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Médiatiser la recherche.
Lexpérience dun « pigiste scientifique »
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entretien avec
Pedro Lima
Journaliste scientifique
réalisé par
Jean-René Pendariès
CEPERC-CNRS
A lissue dun cursus universitaire qui le forme à plusieurs disciplines, P. Lima se lance dans le journaliste scientifique avec les idéaux dun ambassadeur des sciences. Mais lexpérience acquise depuis, comme pigiste travaillant pour plusieurs types de journaux, lui apprend les contraintes et les enjeux de ce quil considère à présent comme sa véritable fonction : celle de médiateur entre deux univers, celui de la recherche et celui des médias, dont la mise en relation exige, à ses yeux, les savoir-faire, les compétences et la rigueur dun métier à part entière. Ce qui ne lempêche pas de porter un regard critique sur la façon dont les médias traitent la recherche en général, et notamment les sciences humaines et sociales, quasiment ignorées des grands médias plus friands de découvertes que soucieux de culture scientifique et de science citoyenne. Autant de questions sur lesquelles il propose aux chercheurs de poursuivre une réflexion commune. Dautant que son expérience danimateur dun bistrot scientifique lui a appris que les chercheurs savent, eux aussi et sous certaines conditions, médiatiser eux-mêmes leurs savoirs. A suivre, donc
De par les débouchés professionnels quil est susceptible doffrir aux étudiants de sciences humaines et sociales, et compte tenu du rôle essentiel quil joue dans les relations entre le monde de la recherche et le public, le métier de journaliste scientifique mérite mieux que le mélange de fascination et de reproches réciproques qui caractérise souvent les relations entre chercheurs et médias.
Cest ce qui a convaincu Faire Savoirs de proposer cette rencontre à Pedro Lima. Son expérience professionnelle réfère, pour lessentiel, à dautres domaines que celui des SHS. Mais la façon dont il parle de son métier, des compétences quil exige, de ses enjeux et des contraintes quil impose à la diffusion des savoirs, concerne au premier chef ce parent pauvre des médias que sont nos disciplines.
Gageons que la réflexion ici entamée suscitera le débat et connaîtra dautres développements. Nous aurons donc certainement loccasion dy revenir.
Jean-René Pendariès : Tu pourrais commencer par mexpliquer en quelques mots comment tu es devenu journaliste scientifique.
Pedro Lima : Un peu par hasard. Après une première année de médecine et un DEUG MASS, jai fait une Maîtrise de neurosciences du comportement. Mais je navais pas pour objectif de pousser vers la recherche proprement dite, et mes stages dans des labos ont fini de men convaincre. Jy ai découvert des gens qui correspondaient assez mal à limage que je me faisais à lépoque du chercheur passionné par des recherches passionnantes et utiles à tous, qui travaillaient sur des questions extrêmement spécialisées, très étroites, où javais limpression quon perdait finalement le sens ultime de ces recherches, le projet global qui était quand même, à mes yeux, de comprendre le fonctionnement du cerveau humain. Après la Maîtrise, au moment où il faut choisir pour plusieurs années un thème bien précis et étroit, jai alors renoncé.
Jai donc quitté la Fac, mais je navais pas vraiment de projet. Sauf une petite idée assez floue, mais qui me travaillait depuis quelque temps, du genre : il y a plein de chercheurs, plein de recherches, plein de labos où il se passe plein de choses tout à fait intéressantes, mais qui restent largement inconnues du grand public : on pourrait essayer den parler. En fait, cétait déjà très en vogue. Depuis les Etats généraux de la recherche en 1982 le discours sur limportance de la médiatisation de la recherche était bien établi, et les opérations comme la Science en Fête existaient déjà. Alors, je me suis dit, pourquoi ne pas essayer de me greffer là-dessus. Jai donc fais quelques premières expériences dans ce domaine. En relation avec la délégation régionale du CNRS, jai aidé un labo de physique théorique, le CPT de Luminy, à participer à la Science en Fête. Jai aussi animé des expositions du CCSTI de Marseille. Jai même organisé une émission scientifique sur Radio Utopie où jinvitais des chercheurs à parler de leur travail. Ca a duré une année. Mais le problème était, dune part que tout ça ne me permettait pas de vivre, et puis surtout, quau fond, javais le sentiment de bricoler. Cest bien beau de dire : on va médiatiser les savoirs, faire de la communication scientifique, de la vulgarisation, mais reste à savoir comment. Et un jour, jai appris par une amie la création dune formation de journaliste scientifique à lEcole Supérieure de Journalisme de Lille, avec ouverture dun concours en septembre.
