Médiatiser la recherche.
L’expérience d’un « pigiste scientifique »

• entretien avec
Pedro Lima
Journaliste scientifique

• réalisé par
Jean-René Pendariès
CEPERC-CNRS

A l’issue d’un cursus universitaire qui le forme à plusieurs disciplines, P. Lima se lance dans le journaliste scientifique avec les idéaux d’un “ambassadeur des sciences”. Mais l’expérience acquise depuis, comme “pigiste” travaillant pour plusieurs types de journaux, lui apprend les contraintes et les enjeux de ce qu’il considère à présent comme sa véritable fonction : celle de “médiateur” entre deux univers, celui de la recherche et celui des médias, dont la mise en relation exige, à ses yeux, les savoir-faire, les compétences et la rigueur d’un métier à part entière. Ce qui ne l’empêche pas de porter un regard critique sur la façon dont les médias traitent la recherche en général, et notamment les sciences humaines et sociales, quasiment ignorées des grands médias plus friands de “découvertes” que soucieux de “culture scientifique” et de “science citoyenne”. Autant de questions sur lesquelles il propose aux chercheurs de poursuivre une réflexion commune. D’autant que son expérience d’animateur d’un “bistrot scientifique” lui a appris que les chercheurs savent, eux aussi et sous certaines conditions, “médiatiser” eux-mêmes leurs savoirs. A suivre, donc…

De par les débouchés professionnels qu’il est susceptible d’offrir aux étudiants de sciences humaines et sociales, et compte tenu du rôle essentiel qu’il joue dans les relations entre le monde de la recherche et le public, le métier de journaliste scientifique mérite mieux que le mélange de fascination et de reproches réciproques qui caractérise souvent les relations entre chercheurs et médias.

C’est ce qui a convaincu Faire Savoirs de proposer cette rencontre à Pedro Lima. Son expérience professionnelle réfère, pour l’essentiel, à d’autres domaines que celui des SHS. Mais la façon dont il parle de son métier, des compétences qu’il exige, de ses enjeux et des contraintes qu’il impose à la diffusion des savoirs, concerne au premier chef ce “parent pauvre” des médias que sont nos disciplines.
Gageons que la réflexion ici entamée suscitera le débat et connaîtra d’autres développements. Nous aurons donc certainement l’occasion d’y revenir.

Jean-René Pendariès : Tu pourrais commencer par m’expliquer en quelques mots comment tu es devenu journaliste scientifique.

