
Feyerabend,
pour et contre le relativisme
Jean-Luc Gautero
Maître de conférences en Philosophie des sciences
Université de Nice-Sophia Antipolis
D
e nombreux auteurs considèrent le relativisme comme une menace. En étudiant lune de leurs cibles récentes, le philosophe des sciences Paul Feyerabend, dont lattitude par rapport au relativisme est dailleurs ambiguë, on sefforcera de préciser ce que recouvre ce mot : relativisme.
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Feyerabend
et le spectre du relativisme
Un spectre hante le monde intellectuel, le spectre du relativisme. La plus récente tentative de conjuration en a été laffaire Sokal, du nom de ce physicien new-yorkais qui fit paraître au printemps 1996, dans une revue détudes culturelles du nom de Social Text, un article dépourvu dargumentation mais non de citations et daffirmations dogmatiquement tranchées, puis révéla quil sagissait dune parodie visant à «dénoncer le relativisme post-moderne pour lequel lobjectivité est une simple convention sociale», ainsi que lindique la quatrième de couverture de louvrage quil rédigea ensuite avec un autre physicien, Jean Bricmont (1). Si la méthode était originale, la dénonciation ne létait pas : en 1995, un biologiste, Paul Gross, et un mathématicien, Norman Levitt, avaient organisé dans la même intention un grand colloque à New York (2) ; en 1993, cest à Paris, à la Sorbonne, que sétait pareillement tenu un colloque destiné à lutter contre le relativisme, à linitiative cette fois du sociologue Raymond Boudon et du philosophe Maurice Clavelin (3). On arrête là lhistorique : il pourrait nous mener loin, puisque déjà au cinquième siècle avant notre ère, Platon essayait de régler son compte au relativisme de Protagoras, pour qui « lhomme est la mesure de toutes choses ». Sil y a toujours des chasseurs de relativistes, cest sans doute quils ont toujours du gibier : mieux vaut donc sintéresser aux relativistes contemporains, ne serait-ce que pour constater quils sont très largement des créations de leurs adversaires, de même que les sorcières pour la plupart nexistèrent (en tant que sorcières) que du fait des chasseurs de sorcières.
Lune des cibles tant de Bricmont et Sokal que de Gross et Levitt ou de Boudon et Clavelin est le philosophe des sciences dorigine autrichienne Paul Feyerabend (1924-1994). Feyerabend serait sans doute resté ignoré du grand public sil navait fait paraître en 1975 un ouvrage, Against Method, au contenu plus provocateur encore que son titre : dire quil ny a pas de méthode scientifique universelle risque peut-être de scandaliser les épistémologues (même si Popper avait lhabitude de commencer ainsi ses cours, avant denseigner cette méthode inexistante), mais ne sera sans doute pas perçu comme une agression par les amis des sciences. Ajouter que « la science est beaucoup plus proche du mythe quune philosophie scientifique nest prête à ladmettre », et déplorer que lon ne permette pas « jusquà nouvel ordre dexiger que ses enfants apprennent à lécole la magie plutôt que la science » (4) devait choquer beaucoup plus, et choqua en effet : doù la notoriété de Feyerabend.