Cest peut-être bizarre, mais je ny avais jamais pensé. Je me renseigne sur cette formation qui comportait deux grands volets : un sur la culture scientifique pour se former sur différents domaines de recherche ; un autre sur le journalisme proprement dit. Je trouve le programme sérieux et bien construit. Je me présente au concours, je le réussis et je fais donc une année de formation où jai à peu près tout appris de ce qui est mon métier aujourdhui, avec une double compétence. Dune part, une formation scientifique de base, une sorte de plus grand commun dénominateur, qui permet de savoir comment est organisé le monde de la recherche, comment fonctionne un labo, comment on monte une manip, comment un chercheur publie, etc. Et qui permet aussi, sans tout savoir sur le domaine du chercheur quon va interviewer, de maîtriser avec lui un langage commun, et poser des questions pertinentes. Et puis la formation de journaliste, parce quécrire pour des journaux grands publics, ça na rien à voir avec lécriture scientifique, ça sapprend vraiment.
Voilà en résumé comment je suis devenu journaliste scientifique. Depuis ce temps-là je fais donc ce boulot comme pigiste, free-lance en anglais, cest-à-dire payé à larticle, ce qui fait quon est à la fois salarié et un peu travailleur indépendant. Cest un statut particulier à la presse (1) qui concerne à peu près 30 % des journalistes, sachant quil y a des personnes qui sont pigistes par contrainte, avec lespoir dintégrer un jour une rédaction, mais quil y en a dautres, comme moi, qui le sont par choix.
J-R. P. : Tu as donc une double formation, scientifique et journalistique. Est-ce le cas de tous tes collègues ?
P. L. : Il faut dabord dire que les journalistes scientifiques sont une toute petite corporation. Sur plus de 30 000 journalistes que compte la France, ils sont évalués à environ 300 dont la majorité sont membres de lAssociation des Journalistes Scientifiques de la Presse dInformation. Ca tient à la place de la science dans la presse. Par exemple, ils sont 10 fois moins nombreux que les journalistes sportifs.
Il y a en France huit écoles de journalisme homologuées par la profession. Quelques universités proposent également des diplômes de journalisme. Mais de toute façon, dans ce métier, avec ou sans diplôme, laccès à lemploi se fait beaucoup sur le tas. Dailleurs, même si on na pas détudes précises sur la question, il est certain que les journalistes scientifiques diplômés ne sont pas majoritaires dans ce métier. Il ny a guère que les grands quotidiens ou hebdomadaires généralistes nationaux qui aient au moins un journaliste scientifique au sein de leur rédaction. Les autres, dans le meilleur des cas, ont des pigistes attitrés. En fait, tout ce qui se fait comme information scientifique dans les médias ne passe pas par eux, loin de là. Notamment dans la presse quotidienne régionale où cest un membre de la rédaction qui nest pas particulièrement formé aux questions scientifiques qui est quand même chargé par sa rédaction de suivre ce secteur. Il faut dire aussi quune bonne part des informations scientifiques diffusées par les quotidiens ne sont en fait que des reprises de dépêches dagences de presse que tu trouves la veille sur Internet. Ce qui va dailleurs finir par poser un problème de crédibilité pour cette presse quand elle sintéresse à la science, ou à dautres sujets dailleurs. Quel intérêt puis-je trouver en achetant un journal qui publie in extenso des dépêches que jai déjà lues ? Si Internet continue à se développer et touche des couches de plus en plus larges de la population, la question va se poser
Et elle ne concerne pas que la science, dailleurs
A linverse, tous les diplômés des formations de journalisme scientifique ne font pas pour autant du journalisme scientifique. Certains intègrent des rédactions où linformation scientifique nest souvent quune petite part de leur travail. Dautres se retrouvent dans les services communication des grands organismes de recherche, ou travaillent pour des Sites internet, ou encore travaillent pour la presse informatique, laspect matériel et logiciels prenant le pas sur les questions scientifiques à proprement parler
J-R. P. : Pourrais-tu à présent me décrire un peu ton travail de pigiste ?