Pedro Lima : Un peu par hasard. Après une première année de médecine et un DEUG MASS, j’ai fait une Maîtrise de neurosciences du comportement. Mais je n’avais pas pour objectif de pousser vers la recherche proprement dite, et mes stages dans des labos ont fini de m’en convaincre. J’y ai découvert des gens qui correspondaient assez mal à l’image que je me faisais à l’époque du “chercheur passionné par des recherches passionnantes et utiles à tous”, qui travaillaient sur des questions extrêmement spécialisées, très étroites, où j’avais l’impression qu’on perdait finalement le sens ultime de ces recherches, le projet global qui était quand même, à mes yeux, de comprendre le fonctionnement du cerveau humain. Après la Maîtrise, au moment où il faut choisir pour plusieurs années un thème bien précis et étroit, j’ai alors renoncé.
J’ai donc quitté la Fac, mais je n’avais pas vraiment de projet. Sauf une petite idée assez floue, mais qui me travaillait depuis quelque temps, du genre : “il y a plein de chercheurs, plein de recherches, plein de labos où il se passe plein de choses tout à fait intéressantes, mais qui restent largement inconnues du grand public : on pourrait essayer d’en parler”. En fait, c’était déjà très en vogue. Depuis les Etats généraux de la recherche en 1982 le discours sur l’importance de la “médiatisation” de la recherche était bien établi, et les opérations comme la “Science en Fête” existaient déjà. Alors, je me suis dit, pourquoi ne pas essayer de me greffer là-dessus. J’ai donc fais quelques premières expériences dans ce domaine. En relation avec la délégation régionale du CNRS, j’ai aidé un labo de physique théorique, le CPT de Luminy, à participer à la Science en Fête. J’ai aussi animé des expositions du CCSTI de Marseille. J’ai même organisé une émission scientifique sur Radio Utopie où j’invitais des chercheurs à parler de leur travail. Ca a duré une année. Mais le problème était, d’une part que tout ça ne me permettait pas de vivre, et puis surtout, qu’au fond, j’avais le sentiment de bricoler. C’est bien beau de dire : “on va médiatiser les savoirs, faire de la communication scientifique, de la vulgarisation”, mais reste à savoir comment. Et un jour, j’ai appris par une amie la création d’une formation de journaliste scientifique à l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, avec ouverture d’un concours en septembre.
C’est peut-être bizarre, mais je n’y avais jamais pensé. Je me renseigne sur cette formation qui comportait deux grands volets : un sur la “culture scientifique” pour se former sur différents domaines de recherche ; un autre sur le journalisme proprement dit. Je trouve le programme sérieux et bien construit. Je me présente au concours, je le réussis et je fais donc une année de formation où j’ai à peu près tout appris de ce qui est mon métier aujourd’hui, avec une double compétence. D’une part, une formation scientifique de base, une sorte de “plus grand commun dénominateur”, qui permet de savoir comment est organisé le monde de la recherche, comment fonctionne un labo, comment on monte une manip, comment un chercheur publie, etc. Et qui permet aussi, sans tout savoir sur le domaine du chercheur qu’on va interviewer, de maîtriser avec lui un langage commun, et poser des questions pertinentes. Et puis la formation de journaliste, parce qu’écrire pour des journaux grands publics, ça n’a rien à voir avec l’écriture scientifique, ça s’apprend vraiment.
Voilà en résumé comment je suis devenu journaliste scientifique. Depuis ce temps-là je fais donc ce boulot comme pigiste, “free-lance” en anglais, c’est-à-dire payé à l’article, ce qui fait qu’on est à la fois salarié et un peu “travailleur indépendant”. C’est un statut particulier à la presse (1) qui concerne à peu près 30 % des journalistes, sachant qu’il y a des personnes qui sont pigistes par contrainte, avec l’espoir d’intégrer un jour une rédaction, mais qu’il y en a d’autres, comme moi, qui le sont par choix.

J-R. P. : Tu as donc une double formation, scientifique et journalistique. Est-ce le cas de tous tes collègues ?

P. L. : Il faut d’abord dire que les journalistes scientifiques sont une toute petite corporation. Sur plus de 30 000 journalistes que compte la France, ils sont évalués à environ 300 dont la majorité sont membres de l’Association des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information. Ca tient à la place de la science dans la presse. Par exemple, ils sont 10 fois moins nombreux que les journalistes sportifs.
Il y a en France huit écoles de journalisme homologuées par la profession. Quelques universités proposent également des diplômes de journalisme. Mais de toute façon, dans ce métier, avec ou sans diplôme, l’accès à l’emploi se fait beaucoup sur le tas. D’ailleurs, même si on n’a pas d’études précises sur la question, il est certain que les journalistes scientifiques diplômés ne sont pas majoritaires dans ce métier. Il n’y a guère que les grands quotidiens ou hebdomadaires généralistes nationaux qui aient au moins un journaliste scientifique au sein de leur rédaction. Les autres, dans le meilleur des cas, ont des pigistes attitrés. En fait, tout ce qui se fait comme information scientifique dans les médias ne passe pas par eux, loin de là. Notamment dans la presse quotidienne régionale où c’est un membre de la rédaction qui n’est pas particulièrement formé aux questions scientifiques qui est quand même chargé par sa rédaction de suivre ce secteur. Il faut dire aussi qu’une bonne part des informations scientifiques diffusées par les quotidiens ne sont en fait que des reprises de dépêches d’agences de presse que tu trouves la veille sur Internet. Ce qui va d’ailleurs finir par poser un problème de crédibilité pour cette presse quand elle s’intéresse à la science, ou à d’autres sujets d’ailleurs. Quel intérêt puis-je trouver en achetant un journal qui publie in extenso des dépêches que j’ai déjà lues ? Si Internet continue à se développer et touche des couches de plus en plus larges de la population, la question va se poser… Et elle ne concerne pas que la science, d’ailleurs…
A l’inverse, tous les diplômés des formations de journalisme scientifique ne font pas pour autant du journalisme scientifique. Certains intègrent des rédactions où l’information scientifique n’est souvent qu’une petite part de leur travail. D’autres se retrouvent dans les services communication des grands organismes de recherche, ou travaillent pour des Sites internet, ou encore travaillent pour la presse informatique, l’aspect matériel et logiciels prenant le pas sur les questions scientifiques à proprement parler…

J-R. P. : Pourrais-tu à présent me décrire un peu ton travail de pigiste ?