À loccasion, Feyerabend lui-même sexprime très durement à légard du relativisme ; ainsi affirme-t-il dans son autobiographie : « En tout cas, lobjectivisme et le relativisme ne sont pas seulement intenables en tant que philosophies, ce sont de mauvais guides pour une collaboration culturelle féconde » (Feyerabend, 1996a, p. 193) (5). Il parle dailleurs de son « prétendu relativisme » ou plutôt le personnage désigné par la lettre B dun de ses Dialogues sur la connaissance en parle ; mais il est difficile de ne pas reconnaître en B Paul Feyerabend lui-même quand il ajoute après quelques répliques : «Depuis que jai écrit Adieu la Raison. [
] Ces auteurs, qui se sont fait une idée cohérente sur ce qui me poussait, sadressent au Paul Feyerabend de 1975 ou de 1978, ou, au plus tard, à celui de 1987» (Feyerabend, 1996b, p.250). On pourrait, à la lecture de cette dernière affirmation, soutenir que ceux qui attaquent le relativisme de Feyerabend ont en partie raison, de son propre aveu : simplement, ils attaquent une position quil avait en 1975, et peut-être même jusquen 1987, avant de changer dopinion et de la condamner à la fin de sa vie. Pourtant, dans le même Dialogue sur la Connaissance, B précise : « Alors que javoue être un relativiste fervent en un certain sens, je ne suis certainement pas un relativiste dans dautres » (Feyerabend, 1996b, p.250). Il est donc relativiste (en un certain sens) alors même quil a cessé de lêtre. Ajoutons que dans son autobiographie, après avoir condamné le relativisme dans les termes que lon vient de citer (mais aussi, notons-le, lobjectivisme, qui est généralement la position sur laquelle on sappuie pour sopposer au relativisme), Feyerabend précise : « Certains de mes écrits antérieurs disaient précisément cela mais il me fallut longtemps pour en prendre conscience » (Feyerabend, 1996a, p.193) (6). Ainsi, même quand il était relativiste, il était déjà, quoique de manière inconsciente, en rupture avec le relativisme.
Il faut quune société soit ouverte ou fermée
Le relativisme en effet nest pas un concept unique, bien défini : dans « Notes sur le relativisme » (Feyerabend, 1989, p.27 à 107), Feyerabend en passe en revue treize approches différentes, avant den donner encore deux autres visions, celles de Popper et de Putnam. Il serait un peu long de les étudier toutes, on risquerait dailleurs alors de se contenter de paraphraser les « Notes » de Feyerabend ; on va plutôt partir de la caractérisation quil donne du relativisme quil rejette (quand il le rejette) : «lidée selon laquelle les cultures sont des entités plus ou moins fermées avec leurs propres normes et procédures, quelles ont une valeur intrinsèque et quelles ne devraient pas subir dinterférences» (Feyerabend, 1996a, p.191-192) (7). Cest à première vue une définition peu originale, proche par exemple de celle que donnent Bricmont et Sokal dans leurs Impostures Intellectuelles : « Grosso modo, nous entendons par relativisme toute philosophie qui prétend que la validité dune affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social » (Bricmont et Sokal, 1997, p.53) ; la différence la plus nette est dans la référence à lindividu, mais je ne connais personne qui fasse dépendre la validité dune affirmation de celui qui lénonce, en dehors de Protagoras quand ses propos sont interprétés avec malveillance par Platon (Feyerabend, 1989, p.56-60) ou par Aristote (Feyerabend, 1989, p.99, n. 50). Il pourrait donc sembler que, pour autant que lon traite dun relativisme réellement existant, rien ne sépare ces deux définitions, celle de Feyerabend dune part et celle de Bricmont et Sokal de lautre. Leur cur est en effet le même, mais Feyerabend ne se limite pas à ce socle commun ; ce quil dit aussi, et sur quoi il convient dinsister, car cest ce quil rejette, cest que pour le relativisme, les cultures sont des entités plus ou moins fermées, qui ont intrinsèquement de la valeur et avec lesquelles il ne faudrait pas interférer : il serait alors radicalement impossible à tout individu issu dune culture de se prononcer sur les traditions dune autre, qui lui seraient à jamais étrangères. Une telle vision relativiste, qui pose la culture comme absolu, est essentialiste, fermée, statique ; celle de Feyerabend est dynamique et ouverte on pourrait y voir une influence de Popper, dont Feyerabend a été lélève et a traduit en allemand La Société Ouverte et ses Ennemis ; mais Popper a une conception assez fermée de la société ouverte, que Feyerabend dailleurs lui reproche assez souvent : par exemple dans une lettre à Lakatos du 21 février 1971 (où il oppose Popper à John Stuart Mill) : « Latmosphère est si entièrement différente. Dans le cas de Karl : suffisance, rationalisme rigide et constipation ; dans celui de John Stuart : ouverture, charme, élégance » (8).
