces mesures revenaient à les soupçonner dêtre de faux citoyens, profitant de la nationalité française pour des raisons de commodité sans en partager les valeurs.
La gauche met plus laccent sur des problèmes dintégration sociale, avec la création au début des années 90, dun Secrétariat dEtat à lIntégration (confié symboliquement à un français dorigine africaine, présenté comme un modèle dassimilation), et la création dune institution spécialement chargée de penser la politique dintégration des immigrés : le Haut Conseil à lIntégration. Elle propose des mesures inclusives (visant à mieux intégrer) plutôt quexclusives : notamment le droit de vote des étrangers aux élections locales, mesure proposée par le candidat Mitterand mais qui ne sera jamais mise en uvre.
Mais en dépit de cette opposition idéologique entre des orientations exclusives ou inclusives, la politique migratoire fait lobjet de la part des partis de droite et de gauche de ce que Weil (1995) a appelé un consensus indicible, qui se manifeste à travers le vote unanime de la loi de 1984 par le Parlement (2). Il nempêche que durant toutes les années 80-90, en faisant de la question de limmigration un enjeu des joutes électorales, lensemble de la classe politique a, volontairement ou à son corps défendant, accepté et propagé lidée que la question de limmigration représente un problème central pour la définition de lidentité nationale, ce qui présuppose de façon explicite ou implicite que les immigrés et leurs enfants menacent de rompre le pacte républicain.
En fait la question de lintégration, telle quelle est abordée par les rapports du Haut Conseil (3) traite davantage de la crise de lidéologie de lassimilation que des conditions sociales de lintégration des immigrés. On y trouve beaucoup de considérations sur les spécificités culturelles, familiales, religieuses des immigrés (notamment celles qui sont liées à lislam, comme la polygamie), mais très peu de propositions concrètes pour améliorer les conditions demploi, la mobilité sociale ou pour prévenir le racisme et la discrimination. Même quand légalité des droits est évoquée, cest en référence au danger que représente la diversité culturelle pour la cohésion nationale : « La logique dégalité soppose à ce que linstallation durable sur notre sol de personnes étrangères ou dorigine étrangère soit recherchée et vécue sous le mode de regroupements communautaires, constitués sur une base ethnique ou nationale, et négociant leurs espaces propres et des droits spécifiques » (Haut Conseil à lIntégration, mars 1992, p. 63).
Le problème de lintégration consiste alors à trouver le moyen de préserver la société française contre ce danger du communautarisme. Le Haut Conseil suggère un compromis sous forme de donnant-donnant : tout en accordant aux immigrés le besoin de reconnaissance de la diversité culturelle, il insiste sur les devoirs des immigrants envers leur pays daccueil et leur obligation den respecter les normes sociales, particulièrement en ce qui concerne les pratiques familiales.
Ce discours ambigu qui cherche un moyen terme entre intégration républicaine et multiculturalisme était tout à fait décalé par rapport aux problèmes réels que les enfants des immigrés rencontraient au cours de ces mêmes années, notamment les problèmes déchec scolaire et de chômage. À lécole, les enfants des immigrés ont des niveaux nettement inférieurs à la moyenne nationale, ils redoublent plus et plus précocement, sont sur-représentés dans les filières techniques courtes et sous-représentés dans lenseignement supérieur. Ces caractéristiques ne les distinguent guère, il est vrai, de leurs condisciples français de condition sociale identique, mais leur insertion professionnelle témoigne en revanche de difficultés spécifiques. Les études récentes montrent que, à diplôme équivalent, les jeunes gens dorigine algérienne sont beaucoup plus chômeurs que les autres et ont plus souvent des emplois précaires, à durée déterminée (Cf. Tribalat, 1995). Elles montrent aussi que pour les jeunes en provenance du Maghreb qui ont franchi les obstacles et accédé aux niveaux déducation supérieure, linégalité persiste, laissant supposer des pratiques discriminatoires à lembauche (Frickey, Primon, & Marchal, 2001)
Au cours des dernières années, le fossé entre la rhétorique de lintégration et la réalité de la marginalisation sociale est devenu évident et pour la première fois en France, la question des discriminations raciales et ethniques est apparue comme un problème social demandant des mesures politiques spécifiques.