P. L. : En fait il y a trois façons de travailler comme pigiste.
La première est le travail “à la commande”. C’est une revue qui t’appelle et qui te dit par exemple : “on vient d’apprendre que tel labo vient de faire telle découverte, est-ce que tu ne pourrais pas nous faire un papier là-dessus ?”. Concrètement, on me commande tant de feuillets – on est payé au feuillet, un feuillet correspondant à 1.500 caractères, ou signes – sur tel sujet, et on me précise sous quel angle l’aborder : par exemple, sous l’angle de l’importance scientifique de la chose, ou de son impact économique, ou du point de vue de la polémique scientifique s’il y en a une, ou des enjeux éthiques, ou plusieurs angles à la fois, pour faire un article de fond…
Dans ce cas, tout dépend donc du réseau de rédacteurs en chef ou de chefs de rubriques qu’on arrive à se constituer. Dans certains cas, tu peux même devenir le “pigiste attitré” d’un journal. C’est comme ça, par exemple, que je travaille avec le Journal du CNRS, dont je suis le correspondant pour toute la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Je fais aussi la page mensuelle d’information scientifique dans Déclic, magazine édité par Handicap International, qui s’est rendu compte qu’il ne pouvait plus traiter en interne ou au coup par coup les questions de l’actualité scientifique liée au handicap, et qu’il avait besoin d’un traitement régulier, réalisé par un spécialiste.
Mais il y a une deuxième façon de travailler : c’est la proposition d’article que je fais, moi, à telle ou telle revue. C’est celle que je préfère, bien sûr. Ca suppose de se tenir personnellement au courant de ce qui se fait, d’avoir des contacts dans différents milieux, des informateurs qui sont d’ailleurs très souvent des chercheurs qu’on a interviewés une première fois et avec lesquels on est resté en relation. Ca suppose aussi de lire des revues spécialisées, et pas uniquement les plus connues, comme Nature ou Science… Celles-là, tous les rédacteurs en chefs les lisent, elles sont traitées en dépêche d’agence dans les heures qui suivent la publication, et a priori, si un thème les intéresse, les magazines de vulgarisation n’attendent pas une proposition spontanée pour commander un papier. Donc la démarche c’est d’aller chercher des informations peu diffusées.
Le point de départ peut très bien être une information qu’on trouve, par exemple, dans La Provence ou sur France 3, aux informations régionales. Parce que très souvent, le premier réflexe d’un chercheur qui a envie de faire connaître un travail, et une fois qu’il a publié dans une revue scientifique à comité de lecture, n’est pas nécessairement de s’adresser à l’AFP ou à Science et Vie, mais au journal local. Donc, je prends tout d’abord quelques notes sur l’information, plus ou moins bien traitée par le média en question, ensuite j’appelle le labo concerné, je me présente comme journaliste scientifique travaillant pour plusieurs publications, je leur explique ce que j’ai entendu concernant leurs recherches et leur en demande un peu plus. En priorité, je vérifie le sérieux de l’information, et si la discussion avec le chercheur me convainc qu’il y a quelque chose de vraiment important sur le plan scientifique, ou en termes d’applications, j’écris un synopsis où je présente les principaux éléments de l’information, et que j’envoie aux magazines avec lesquels je collabore. Il m’est arrivé que la réponse soit négative sur toute la ligne. Avec le temps, je propose de moins en moins de synopsis qui me sont refusés, parce qu’en fait, je sais de mieux en mieux ce qu’attendent les magazines. Et quand j’ai une réponse positive, je me mets au travail comme pour un papier de commande. Mais avec une différence : c’est que dans ce cas je reste propriétaire de mon sujet et que je peux le re-proposer à d’autres magazines, juste en changeant l’angle d’approche. Par exemple, sur la thérapie génique je peux écrire deux articles, un pour Euréka, où je vais mettre en avant les aspects concernant les progrès de la recherche, et un pour Le Monde Diplomatique qui sera plus centré sur les enjeux économiques de la chose.
Enfin, il y a une troisième façon de travailler qui est un prolongement de la seconde : c’est le reportage “clé en main” que je réalise en tandem avec un photographe. Tu connais la formule “le poids des mots, le choc des photos” : eh bien, ce n’est pas vrai que pour les magazines people, ça vaut aussi, d’une certaine façon pour les magazines scientifiques qui attachent souvent presqu’autant d’importance à l’illustration photographique qu’au texte. D’où l’intérêt pour nous de proposer un dossier complet, texte et photos, plutôt que de laisser le magazine choisir les illustrations. Le principe est simple : quand l’occasion se présente, je travaille avec un collègue photographe avec lequel je partage les frais et les bénéfices.
Au début je travaillais évidemment surtout à la commande. Aujourd’hui, c’est plutôt entre un tiers et la moitié à la commande, et le reste de ma propre initiative, seul ou en binôme avec mon collègue photographe.