Cest sans doute par réaction à cette étroitesse desprit de Popper, à cette conception suffisante et rigide, en un mot fermée, de louverture, que Feyerabend a pu défendre un temps certaines des thèses du relativisme quil finit par rejeter. Parce que de manière abstraite et sans connaissance réelle, Popper rejette toutes les cultures non-occidentales du côté des sociétés fermées, engluées dans les superstitions et la tradition, qui nont donc quasiment rien à nous apporter puisque nous avons la bonne méthode de recherche de la Vérité et de gestion de la société, de manière tout aussi abstraite, Feyerabend a valorisé toutes les cultures et toutes les traditions : « Les sociétés démocratiques doivent donner à toutes les traditions des droits égaux, et pas seulement des chances égales » (Feyerabend, 1989, p.52). Cest la troisième approche des « Notes sur le relativisme », dont on peut considérer que Feyerabend la reprend alors à son compte, puisquil la présente comme une amélioration des deux premières. Toutefois, quand on rentre dans le détail de son texte, on voit que déjà, implicitement, sans donc peut-être en effet en avoir conscience, ainsi quil le dit plus tard, il prend ses distances avec cette position relativiste, quen quelque sorte il la relativise : car les deuxième et troisième approches, précise-t-il, « ne constituent pas des exigences absolues [
] elles sont ouvertes à des modifications et à des exceptions » (Feyerabend, 1989, p.53).
De même, Feyerabend a pu sembler exprimer lidée suivant laquelle les cultures sont des entités plus ou moins fermées (et croire quil lexprimait), en écrivant, par exemple : « Le relativisme se passe de cette ignorance et de cette malhonnêteté. Il affirme que ce qui est bon pour une culture peut ne pas lêtre pour une autre (ce qui est bon pour moi peut ne pas lêtre pour vous) », attribuant lignorance et la malhonnêteté aux « philosophes critiques» qui «admettent que les enseignants, représentants de la science et du rationalisme, puissent se tromper et que les élèves, représentants dune culture indigène [
] puissent avoir quelque chose de meilleur à offrir » (Feyerabend, 1989, p.103). On pourrait croire à une lecture trop rapide quune telle conception exclut en effet toute possibilité déchange interculturel, et conçoit donc les cultures comme essentiellement fermées : car à première vue, ces «philosophes critiques» que stigmatise Feyerabend paraissent assez ouverts, et les attaquer semble attaquer même lidée déchanges interculturels. Mais Feyerabend nous précise bien vite que pour eux ce ne sont pas tous les représentants dune culture indigène qui peuvent « avoir quelque chose de meilleur à offrir » (Feyerabend, 1989, p.103), mais seulement ceux qui sont «en passe dadopter les manières occidentales ». Ce dont il dénonce ici le caractère trompeur, ce nest donc pas tant léchange interculturel quune conception de celui-ci, qui réduit « le contact humain à léchange verbal et léchange verbal au débat, réduisant encore celui-ci à la recherche des erreurs logiques quil peut y avoir dans des énoncés clairement formulés » (Feyerabend, 1989, p.103), un échange qui se déroule suivant des modalités fixées par la civilisation occidentale (elle sait lessentiel, les autres ne sont que des élèves), un échange qui se coule dans le cadre dune logique formelle abstraite prétendument universelle et réellement insuffisante pour traiter des problèmes pratiques humainement importants (il ny a pas encore de système logique qui fasse lunanimité parmi les logiciens eux-mêmes pour traiter, par exemple, de la croyance, de la contingence, de lécoulement du temps
). Feyerabend ne tarde dailleurs pas à ajouter : « Lopportunisme est étroitement lié au relativisme ; il admet quune culture étrangère peut avoir des choses dignes dêtre assimilées, prend ce qui peut être utile et laisse tomber le reste [
] Largumentation joue un rôle important dans toutes les formes déchange culturel » (Feyerabend, 1989, p.104). Il ne soppose donc pas à largumentation en tant que telle, mais à «une forme particulière et standardisée dargumentation qui non seulement néglige, mais encore rejette explicitement les éléments personnels » (Feyerabend, 1989, p.104). Là, donc, quoiquil puisse en dire ultérieurement, il est clairement très éloigné, trop éloigné pour que cet éloignement soit inconscient, de la position relativiste quil définit et rejette dans ses derniers écrits. Il est vrai que ces notes datent de 1987, moment le plus tardif, à en croire B, de sa période relativiste, celui donc où ce relativisme est le plus atténué. Il pourrait sexprimer plus nettement dans Contre la méthode, mais, centré sur les problèmes de la science, cet ouvrage traite assez peu des relations interculturelles ; ou, très vraisemblablement, dans Science in a Free Society, mais Feyerabend a trouvé ce livre tellement mauvais quil en a interdit toute réédition : il est donc très difficile de le consulter.
