N°1




• Les plus du dossier : Toxicomanie

Les textes que nous vous proposons ici sont les actes "in extenso" de la conférence-débat du 21 juin 2002.

(308ko pdf)

Mission Sida Toxicomanies et Prévention des Conduites à Risques

Conférence débat du 21 juin 2002 à la Maison des Associations
« Politiques locales et Santé Publique : Le cas de la toxicomanie »

Pierre Toubiana :

Si vous le voulez bien, nous allons commencer cette 5ème conférence-débat. Je dois tout d’abord excuser madame Françoise GAUNET-ESCARRAS, Adjointe au Maire chargée des questions de Santé, de Sida, et de Toxicomanies, qui ne pourra nous rejoindre qu’en fin de matinée.

Merci à tous d’avoir répondu nombreux à notre invitation qui, comme vous le savez, s’inscrit dans un cycle de rencontres que nous proposons depuis maintenant deux ans aux professionnels, cliniciens et chercheurs, décideurs et experts, institutionnels et intervenants de terrain, tous impliqués dans la mise en œuvre de réponses à des problèmes de santé publique, voire de société. Ces moments d’échanges ont pour objectif de mieux cerner la réalité, d’améliorer les dispositifs existants, les mesures prises, les actions entreprises, en adéquation avec l’évolution de cette réalité.

Le thème que nous avons choisi aujourd’hui d’aborder nous a peut-être été inspiré par le contexte général très politique de ces dernières semaines : « Politiques locales et santé publique : le cas de la toxicomanie ».

En prenant comme illustration possible de la mise en œuvre d’une politique locale en matière de santé publique l’exemple de la toxicomanie, nous essaierons d’aborder un certain nombre de questions, qui, bien entendu, n’ont pas de réponses définitives ou exclusives :

Henri Bergeron nous a éclairés quelque peu sur ce thème par son analyse historique de la mise en œuvre des politiques de réduction des risques en direction des usagers de drogue en France, mais il l’a fait essentiellement, me semble t-il, en évoquant la politique de l’Etat.

Peut-on extrapoler et tirer de cela quelques enseignements sur l’élaboration et la mise en œuvre d’une politique publique concernant d’autres questions de santé publique, environnement et santé par exemple, ou bien accès aux soins en général ? Évidemment, nous n’épuiserons aujourd’hui ni la liste des questions, ni, encore moins, celle des réponses, mais nous avons demandé à deux chercheurs de nous apporter leurs éclairages respectifs, de nous faire part de leurs propres expériences, de leurs observations.

Le premier de ces chercheurs, honneur aux étrangers, est Patrick LAUDOYER, directeur du CERSA, Cabinet d’Etudes et de Recherches Sociologiques d’Aquitaine, chargé d’enseignement à l’université de Bordeaux III. Patrick LAUDOYER a notamment participé à un ouvrage collectif qui s’intitule « La santé publique, un enjeu de politique municipale », sous la direction de Jean-Claude GUYOT et de Bruno HERAUT, édité sous l’égide de la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine. Il en a notamment rédigé la partie intitulée « Toxicomanie et politique locale ». C’est à ce titre que nous l’avons invité aujourd’hui. Son intervention aura pour titre « Toxicomanie : des politiques territoriales sans véritable conduite locale ».

Notre deuxième intervenante, Isabelle FERONI, est sociologue, Maître de Conférence à Sophia Antipolis et travaille aussi à l’ INSERM, Unité 379, à Marseille. Elle a mené et mène toujours un certain nombre de recherches dans notre région. Le titre de son intervention est : « Le local comme instance de genèse et d’action en santé publique. Réduction des risques et prévention des toxicomanies à Marseille ».

Isabelle FERONI a participé aux côtés de Thémis APOSTOLIDIS et de Gwenola LE NAOUR à la rédaction du dossier « Toxicomanie » du numéro 1 de la revue « Faire Savoirs », revue éditée par l’Association Méditerranéenne d’Animation et de Rencontres en Sciences de l’Homme et de la Société, dont le rédacteur en chef est Jean-René PENDARIÈS, que je salue. Cette revue est disponible parmi les documents présentés à l’entrée par le CIRDD (Centre d’Informations et de Ressources sur les Drogues et les Dépendances de la Région Provence-Alpes-Côte-d’Azur) qui a, par ailleurs, élaboré le dossier documentaire et bibliographique qui vous a été distribué tout à l’heure (dossier d’excellente qualité, pour lequel je remercie tout particulièrement les documentalistes qui l’ont réalisé).

Etienne ZURBACH, responsable du CIRDD, assurera les débats.