J-R. P. : Lorsque tu as la possibilité de choisir un sujet, selon quels critères le fais-tu ?

P. L. : Il y a tout d’abord mes centres d’intérêt personnels. Deux grandes questions m’intéressent plus particulièrement : la préhistoire et les croyances dans les civilisations les plus anciennes ; la recherche génétique en insistant particulièrement sur la vigilance, en particulier d’un point de vue des dérives économiques, qu’il faut avoir vis-à-vis de ces recherches.
A côté de ça, il y a deux grands critères ; le sérieux scientifique et l’intérêt médiatique.
Question sérieux, la meilleure garantie pour moi c’est la publication dans une revue académique. Mais il arrive que le chercheur n’ait pas encore publié sur sa recherche, et dans ce cas je demande leur avis à d’autres scientifiques du domaine. D’ailleurs, il m’arrive de faire un article qui soit en fait la mise en débat entre différents spécialistes d’une recherche annoncée comme innovante mais qui n’est pas encore confirmée comme telle par la communauté scientifique. En fait, mon premier principe, c’est la prise de recul, la vigilance. C’est d’autant plus important pour moi que je suis de plus en plus en position de proposer et pas seulement de répondre à la demande.
Au début, j’avais l’idée un peu naïve d’être une sorte d’ “ambassadeur” des sciences. Et ce que m’a apporté à la fois l’école de journalisme et la culture scientifique que je me suis construite au fur et à mesure du travail, et que ne m’avait pas appris la formation universitaire que j’ai reçue, c’est d’avoir du recul sur la science, sur ses résultats, sur ses implications, sur ses enjeux économiques en particulier. Je fais en très grande partie confiance aux chercheurs en ce qui concerne l’éthique, dont je trouve qu’elle est un mot galvaudé, souvent brandit par des experts qui s’en servent plutôt pour faire passer des messages à caractère idéologiques. Par contre, les relations entre nord et sud appliquées aux sciences, l’implication toujours plus grande d’intérêts économiques et marchands dans les recherches, en particulier sur le vivant, et le fait que des recherches dont la norme décrète qu’elles ne sont pas utiles ou rentables soient menacées, tout cela me semble important à raconter… Même si ce n’est pas toujours évident, si on manque de temps, si on fait parfois des articles plus “alimentaires”...
Cela dit, je ne me considère jamais comme un “critique scientifique”, comme par exemple il existe des critiques littéraires ou cinématographiques. Je n’ai pas à émettre un doute ou un jugement personnel sur une recherche, je ne suis pas expert. Quand c’est nécessaire, je mets en confrontation deux avis différents de chercheurs. Mais au total je m’en tiens à l’avis des chercheurs eux-mêmes, je reste le plus près possible de ce qu’ils disent.

J-R. P. : T’est-il arrivé de refuser une commande pour des raisons tenant au “manque de sérieux scientifique” de la recherche sur laquelle on te demandait d’écrire ?