Peut-être cependant le dernier Feyerabend trouverait-il encore à redire dans ces textes de 1987 et dans linterprétation que l'on en donne : parler de relations interculturelles, nest-ce pas encore considérer les cultures comme des entités, qui certes ne sont pas complètement fermées, mais qui ne sont pas non plus complètement ouvertes, qui sont nettement séparées les unes des autres ? Pas nécessairement : car il nest pas nécessaire que la différence entre deux cultures soit nettement tranchée pour que lon puisse, par une convention commode, les distinguer lune de lautre, de même que lon peut, dans une perspective darwinienne, dire que du point de vue de lévolution, il nexiste pas de frontière nette entre les humains et les singes, et trouver cependant défendable, dans un but de classification scientifique comme dailleurs dun point de vue légal, de faire aujourdhui une distinction entre les uns et les autres.
Peut-être donc Feyerabend aurait-il été daccord avec Bricmont et Sokal pour rejeter un relativisme pour lequel la validité dune affirmation dépend dun groupe social, voyant dans lexpression groupe social quelque chose de trop figé à son goût, quelque chose qui enferme les individus du groupe dans un point de vue donné. Mais si lon dit que la validité dune affirmation est relative au point de vue collectif porté sur la réalité, en laissant volontairement floues les frontières sociales, géographiques et temporelles de ce que lon entend par « collectif » afin de ne pas les figer, alors toutes les objections que lon vient au nom de Feyerabend de développer à lencontre du relativisme tombent ; une telle affirmation nest plus pour lui du relativisme. Cen est toujours pour Bricmont et Sokal, qui nous expliquent ailleurs que : « Pour le relativiste, il nexiste simplement pas de réponse unique ; cela vaut pour les controverses résolues autant que pour les controverses ouvertes. Par contre, les scientifiques qui cherchent la bonne solution ne sont pas relativistes, presque par définition » (Bricmont et Sokal, 1997, p.93). Doù, presque, une nouvelle définition du relativisme, plus large, qui inclut Feyerabend alors même quil rejette le relativisme : si lon ne croit pas à lexistence de la bonne solution, unique, indépendante du contexte, alors on est relativiste. Ne pas être relativiste, ce serait en ce cas croire à lexistence du point de vue de Dieu, dun point de vue absolu, et à la possibilité datteindre ce point de vue, pour peu que lon suive les bons guides (occidentaux), que lon adopte la bonne méthode.
Nous en revenons ainsi plus nettement au relativisme cognitif celui qui semble naturellement du domaine de la philosophie des sciences dont nous a en apparence éloigné Feyerabend en parlant de louverture et de la fermeture des cultures, et de leur plus ou moins grande valeur. Est-ce la conséquence dune erreur, de notre part, ou de sa part, comme lestiment Bricmont et Sokal : « Le problème, cest quil ne fait pas de distinction nette entre jugements de faits et jugements de valeur » (Bricmont et Sokal, 1997, p.82) ? Lerreur semble au contraire se trouver chez eux. On ne contestera pas quil y a une différence entre jugements de faits et jugements de valeur, mais bien plutôt que celle-ci soit une différence nette. Cest que si certes le passage de lêtre (ou de la connaissance de lêtre) au devoir être na rien dautomatique, les deux sont cependant liés : dans une culture qui considère que la prospérité des récoltes dépend de la volonté dun Dieu qui exige quon lui sacrifie régulièrement de jeunes vierges, il peut être moralement permis de sinterroger sur la pertinence de tels sacrifices. Dans une culture qui considère que cette prospérité dépend du climat et de la fertilité des sols, quil sagit là de phénomènes physiques et biologiques qui ne dépendent daucune volonté supra-humaine, aucune question nest plus possible, ces sacrifices apparaîtront comme des meurtres et devront être empêchés.