Je voudrais aussi remercier PROMOSCIENCES qui gère régulièrement toute la partie logistique de nos initiatives.

Enfin, je tiens à saluer le travail de toute l’équipe de la Mission Sida-Toxicomanies que j’ai le plaisir d’accompagner depuis quelques années. Je veux aussi, puisqu’il m’en est donné la possibilité, remercier et féliciter publiquement Laurence LEVY qui a décidé de partir pour de nouvelles aventures et dont c’est probablement aujourd’hui la dernière « apparition publique ». Je vous remercie et je cède tout de suite la parole à Patrick LAUDOYER.

Patrick Laudoyer :

Etienne Zurbach :

Isabelle Feroni :

Etienne Zurbach :

Mme Gaunet-Escarras :

Etienne Zurbach :

Patrick Laudoyer :

Isabelle Feroni :

Didier Febvrel, Médecins du Monde :

Serge Grabi, directeur du CCAS :

Etienne Zurbach :

Isabelle feroni :

XXX :

Patrick Laudoyer :

Etienne Zurbach :

Isabelle Feroni :

Etienne Zurbach :

Damien Brochier :

Didier Febvrel:

Etienne Zurbach :

Mme Gaunet-Escarras :

Patrick Laudoyer :

Etienne Zurbach :

Je sais que l’on a déjà dépassé le temps prévu pour les débats, mais nous pourrions peut-être nous donner encore 10 minutes...

Daniel Barraud :

Etienne Zurbach :

Michel Piolat :

Etienne Zurbach :

Isabelle Feroni :

Patrick Laudoyer :

Mme Gaunet-Escarras :


Synthèse

Maison des Associations, Vendredi 21 juin 2002
« POLITIQUES LOCALES ET SANTE PUBLIQUE : LE CAS DE LA TOXICOMANIE »

Depuis maintenant deux ans, la Mission Sida Toxicomanies de la Ville de Marseille a instauré, à l’intention des divers professionnels locaux oeuvrant dans le champ de la santé publique, un cycle de conférences-débats traitant de questions porteuses d’enjeux de société.
L’objectif de cette initiative est double : d’une part, offrir un espace de rencontres et d’échanges réguliers, qui permettent une meilleure connaissance des réalités locales, des pratiques professionnelles et des concepts théoriques s’y rapportant, et d’autre part, contribuer à l’amélioration des réponses qui peuvent être apportées aux besoins recensés.

L’intitulé de cette session laissait entrevoir une série de questionnements : Est-on fondé à voir dans le traitement de la toxicomanie une possible illustration de la mise en œuvre d’une politique locale en matière de santé publique ? Comment définir une politique locale ? Quelle place y tiennent les acteurs locaux, dans leur diversité ? Quels liens existe t’il entre une politique locale et une politique publique nationale : doit-on parler d’articulation ? de complémentarité ? doit-on lire dans la construction d’une politique publique la trace d’une influence ascendante et/ou descendante venant du territoire de référence ?

Les débats ont été nourris de deux interventions préliminaires : l’une d’Isabelle Feroni, sociologue à l’Inserm Marseille, intitulée « Le local comme instance de génèse et d’action en santé publique. Réduction des risques et prévention des toxicomanies à Marseille. » ; l’autre de Patrick Laudoyer, directeur du Cabinet d’Etudes et de Recherches Sociologiques d’Aquitaine à Bordeaux, intitulée quant à elle : « Toxicomanies : des politiques territoriales sans véritable conduite locale ».

Si les deux intervenants annoncent une position diamétralement opposée, ils se retrouvent néanmoins sur deux points :

  1. - La santé, comme la toxicomanie, est une compétence de l’Etat mais on observe depuis une vingtaine d’années un investissement indéniable, bien qu’inégal, de ces questions par les collectivités locales ;
  2. - En ce qui concerne la toxicomanie, l’épidémie de sida va jouer dans les années 80 un rôle déclencheur, et l’Etat va s’appuyer sur les collectivités locales pour qu’elles mobilisent les partenaires locaux à partir notamment de la dynamique créée par la Politique de la Ville.

Ceci étant posé, les points de vue sur les processus d’élaboration et de mise en œuvre d’une politique locale vont diverger, en regard des exemples étudiés par les deux chercheurs : Marseille pour I. Feroni, Ivry et Bordeaux pour P. Laudoyer.