En 1998, le Haut Conseil à lIntégration remet un rapport qui établit la réalité des discriminations raciales en vigueur dans le logement, lemploi, les loisirs et propose la création dune instance du type de la Commission pour légalité raciale britannique (Haut Conseil à lIntégration, 1998). Dans la foulée, Martine Aubry, Ministre de lemploi et de la solidarité, confie à Jean-Michel Bellorgey, Conseiller dEtat, le soin de préparer un rapport sur « les moyens permettant de lutter efficacement contre les discriminations liées à la nationalité, réelle ou supposée, aux origines ethniques ou aux comportements religieux ».
Quelques mois plus tard, la Ministre organise une série de consultations et de tables rondes au cours desquelles elle présente officiellement le changement de conception qui fait passer dune problématique de lintégration à une problématique de la discrimination : «
en octobre dernier, jai présenté au conseil des Ministres les orientations de ce que lon appelle encore la politique dintégration. À vrai dire, il faudra sans doute réfléchir à un autre concept : aujourdhui, la question est moins celle de lintégration (car les personnes dont nous parlons sont intégrées culturellement depuis longtemps) que celle de la lutte contre les discriminations et de légalité des droits » (4). « Dailleurs, je ne suis pas sûre que le problème fondamental dont nous ayons à parler ensemble soit celui de lintégration [
] La difficulté principale rencontrée par ces jeunes que vous représentez, cest linsertion économique et sociale, cest la reconnaissance dune place dans la société [
] Ce sentiment dappartenance se fonde sur légalité des chances et des droits. Or, dans notre pays, ce principe républicain dégalité est trop souvent bafoué » (5).
En Mai 2000, la même Ministre présente aux médias les mesures spécifiques contre le racisme et la discrimination : la création dune Commission pour lAccès à la Citoyenneté, qui a pour objectif d « aider les jeunes issus de limmigration à trouver un emploi, une place dans la société, et à lutter contre les discriminations quils rencontrent dans lemploi, le logement et le loisir » ; la création dun Groupe dEtude sur la Discrimination et dun numéro vert à la disposition des victimes des discriminations. La rupture avec lancienne conception de lintégration est alors pleinement consommée : «La première étape passait par la reconnaissance de lexistence de ces discriminations raciales. Reconnaissons-le, le mot était tabou il y a encore quelques années encore [
] Aujourdhui nous savons bien que les difficultés que rencontrent les jeunes (et les moins jeunes) en raison de la couleur de leur peau, de la consonance étrangère de leur nom ou de leur quartier dorigine ne tiennent plus à je ne sais quel défaut dintégration mais bel et bien à des blocages existants au sein de la société française » (6).
Il sagit là dun changement radical dans la représentation publique du problème de limmigration. Le processus de recadrage dune problématique de lintégration à une problématique de la discrimination, change en effet la définition même de ce qui faisait de limmigration post-coloniale un problème : non plus lincompatibilité culturelle, à charge du minoritaire, mais lintolérance raciste, à charge du majoritaire. Politiquement linflexion mise désormais sur les droits des immigrés et de leurs enfants en tant que victimes de la discrimination, plutôt que sur les devoirs quil leur incombe de respecter en tant quétranger (7), introduit une rupture radicale avec le mode de pensée de lextrême droite qui a polarisé pendant des décennies le débat politique sur limmigration en France (8).
Deuxièmement, ce changement revient à affronter un sujet tabou dans la société française : celui de la pertinence des attributions de race et dethnicité dans les classements sociaux. Or, à partir du moment où lon admet la nécessité de garantir laccès à légalité de droit à des individus qui ont la nationalité française, on reconnaît du même coup que la société française sest ethnicisée : cest-à-dire quelle ne traite plus simplement les autres différemment sur la base de leur statut juridique détrangers, mais sur la base de laltérité quon leur attribue en fonction de leur appartenance ethnique supposée. Et qui plus est, cest dans les institutions mêmes chargées de mettre en uvre le modèle républicain, lécole, la police, la justice, que se manifeste cette ethnicisation, comme le reconnaît le Haut Conseil à lIntégration dans son rapport de 98. Il est temps, disent les auteurs de « rompre la loi du silence face à une évolution de nature à saper les fondements mêmes de modèle français dintégration ».