La richesse du monde
La question du relativisme est donc à la fois, indissociablement, une question déthique et une question dontologie ; ce quexprimait un jour sur les antennes de France-Culture lun des défenseurs de la pensée unique : « Si la pensée est unique, cest que la réalité est unique ». Doù le reproche traditionnellement fait aux relativistes : « Vous niez lexistence de la réalité ! » (Il faudrait bien plutôt leur reprocher de nier son unicité, mais qui veut noyer son chien nen est pas à une erreur de logique près pour prouver quil a la rage). On va voir maintenant que Feyerabend ne nie ni lexistence, ni lunicité de la réalité.
Le plus difficile me paraît être de montrer que Feyerabend ne nie pas lexistence de la réalité, car jai du mal je lavoue à comprendre comment une telle dénégation serait possible (9). Ce serait bien plutôt à ceux qui affirment que tel ou tel nie lexistence de la réalité de fournir les citations qui leur permettent de le soutenir. Notons seulement que le dernier ouvrage, inachevé, de Feyerabend souvre sur les mots : «Le monde que nous habitons est foisonnant» (10), ce qui semble bien indiquer que ce monde existe. Bien plus, il offre de la résistance, on ne peut en faire nimporte quoi ; il nexiste donc pas seulement au titre de pur produit de notre imagination, même collective, et on ne peut tenir avec succès nimporte quel discours sur lui (11) : on ne peut donc dire nimporte quoi, et Feyerabend nest pas relativiste au sens péjoratif que les absolutistes donnent à ce mot.
Mais ce monde est-il unique ? Certains auteurs nient, au moins verbalement, cette unicité : pour Kuhn, une révolution scientifique constitue le passage dun monde à un autre. À linterpréter strictement, il y aurait donc, lorsquune telle révolution se produit, deux mondes différents : lancien, dans lequel vivent encore les tenants de lancien paradigme, et le nouveau, où vivent les tenants du nouveau paradigme (savoir si une telle interprétation est justifiée nest pas ici le propos). Or cette multiplicité des mondes est étroitement liée chez lui à la question de lincommensurabilité des paradigmes, qui se retrouve chez Feyerabend (Feyerabend, 1979, ch. 17). On serait donc tenté dattribuer aussi à Feyerabend cette idée de la non-unicité du monde. On peut même, en isolant des citations, la retrouver explicitement chez lui. La dernière phrase dun de ses articles commence en effet par : «(Le monde) fut un jour plein de Dieux ; cest maintenant un terne monde matériel » (12). Ce serait le fruit dune lecture beaucoup trop rapide. Quand, à propos de lincommensurabilité, il critique la vision traditionnelle du progrès scientifique qui voit les diverses théories qui se succèdent comme des ensembles de plus en plus larges, il lui oppose une autre image (Feyerabend, 1979, p.194) :

Deux théories, deux visions du monde, ne sont donc pas incommensurables parce quelles traitent de deux réalités différentes : elles ne pourraient alors se recouper, même sur un domaine de très petite dimension ; mais parce quelles traitent de deux parties différentes dune même réalité (quoique pas entièrement différentes : il y a des activités communes à tous les êtres humains de toutes les cultures (13), qui font que toutes les visions du monde humaines doivent se recouper), mais cette réalité est beaucoup plus vaste que chacune des visions que lon en a, elle est « foisonnante au-delà de notre imagination la plus débridée » (14), elle est un « Etre aux multiples facettes » (15) : ce qui a changé entre lépoque de la Grèce Antique et la nôtre, ce nest peut-être pas tant la réalité que la partie de la réalité à laquelle lhumanité sintéresse (ceci dit très rapidement, car lhumanité à lépoque de la Grèce Antique ne se limitait pas aux Grecs, pas plus quelle ne se limite aujourdhui aux Occidentaux) : les Dieux Grecs rendaient bien compte de la partie de la réalité à laquelle les Grecs Antiques sintéressaient, et en ce sens, ils étaient réels, mais ils sont apparus de plus en plus irréels au fur et à mesure que lon en est venu à sintéresser à dautres éléments de cette réalité, au fur et à mesure aussi que la réalité a changé.