P. L. : En fait il y a trois façons de travailler comme pigiste.
La première est le travail à la commande. Cest une revue qui tappelle et qui te dit par exemple : on vient dapprendre que tel labo vient de faire telle découverte, est-ce que tu ne pourrais pas nous faire un papier là-dessus ?. Concrètement, on me commande tant de feuillets on est payé au feuillet, un feuillet correspondant à 1.500 caractères, ou signes sur tel sujet, et on me précise sous quel angle laborder : par exemple, sous langle de limportance scientifique de la chose, ou de son impact économique, ou du point de vue de la polémique scientifique sil y en a une, ou des enjeux éthiques, ou plusieurs angles à la fois, pour faire un article de fond
Dans ce cas, tout dépend donc du réseau de rédacteurs en chef ou de chefs de rubriques quon arrive à se constituer. Dans certains cas, tu peux même devenir le pigiste attitré dun journal. Cest comme ça, par exemple, que je travaille avec le Journal du CNRS, dont je suis le correspondant pour toute la région Provence-Alpes-Côte dAzur. Je fais aussi la page mensuelle dinformation scientifique dans Déclic, magazine édité par Handicap International, qui sest rendu compte quil ne pouvait plus traiter en interne ou au coup par coup les questions de lactualité scientifique liée au handicap, et quil avait besoin dun traitement régulier, réalisé par un spécialiste.
Mais il y a une deuxième façon de travailler : cest la proposition darticle que je fais, moi, à telle ou telle revue. Cest celle que je préfère, bien sûr. Ca suppose de se tenir personnellement au courant de ce qui se fait, davoir des contacts dans différents milieux, des informateurs qui sont dailleurs très souvent des chercheurs quon a interviewés une première fois et avec lesquels on est resté en relation. Ca suppose aussi de lire des revues spécialisées, et pas uniquement les plus connues, comme Nature ou Science
Celles-là, tous les rédacteurs en chefs les lisent, elles sont traitées en dépêche dagence dans les heures qui suivent la publication, et a priori, si un thème les intéresse, les magazines de vulgarisation nattendent pas une proposition spontanée pour commander un papier. Donc la démarche cest daller chercher des informations peu diffusées.
Le point de départ peut très bien être une information quon trouve, par exemple, dans La Provence ou sur France 3, aux informations régionales. Parce que très souvent, le premier réflexe dun chercheur qui a envie de faire connaître un travail, et une fois quil a publié dans une revue scientifique à comité de lecture, nest pas nécessairement de sadresser à lAFP ou à Science et Vie, mais au journal local. Donc, je prends tout dabord quelques notes sur linformation, plus ou moins bien traitée par le média en question, ensuite jappelle le labo concerné, je me présente comme journaliste scientifique travaillant pour plusieurs publications, je leur explique ce que jai entendu concernant leurs recherches et leur en demande un peu plus. En priorité, je vérifie le sérieux de linformation, et si la discussion avec le chercheur me convainc quil y a quelque chose de vraiment important sur le plan scientifique, ou en termes dapplications, jécris un synopsis où je présente les principaux éléments de linformation, et que jenvoie aux magazines avec lesquels je collabore. Il mest arrivé que la réponse soit négative sur toute la ligne. Avec le temps, je propose de moins en moins de synopsis qui me sont refusés, parce quen fait, je sais de mieux en mieux ce quattendent les magazines. Et quand jai une réponse positive, je me mets au travail comme pour un papier de commande. Mais avec une différence : cest que dans ce cas je reste propriétaire de mon sujet et que je peux le re-proposer à dautres magazines, juste en changeant langle dapproche. Par exemple, sur la thérapie génique je peux écrire deux articles, un pour Euréka, où je vais mettre en avant les aspects concernant les progrès de la recherche, et un pour Le Monde Diplomatique qui sera plus centré sur les enjeux économiques de la chose.