P. L. : Non, cela ne m’est jamais vraiment arrivé. Ce qui peut arriver par contre, c’est qu’après avoir fait une première reconnaissance sur le sujet, je suggère à la rédaction, par exemple, de revoir à la baisse le papier qu’on avait prévu, de passer de huit pages à trois pages, parce qu’il s’avère qu’en définitive le sujet est moins intéressant ou novateur que ce qu’on croyait au départ. Peut-être cela tient-il aux périodiques pour lesquels je travaille. Et puis il faut dire aussi que les sujets particulièrement importants, sensibles, ou “chauds”, comme l’histoire de la “mémoire de l’eau” par exemple, sont plutôt traités en interne par les rédactions.

J-R. P. : D’accord. Venons-en donc à ton second critère.

P. L. : Mon second grand critère, c’est bien sûr l’intérêt médiatique du sujet. Par exemple, une recherche peut être scientifiquement rigoureuse et intéressante, mais porter sur un sujet qui vient d’être déjà plusieurs fois traité par la presse. Mais il y a aussi le sujet en lui-même, qui est plus ou moins susceptible d’intéresser une rédaction. Une recherche qui montre par exemple que les cadres font de moins en moins confiance aux directions d’entreprises peut être à la fois totalement sérieuse et tout à fait importante pour la discipline et pour ce qu’on sait des cadres, mais ne pas intéresser un rédacteur en chef qui va considérer que cela n’intéressera personne. On peut toujours dire qu’il a tort. Reste que l’intérêt du public pour la science est en réalité très inégal, qu’il est beaucoup plus immédiatement motivé par des questions comme les mystères des origines, de la biologie ou de l’univers, que par la complexité des rapports sociaux dans une entreprise, par exemple.
En tout cas, de façon très pragmatique, je suis bien obligé de tenir compte de ces critères. Et il y a des sujets sur lesquels je ne vais sûrement pas me battre longtemps, même si je les considère comme tout à fait importants et intéressants.

J-R. P. : Tu as bien conscience, j’imagine, que cette “logique médiatique” pose un vrai problème aux chercheurs.

P. L. : Je sais bien. C’est vrai que le modèle dominant de traitement de l’actualité par les médias c’est l’événement, c’est la “nouveauté”. Les médias ne font en fait qu’appliquer à la science le traitement qu’ils font de l’actualité. Et la nouveauté en science, c’est la “découverte”.
C’est un des grands reproches des scientifiques aux médias. Au fond, ils souhaiteraient qu’on traite différemment la science du reste, qu’on respecte ses rythmes, ses incertitudes, ses complexités. Je peux le comprendre, mais comme journaliste, je dois tenir compte des ressorts qui caractérisent l’intérêt que peut porter le public à la recherche scientifique : les grands mystères des origines, les grandes peurs de l’avenir, les grands espoirs thérapeutiques, y compris, l’attrait pour le spectaculaire… Et c’est vrai qu’il y a des risques permanents de dérives, le plus souvent d’ailleurs involontaires, par simple incompétence, que vraiment délibérées, même si ça existe.
C’est une question de rigueur et de déontologie personnelles. En tout cas, avec les rédactions pour lesquelles je travaille, je n’ai jamais eu de vrai problème, leurs remarques se résumant le plus souvent à des demandes de clarification de tel ou tel point de mon texte. Il m’est même arrivé qu’un chef de rubrique me suggère d’être un peu plus circonspect quant aux espoirs que je laissais entrevoir à propos d’un protocole thérapeutique.
En fait, à mon avis, les surprises viennent surtout des titres. En règle générale, les titres et inter-titres d’un article échappent en effet au journaliste qui a écrit l’article. Et c’est vrai qu’on peut faire passer beaucoup de choses à travers un titre. Par exemple, quand Science et Vie titre « L’embryon médicament » et met en couverture le dessin d’une petite gélule avec un embryon à l’intérieur, on peut dire qu’on joue avec une métaphore et qu’on ne touche pas au contenu d’un article par ailleurs prudent et mesuré : reste, à mon avis, qu’on n’est pas loin de franchir la limite qui sépare l’information scientifique de la dérive spectaculaire. Parfois, d’ailleurs, ça peut jouer en sens inverse, ce qui fait qu’au total cela s’équilibre peut-être. Par exemple, à l’occasion du dernier Téléton de 2001, j’ai fait un article pour Science et Vie sur les thérapies géniques contre la myopathie. J’en étais content, c’était un scoop mondial dans lequel je décrivais avec précision un essai de thérapie vraiment nouveau. Mais quand le journal est sorti, j’ai été vraiment surpris. En couverture, le titre annonçant mon article n’était pas, comme on aurait pu craindre, du genre «Myopathie : enfin des traitements » ou « La guérison enfin au rendez-vous », c’était quasiment l’inverse : c’était « Le casse-tête de la myopathie ». Comme si les personnes en charge de la “titraille” et de la “couv’” (titres et couvertures) avaient voulu se prémunir d’éventuelles critiques liées aux faux espoirs annoncés, et avaient du coup adopté l’excès inverse.