Car la réalité a changé elle aussi : où étaient les accélérateurs de particule du temps de la Grèce Antique, et les ordinateurs, les machines à café et les imprimés ? Ceux qui hurlent avec indignation au relativisme (ou parfois à lidéalisme) quand on leur dit que la connaissance que lon a du monde change ce monde ne font que manifester leur dualisme, ils considèrent les êtres humains comme de purs esprits extérieurs au monde matériel et la connaissance comme un processus qui se passe dans un mystérieux monde spirituel. Mais dans une perspective matérialiste, la connaissance nest rien dautre (et cest déjà beaucoup) quune « interaction compliquée entre un matériau inconnu et relativement labile et des chercheurs qui affectent et sont affectés et changés par ce matériau qui est après tout celui à partir duquel ils ont été formés » (16) : dire que ce matériau est inconnu, ce nest pas bien sûr dire quil est à tout jamais inconnaissable, sans quoi il ny aurait pas de recherche, mais quon nen aura vraisemblablement jamais une connaissance parfaite, même si au cours du temps on peut toujours apprendre à mieux le connaître, que ce soit en approfondissant lun de ses aspects ou en examinant ses autres aspects (on peut aussi cesser dapprendre, en décidant quil ny a quun aspect et quon le connaît parfaitement, ou presque) ; dire quil est relativement labile, ce nest pas dire quon peut en faire nimporte quoi, mais quil y a diverses façons fructueuses de le traiter. Cest aussi insister sur laspect actif, pratique, matériel, et non contemplatif de la connaissance.
Par-delà la multitude de ses approches, on la vu grâce à létude de Feyerabend, le relativisme peut ainsi fondamentalement se concevoir de deux façons : ce peut être une position absurde qui consiste à affirmer que tout est également vrai, ou, à peine moins absurde, quabsolument rien nest absolu, que tout jugement, éthique, politique, social ou cognitif, dépend de la culture dans laquelle il se situe : on pose ainsi les cultures comme absolues. Cest ce relativisme que rejette Feyerabend, non pas en raison de son incohérence, mais en raison du danger quil présente : il aboutit à une balkanisation de lespèce humaine, une acceptation, au nom du respect des cultures, de tout et nimporte quoi : les nazis en Allemagne exterminent les juifs ? Cest leur culture, nous navons rien à dire. Mais à ce relativisme absolu soppose le plus souvent un objectivisme absolu, beaucoup plus répandu parce que cohérent, mais tout aussi dangereux : confondant laffirmation raisonnable de lexistence autonome des objets du monde physique, dun monde physique un, où vivent tous les êtres humains, avec la simplicité de ce monde, il soutient quil ny a quune conception possible des objets, que tout problème peut se résoudre aussi simplement quune équation du premier degré (qui a une solution unique obtenue par une technique de résolution bien définie). Dès lors, tous ceux qui ne voient pas le monde comme lobjectiviste sont nécessairement dans lerreur, et il considère comme un devoir, pour leur bien, de les ramener à son approche de la vérité (ce qui justifie toutes les interventions, tous les colonialismes). Il dénonce comme relativistes tous ceux qui, à lexemple de Feyerabend, prennent en compte la richesse et la complexité du monde : ce deuxième relativisme, qui évite les écueils tant du premier relativisme que de lobjectivisme absolu, est pourtant plus fécond, ouvrant la voie à la possibilité de connaissances nouvelles et variées.