Dès 1987, la ville d’Ivry a investi le champ de la réduction des risques. Visant à agir sur la problématique du sida, elle a joué un rôle alors novateur en rassemblant professionnels de la santé et associations concernées autour d’une action qui devait aboutir à la création du « Képa », aïeul du Stéribox®. Cette initiative locale va alors être prise dans un processus de « recentralisation » : à partir de 1993, elle sera reprise par l’Agence Française de Lutte contre le Sida qui coordonnera et financera une expérimentation à l’échelle du pays ; En 1994, la DGS obtiendra la cession de ce programme pour l’étendre au plan national et décidera alors, unilatéralement, d’en modifier le contenu, perdant ce faisant une partie de l’efficacité et de la pertinence de l’outil, liées notamment à sa relation au local.

Le deuxième exemple cité par P. Laudoyer concerne une commune de l’agglomération bordelaise qui, durant plus d’une année a conduit un travail d’information et de mobilisation des partenaires locaux (associations, DDASS, et habitants) pour préparer l’implantation d’automates distributeurs-échangeurs de seringues. Ce projet n’a pu finalement se réaliser, l’Etat, ne partageant pas l’avis des acteurs locaux sur sa nécessité, refusant son financement pourtant inscrit dans le cadre du Contrat de Ville.

Ces deux exemples illustrent ce qui, selon P. Laudoyer, caractérise une politique locale, à savoir :

Mais ils illustrent également les limites dans lesquelles se situe la maîtrise des politiques municipales, et les paradoxes qui sont au cœur des politiques en matière de toxicomanies :

Ainsi, bien que la toxicomanie recouvre des préoccupations nationales, voire internationales, et qu’elle relève d’une compétence d’Etat, il n’en demeure pas moins que les élus locaux ne peuvent s’en désintéresser totalement, sans toutefois avoir toutes les cartes en main pour définir et conduire une véritable politique locale. De plus, les actions conduites dans ce domaine sont dépendantes de l’existence même d’une volonté politique locale, d’autant plus incertaine qu’elle suppose, comme cela a été dit dans la discussion, un courage politique évident en raison des représentations et des stéréotypes qui obscurcissent le débat en la matière.

D’autre part, le système actuel répond aux critères de l’économie libérale dans la mesure où il est aujourd’hui dirigé par l’offre : « on est passé d’un Etat centralisateur, planificateur, à un Etat régulateur d’un marché concurrentiel », celui des subventions et des produits proposés aux collectivités locales (réseau ville-hôpital, programme d’échange de seringues,…), ceci « au détriment de toute visibilité d’une politique nationale ».

Toutefois, comme le fait remarquer un participant au débat, l’Etat, par l’intermédiaire de la Mildt et de son Plan Triennal, a joué un rôle fondamental dans la mise en route d’un mouvement à l’échelle nationale, poussant à s’impliquer des municipalités qui pouvaient, jusqu’alors, présenter une attitude frileuse sur ces questions. Mais pour certains, la nouvelle philosophie du « Savoir plus, Risquer moins » en même temps qu’elle procède bien d’une relative déterritorialisation de la question des usages de drogues (gestion des risques, acquisition de connaissances par les individus), peut présenter le risque contradictoire d’une certaine évacuation du territoire en tant que cadre pertinent d’action et élément moteur de la mise en œuvre de ces politiques.

Les municipalités, quant à elles, sont enfermées dans les cadres incontournables des pratiques contractuelles (contrats de ville essentiellement), dont les critères sont établis par l’Etat. Leur rôle consiste alors surtout à mobiliser les partenaires sur des actions qui sont finalement de simples applications locales de programmes gouvernementaux, davantage juxtaposées que coordonnées, et dont la plupart ne font pas l’objet d’un débat municipal.

L’ensemble de ces éléments permet à P. Laudoyer d’affirmer que « l’action publique aujourd’hui en France dans le domaine des toxicomanies correspond à un modèle que nous pourrions qualifier de gestion sans politique ».

Isabelle Feroni arrive pour sa part à une tout autre conclusion, à partir de l’analyse des initiatives marseillaises dans le domaine de la prévention sanitaire et sociale auprès des usagers de drogues au cours des cinq dernières années : elle a ainsi étudié la mise en place du dispositif des automates échangeurs de seringues et la manière dont a été abordé le travail de prévention en milieu urbain, notamment auprès des populations dites cachées.

Elle relève trois facteurs, d’ordre conjoncturel ou local, qui peuvent expliquer cette « particularité marseillaise » :

Si ces deux expériences, affirme I. Feroni, « ne suffisent pas à dire ou à affirmer qu’il existe une politique de santé publique en matière de toxicomanie, […] elles montrent qu’il existe un espace public relativement homogène, capable de définir des pratiques, des objectifs à moyen terme et un programme qui est relativement autonome vis-à-vis des préconisations nationales ».