J-R. P. : Mais à ce problème des dérives proprement dites s’en ajoute un autre qu’on peut considérer comme tout aussi préoccupant : celui du traitement très inégalitaire que les médias font des différentes disciplines, la sur-médiatisation de certaines d’entre elles s’accompagnant d’un grand silence sur les autres, au nombre desquelles je pense évidemment aux Sciences humaines.

P. L. : C’est vrai qu’il y a des sciences qui ont en quelque sorte un droit de cité permanent dans les revues.
Pour les SHS, c’est un peu le cas de tout ce qui relève de l’archéologie ou de la paléontologie qui sont régulièrement présentes dans les revues de vulgarisation. Pour de multiples raisons sans doute : l’intérêt réel ou supposé des lecteurs pour ces questions, le fait qu’on y fait aussi des “découvertes”, sans oublier les possibilités énormes d’illustration qui permettent de faire de beaux articles grand public, avec des sites archéologiques en plein désert, des reconstitutions artistiques possibles de l’hominidé découvert, ou encore des splendides peintures pariétales dans le cas du paléolithique supérieur…
Pour le reste, il faut soit un évènement scientifique vraiment important, soit une actualité particulière. Par exemple, quand va-t-on parler des Sciences du langage ? En forçant à peine le trait, je dirais qu’on n’en parlera que dans deux occasions : soit, quand des chercheurs américains vont nous ressortir le coup du gène du langage, ce qui va déclencher toute une polémique en France où les milieux scientifiques sont majoritairement critiques vis-à-vis de ce type de déterminisme biologique ; soit alors à propos d’une avancée en imagerie médicale sur une zone du cerveau censée être particulièrement active pour ce qui est du langage. En fait, en schématisant, on ne parle jamais autant du langage que lorsque ce sont les sciences biologiques qui en parlent ! Par contre on ne trouve presque jamais rien par exemple, sur tout ce qui se fait en psycho-linguistique.
Autre exemple : il a fallu les manifestations de gendarmes pour qu’une chaîne de radio, France Inter je crois, parle de l’étude d’un sociologue sur le mal-être des gendarmes, notamment à propos du système du casernement et de l’imbrication que cela induit entre vie professionnelle et vie familiale. Cette étude était déjà ancienne et avait l’air tout à fait intéressante, mais sans cette actualité, il ne serait jamais venu à l’idée d’aucun journaliste d’en parler.
Mais en réalité, pour être plus précis sur ces questions, il faudrait distinguer entre la presse de vulgarisation du type Science et Vie, Sciences et Avenir ou Ca m’intéresse, qui a l’ambition de s’adresser à Monsieur Tout le Monde, et des revues comme La Recherche, Pour la Science, ou Le Monde de l’Education, qui s’adressent à un public plus informé, plus attentif au développement de la recherche pour elle-même et où on trouve un peu plus de place pour les SHS. Le meilleur exemple est sans doute Sciences Humaines, qui est unique en son genre, mais qui s’adresse, à mon avis, à un public relativement spécifique où on doit trouver beaucoup d’enseignants, d’étudiants, de travailleurs sociaux, voire même de chercheurs.
De plus, quand on aborde ces questions, il ne faut pas oublier deux choses : la première c’est que la science a de toute façon la portion congrue dans la presse écrite ou parlée en général ; la deuxième, c’est que la presse scientifique elle-même va mal, que les lectorats de publications comme Science et Vie et Sciences et Avenir par exemple, s’érodent lentement.