Ce changement radical de politique à légard de limmigration ne doit pas toutefois être compris comme une rupture avec le modèle républicain basé sur lengagement de lindividu dans la communauté des citoyens, mais au contraire comme une tentative de le préserver contre le modèle concurrent du communautarisme anglo-saxon qui continue à être vu comme contraire à lesprit français.
En donnant aux jeunes issus de limmigration les moyens de lutter contre les inégalités et le racisme, la nouvelle politique vise à restaurer la confiance envers lEtat-Nation, qui est la condition préalable pour quils se définissent eux-mêmes comme individus-citoyens plutôt que comme membres dun groupe minoritaire. De laveu même de la Ministre, lun des objectifs de la nouvelle politique anti-discrimination est de prévenir les menaces de revendications communautaristes qui feraient de lethnicité une base pour laction collective, cest-à-dire déviter la formation de minorités ethniques : «Je refuse une organisation communautariste de la société. Jai toujours répété que les expériences étrangères, et notamment anglo-saxonnes, ne pouvaient être importées telles quelles en France. Mais si nous ne sommes pas capables de réagir, ces demandes deviendront plus pressantes » (9).
Il faut noter que ce rejet idéologique du communautarisme nempêche pas dans la réalité une gestion ethnique des problèmes sociaux : depuis quelques années il est devenu habituel de confier la tâche de pacification sociale dans les banlieues ou dans les transports publics à des personnes engagées sur la base de leur identité ethnique (grands frères, médiateurs, femmes relais). Mais on aurait tort de voir dans ce communautarisme pragmatique linfluence des expériences étrangères anglo-saxonnes qui désignent dans le vocabulaire français le modèle honni du multiculturalisme. Comme le souligne Amselle (1996 ; cf. aussi Poutignat & Streiff-Fénart, 1998) la doctrine assimilationiste française a toujours su ménager une gestion la pragmatique de la différence culturelle, comme en témoignent la visée indigéniste des Bureaux arabes dans lAlgérie coloniale, ou les mesures de promotion des cultures dorigine des immigrés en vigueur dans les années 70.
Ce nest donc pas tant dans le traitement de fait des différences ethno-culturelles que se situe le changement, que dans la place quon accorde à ces différences dans la formulation du problème de limmigration. En fait cest tout le culturalisme diffus qui imprégnait le discours sur lintégration (10) qui se trouve abandonné quasiment du jour au lendemain et avec lui les catégories ethniquement référencées (communauté turque, populations africaines, familles maghrébines), qui peuplaient les rapports du Haut Conseil.
La re-spécification du problème en termes de discrimination plutôt quen termes dintégration amène ainsi non seulement à redéfinir les dispositifs daction, mais à construire les catégories de personnes auxquelles ils sadressent, cest-à-dire à identifier, catégoriser et nommer les victimes des discriminations.
Le phénomène remarquable dans ce processus didentification des victimes est labsence de stabilité des désignations et leur extrême variabilité selon quelles émergent dans le registre de la croisade morale (la dénonciation du racisme et la mobilisation pour la lutte anti-raciste) ou de laction réformatrice. Dans le premier registre, les catégories sont explicitement dordre ethnico-racial : les termes racial, couleur de la peau, arabe, gitan, noir, asiatique, personnes de couleur, figurent dans les discours de Martine Aubry du 18 mars et du 16 mai 2000. Ces termes sont souvent rapportés sous la forme dun énoncé indirect (parfois souligné dans le texte écrit du discours par lusage de guillemets), mais leur usage sert aussi à marquer limportance de la croisade entreprise et la volonté daffronter sans tabou la réalité (« Reconnaissons-le, le mot (race) était tabou » ; « en clair, celui des personnes de couleur »). Par contre, lorsquil sagit de constituer des catégories dayant droits de la lutte anti-discriminations, cest lévitement systématique de toute désignation spécifique qui est de règle.