On perçoit alors que les points de vue des deux chercheurs ne sont pas en totale contradiction, mais qu’ils s’attachent plutôt à des problématiques différentes.

L’analyse portée par I. Feroni , lorsqu’elle « questionne le statut du local », s’appuie notamment sur l’exemple marseillais dans ce qu’il a de significatif en terme de mise en œuvre d’une politique locale de réduction des risques.

Or, cette politique repose de fait sur la prise en compte de l’usage. Celui se déclinant de façon différente selon les contextes locaux (marché de la drogue, pratiques de consommation,…), une connaissance fine de leurs particularités est donc nécessaire à la construction de modes d’intervention adaptés. On est là sur un champ qui appelle par essence une approche territorialisée de la toxicomanie.

Par ailleurs, cette approche à partir des territoires a permis un travail de définition de l’usage de drogues, la constitution de savoirs locaux, de compétences, autant d’éléments qui ont contribué à accroître les connaissances disponibles sur les phénomènes de toxicomanie au plan national.

L’initiative marseillaise est donc originale à plusieurs titres : d’une part, l’institution municipale se positionne sur un domaine duquel, dans les années 90, sont relativement « absentes » les instances nationales : « recommandations et préconisations existent, mais ne constituent en rien une politique nationale volontariste » ; d’autre part, à travers la création et l’action de la Mission Sida-Toxicomanie, la Ville a permis une traduction sanitaire de la toxicomanie dans les termes de l’intérêt général.

I. Feroni pose en premier point de son raisonnement que la toxicomanie « est un objet particulier qui n’est pas forcément représentatif des enjeux de santé publique en général» : En effet, cette question s’est d’abord traduite dans les politiques publiques en terme de sécurité et de gestion de l’ordre public, avec une approche sanitaire issue de la loi de 70, fondée sur un type de traitement curatif institutionnalisé individuel. La politique de la ville a, elle aussi, le plus souvent, inscrit cette question dans le cadre de la gestion de la sécurité. La santé des usagers n’a été abordée qu’à partir des risques sanitaires encourus par la population générale avec, à partir du début des années 90, une approche centrée sur la réduction des risques, qui d’une part va s’appuyer cette fois sur une prise en compte du contexte de vie des usagers de drogues, et d’autre part va se poser comme « potentiellement contradictoire avec le cadre [sécuritaire] précédent ».

I.Feroni reprend ainsi les différents éléments qui, pour P. Laudoyer définissent une politique publique locale, mais elle en propose une lecture inversée : le local ne saurait être réduit à un espace d’action défini par défaut, c’est-à-dire défini de façon négative par rapport aux initiatives d’une guidance ou à partir d’une marge d’action laissée ou conseillée aux différentes collectivités territoriales. Il se pose bien comme lieu d’innovation, de traitement pertinent des problématiques sanitaires liées aux toxicomanies, mais aussi comme lieu de mise en œuvre d’une action publique concertée, dotée d’objectifs à moyen et court termes, et éventuellement objet de débats publics.

Si les débats ont majoritairement et naturellement porté sur le rôle et la place des instances politiques nationales et locales dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques, il a également été fait référence à ceux que l’on qualifie la plupart du temps du terme générique de « partenaires » que l’on va devoir « mobiliser » : les associations et les habitants.

Comme l’expliquait un intervenant associatif, les associations ont souvent joué un rôle moteur, s’appuyant sur leurs pratiques professionnelles et leur approche de publics en perpétuelle évolution. Elles ont pris une part considérable à la refonte des concepts théoriques et donc des modalités d’intervention aiguillonnant, tant dans la réflexion que dans l’action, l’Etat et les collectivités territoriales.

Se saisissant de l’opportunité technique offerte par l’engagement municipal aux côtés de l’Etat pour développer des projets portant sur l’offre de soins ou de services, les associations intègrent un cadre partenarial donné dans lequel elles font émerger des problématiques et des questions d’ordre politique : comment intégrer l’enjeu de citoyenneté des personnes malades ou délinquantes dans la société ? comment légiférer sur les comportements et les risques acceptables en matière de consommation et d’approvisionnement en drogues ? comment passer d’une logique des territoires à une logique de flux de populations et de produits à travers les territoires ?

Il apparaît donc que le terme « local » renvoie effectivement aux institutions que sont les municipalités et les administrations décentralisées, mais aussi aux structures associatives dans leur diversité, aux habitants, aux usagers… et que si la toxicomanie est une notion pour le moins complexe, il en est également de même en ce qui concerne la définition des politiques, leurs processus et leurs cadres d’élaboration et de mise en œuvre.