J-R. P. : Face à ces problèmes, que penses-tu alors des démarches qui visent en quelque sorte à contourner les médias et à prôner une relation directe entre les chercheurs et le public ? Je te pose d’autant plus la question que tu as organisé pendant deux ans un “bistrot des sciences” à Marseille.

P. L. : Le bistrot scientifique, c’est tout à fait autre chose.
D’un point vue personnel, j’ai lancé ça pour pouvoir sortir de temps en temps de mes papiers, et pouvoir rencontrer du monde sur le terrain, dans un autre contexte que celui particulier, à objectif très précis, de l’interview. C’est d’ailleurs un reproche qu’on fait souvent aux journalistes scientifiques que de ne jamais décrocher de leur écran, du téléphone, de l’Internet, de leur fax, du mail… Et c’est vrai qu’il y a des papiers entiers que j’ai faits sans sortir de mon bureau, uniquement à partir d’entretiens téléphoniques, d’échanges de mail, de lectures, sans rencontrer physiquement une seule personne. Ca ne veut pas dire que le travail n’est pas sérieux. J’ai beaucoup discuté et échangé avec les chercheurs, j’ai beaucoup lu. Mais je n’ai pas vu un labo. Souvent c’est pour des raisons matérielles toutes bêtes : quand je fais un article sur les travaux de trois chercheurs dont l’un est à Nantes, l’autre à Zurich et l’autre à San Francisco, tout se passe par téléphone ou par mail. C’est un des travers du métier et parfois, ça me pèse. D’autant que comme pigiste, tu ne participes pas à une équipe de rédaction et tu peux te retrouver seul à travailler dans ton bureau sans voir personne pendant des journées entières. J’ai donc monté ce bistrot pendant deux ans, avec une quinzaine de séances qui se sont déroulées, où on pouvait réunir jusqu’à 100 personnes.
Sur le plan de la préparation, il y a une grande différence. Quand j’écris un article, c’est moi qui choisis la question, l’angle sous lequel je vais l’aborder, et en général je pose une seule question et j’essaie d’en faire le tour. Avec le bistrot, je ne suis plus “médiateur”, je suis “animateur”. Même si je prépare bien sûr le débat, ce n’est plus moi qui décide de ce qui est le plus digne d’intérêt dans telle ou telle recherche pour le public : là, ce sont les gens qui posent leurs propres questions et ce sont parfois des questions très inattendues, parfois très personnelles, presque intimes, avec beaucoup d’interrogations “citoyennes”. Et ça donne des débats le plus souvent très animés, très riches, avec parfois des moments très forts, dont on ressort à la fois avec de nouvelles connaissances, et aussi la tête pleine de nouvelles interrogations, et l’envie de poursuivre.
Mais de là à présenter ces opérations “cafés scientifiques” comme une panacée de la culture scientifique citoyenne en train de se faire, comme on l’entend aujourd’hui y compris de la part du Ministre de la recherche, je n’y crois pas tant que cela. On pourrait à la limite y penser si ce type de rencontres directes pouvait avoir l’audience d’un article. Mais il faut rappeler les faits : un n° de Science et Vie est diffusé à 400000 exemplaires et touche 3 millions de personnes, ce qui est à peu près le nombre de visiteurs annuels de La Villette, sans parler des journaux comme Le Figaro Magazine, Point de Vue-Images du Monde, qui font aussi, de temps en temps, de la science. Face à cela, toutes les initiatives de mise en contact direct s’adressent à un public extrêmement minoritaire, et en définitive, ultra-ciblé. Avec le bistrot des sciences, j’ai dû toucher au mieux un millier de personnes sur deux ans et 80 % étaient plutôt du type étudiants, enseignants, chercheurs, “public cultivé”. Sauf exception – comme lors d’une séance sur la question de la vie extra-terrestre où quelques jeunes venus des quartiers nord se sont présentés – ce n’est pas parce que ça se passe dans un bar qu’on va toucher ceux qu’on n’atteint jamais.
A mon avis, c’est donc se faire des illusions de croire qu’on fera l’économie de la question des médias. Pour moi la question est aussi de sensibiliser les journalistes, y compris non-scientifiques, à ce qu’est la recherche et inversement, de sensibiliser les chercheurs dès leur formation aux questions de la diffusion scientifique par les médias. Les services de communication des grands organismes font un peu ce travail, mais c’est à des années-lumière de ce qui pourrait et devrait se faire. Juste un exemple : je ne reçois presque jamais d’information scientifique de la part de la Délégation régionale du CNRS, si ce n’est pour annoncer une remise de médaille : tout est centralisé à Paris !