Le texte de la circulaire du 2 mai 2000 relative à laccès à la citoyenneté et la lutte contre les discriminations est à cet égard instructif : les populations cibles des mesures anti-discriminations sont dabord désignées par la catégorie générique « les jeunes », puis dans le paragraphe suivant précisées sous la forme « ces jeunes, souvent issus de limmigration », pour être spécifiées dans le paragraphe énumérant les mesures préconisées par le Premier Ministre par la formule « jeunes des quartiers » et enfin, lorsquil sagit den appeler au devoir dimpartialité des institutions, par une allusion à lorigine des usagers. Le caractère ethnique et racial de ces discriminations nest rendu transparent que dans lannexe qui précise la mise en uvre des modalités dapplication, par lindication que la lutte quil sagit de mener est une lutte contre le racisme, la xénophobie et lantisémitisme. On trouve là un cas typique de ce que Poiret (1999) a adéquatement appelé le « jeu de bonneteau de lethnicité », ce montré/caché dans lequel lethnicité ou la race ne sont jamais explicitement désignées, mais toujours disponibles comme ressources dinterprétation.
Dans la mise en uvre des mesures anti-discriminations, ce jeu de bonneteau consiste en un ensemble de procédés discursifs, orientés par la double nécessité de ne pas nommer la race et lethnicité tout en aiguillant les agents chargés de la mise en uvre des mesures vers la bonne interprétation. Il procède par allusions, euphémisation, association dattributs ou de propriétés sociales ou usage de la périphrase comme dans cette formule extraite de lintervention de J. P. Chevènement aux Assises nationales de la citoyenneté (cité par Simon, 2000) : « jeunes issus des quartiers populaires, notamment ceux nés des dernières vagues dimmigration » (tout le monde aura compris dorigine maghrébine ou africaine).
A la limite, lévitement des désignations raciales et ethniques dans les discours officiels, peut conduire à faire de la discrimination elle-même un attribut essentiel des personnes, comme on peut le voir dans cette description tout à fait officielle de la population concernée par les mesures spécifiques pour favoriser lemploi des jeunes défavorisés : « Jeunes de moins de 25 ans, de faible qualification, rencontrant des problèmes dinsertion professionnelle et pouvant souffrir de discriminations » (11).
Une conséquence paradoxale de la politique anti-discriminations à la française peut être alors que pour éviter denfermer les individus dans des groupes ethniques, elle les enferme dans une identité de personnes stigmatisées, leur propension à être discriminés devenant en quelque sorte lattribut qui les définit comme groupe social.
Ces paradoxes et ces effets pervers sont sans doute le prix à payer pour éviter les risques symétriques de ce que Steele (1999) a appelé the price of préférence : linstitution, sous couvert daffirmative action, dune ingénierie sociale qui classe les individus selon leur race, et les enferme dans des catégories de défavorisés sur la base de la couleur de leur peau.
Orientée par le souci de ne pas essentialiser des groupes raciaux ou favoriser la constitution de minorités ethniques, la nouvelle politique reste en ce sens fidèle à la doctrine énoncée par le député Clermont-Tonnerre à lassemblée législative de 1791 : « Il faut tout refuser aux Juifs comme Nation, et tout leur accorder comme individus ». Le nouveau dispositif de lutte contre les discriminations traduit la prise de conscience dun hiatus entre lexigence contenue dans la première partie de la proposition et les efforts consentis pour satisfaire à la deuxième. Mais on voit mal comment ce décalage pourrait se combler en faisant léconomie dune action positive, en dépit des affirmations réitérées du refus dappliquer en France ce type daction qui continue à être fortement stigmatisée comme contraire à lidéal du modèle républicain (12). Que cette action positive se dissimule dans des dispositifs daction territorialisés (ZUP, zones franches et autres quartiers sensibles peuplés massivement par les immigrés) permet certes à lEtat français déviter de reprendre à son compte les attributions de race et dethnicité dont il reconnaît par ailleurs quelles sont au fondement dinégalités sociales, mais le simple fait de cette reconnaissance risque dentraîner des évolutions plus importantes que celles qui sont officiellement souhaitées. De ce point de vue, la mobilisation récente dun Collectif Egalité réclamant une meilleure représentation des minorités visibles dans les médias (et surtout le bon accueil que leur a réservé la Ministre de la Communication, cf. Clément, 2000) représente peut-être un pas supplémentaire dans la formation de ce quon peut caractériser, pour paraphraser Myrdal (1944) (13), comme un dilemme français : la dissonance entre la reconnaissance publique de discriminations ethnico-raciales dans la société française et dans ses institutions, et le credo en un modèle républicain dont les principes universalistes et laïques suffiraient à eux seuls à assurer légalité entre des individus-citoyens racialement et ethniquement transparents.