J-R. P. : En tout cas, pour toi, les journalistes scientifiques sont et resteront donc indispensables à toute entreprise un peu ambitieuse de diffusion scientifique.

P. L. : Il faut distinguer totalement deux choses. Sauf exception, les chercheurs savent très bien, comme tout le monde, entrer dans un débat, se placer dans une situation d’échange, se “mettre au niveau du public” comme on dit. Dans ce sens-là, je ne crois pas du tout à l’histoire du “chercheur dans sa tour d’ivoire”. A une ou deux exceptions près, jamais un chercheur ne m’a refusé d’interview (sauf si le service de communication de l’entreprise pour laquelle il travaille le refuse à sa place), et tous sont aussi venus au bistrot des sciences, avec même de l’enthousiasme.
Mais écrire pour ce même public, c’est un exercice complètement différent. Il arrive d’ailleurs que des chercheurs que je contacte pour un article me disent : “je vais vous écrire un texte, et vous le remettrez un peu en forme”. Mais ça ne marche presque jamais. On obtient des textes qui restent inaccessibles à des personnes qui ne possèdent pas une grille de lecture sur le sujet ou la discipline, des textes sur lesquels il faudrait, à la limite, prendre des notes et les relire pour comprendre ce qui est dit. Ca tient non seulement au vocabulaire, mais aussi à la syntaxe, à la fois d’aborder le sujet, de le mettre en perspective, de faire ressortir les idées-force, les principaux résultats, tout ce qu’on appelle, en langage journalistique, la “mise en scène”, qui ne doit pas toucher au fond des idées, mais qui est une façon de présenter ces idées selon d’autres conventions d’écriture que celles de l’écriture académique. Je viens de travailler avec un chercheur qui a fait une étude sur des paramètres susceptibles d’évaluer les performances de l’école et qui m’a donné un texte dont il était sincèrement persuadé qu’il suffirait de le raccourcir et de le modifier à la marge. Résultat, j’ai dû faire comme d’habitude : une heure et demie d’interview à partir de laquelle j’ai fait mon texte. Au fond, je pense qu’on parle de deux choses totalement différentes lorsqu’on parle d’un texte de vulgarisation d’un chercheur et d’un texte que je fais. Et ceci vaut quelle que soit la discipline.

J-R. P. : Et une co-écriture chercheur/journaliste… ?

P. L. : Non, je n’ai jamais essayé. La co-écriture entre journalistes est déjà quelque chose de tellement difficile pour moi. Je me suis d’ailleurs toujours posé la question de savoir comment les chercheurs arrivent à écrire à plusieurs comme ils le font souvent. Pour moi un papier doit être très personnel. La science aux chercheurs, la presse aux journalistes !
Par contre, on peut faire relire notre papier. Certains chercheurs d’ailleurs le demandent expressément dès le départ. Et parfois c’est très utile, ne serait-ce que pour éviter qu’il y ait de grosses erreurs. Mais ça s’arrête-là.
En fait, pour me faire comprendre il faudrait qu’on fasse une expérience, qu’on compare le texte que j’ai reçu d’un chercheur et celui que j’ai finalement fais.

J-R. P. : Je retiens ta proposition. D’une part, parce que j’aimerais mieux comprendre ce que tu appelles ton travail de “metteur en scène” et qu’on le confronte aux règles de la “mise en scène” académique. Et puis parce qu’au fond, en disant cela, tu touches à une des questions qui est au cœur du projet de Faire Savoirs, projet qui n’exclut pas a priori une contribution de journalistes scientifiques, mais qui défend néanmoins l’idée qu’il est nécessaire et possible que les chercheurs prennent eux-mêmes en charge une partie au moins du travail de diffusion scientifique. Je serais donc tout à fait intéressé à ce qu’on approfondisse sérieusement cette question et qu’on le fasse, en quelque sorte, sur pièces.

P. L. : Je suis d’accord, ça m’intéresserait aussi beaucoup.