Enfin, il y a une troisième façon de travailler qui est un prolongement de la seconde : cest le reportage clé en main que je réalise en tandem avec un photographe. Tu connais la formule le poids des mots, le choc des photos : eh bien, ce nest pas vrai que pour les magazines people, ça vaut aussi, dune certaine façon pour les magazines scientifiques qui attachent souvent presquautant dimportance à lillustration photographique quau texte. Doù lintérêt pour nous de proposer un dossier complet, texte et photos, plutôt que de laisser le magazine choisir les illustrations. Le principe est simple : quand loccasion se présente, je travaille avec un collègue photographe avec lequel je partage les frais et les bénéfices.
Au début je travaillais évidemment surtout à la commande. Aujourdhui, cest plutôt entre un tiers et la moitié à la commande, et le reste de ma propre initiative, seul ou en binôme avec mon collègue photographe.
J-R. P. : Lorsque tu as la possibilité de choisir un sujet, selon quels critères le fais-tu ?
P. L. : Il y a tout dabord mes centres dintérêt personnels. Deux grandes questions mintéressent plus particulièrement : la préhistoire et les croyances dans les civilisations les plus anciennes ; la recherche génétique en insistant particulièrement sur la vigilance, en particulier dun point de vue des dérives économiques, quil faut avoir vis-à-vis de ces recherches.
A côté de ça, il y a deux grands critères ; le sérieux scientifique et lintérêt médiatique.
Question sérieux, la meilleure garantie pour moi cest la publication dans une revue académique. Mais il arrive que le chercheur nait pas encore publié sur sa recherche, et dans ce cas je demande leur avis à dautres scientifiques du domaine. Dailleurs, il marrive de faire un article qui soit en fait la mise en débat entre différents spécialistes dune recherche annoncée comme innovante mais qui nest pas encore confirmée comme telle par la communauté scientifique. En fait, mon premier principe, cest la prise de recul, la vigilance. Cest dautant plus important pour moi que je suis de plus en plus en position de proposer et pas seulement de répondre à la demande.
Au début, javais lidée un peu naïve dêtre une sorte d ambassadeur des sciences. Et ce que ma apporté à la fois lécole de journalisme et la culture scientifique que je me suis construite au fur et à mesure du travail, et que ne mavait pas appris la formation universitaire que jai reçue, cest davoir du recul sur la science, sur ses résultats, sur ses implications, sur ses enjeux économiques en particulier. Je fais en très grande partie confiance aux chercheurs en ce qui concerne léthique, dont je trouve quelle est un mot galvaudé, souvent brandit par des experts qui sen servent plutôt pour faire passer des messages à caractère idéologiques. Par contre, les relations entre nord et sud appliquées aux sciences, limplication toujours plus grande dintérêts économiques et marchands dans les recherches, en particulier sur le vivant, et le fait que des recherches dont la norme décrète quelles ne sont pas utiles ou rentables soient menacées, tout cela me semble important à raconter
Même si ce nest pas toujours évident, si on manque de temps, si on fait parfois des articles plus alimentaires...
Cela dit, je ne me considère jamais comme un critique scientifique, comme par exemple il existe des critiques littéraires ou cinématographiques. Je nai pas à émettre un doute ou un jugement personnel sur une recherche, je ne suis pas expert. Quand cest nécessaire, je mets en confrontation deux avis différents de chercheurs. Mais au total je men tiens à lavis des chercheurs eux-mêmes, je reste le plus près possible de ce quils disent.
J-R. P. : Test-il arrivé de refuser une commande pour des raisons tenant au manque de sérieux scientifique de la recherche sur laquelle on te demandait décrire ?
P. L. : Non, cela ne mest jamais vraiment arrivé. Ce qui peut arriver par contre, cest quaprès avoir fait une première reconnaissance sur le sujet, je suggère à la rédaction, par exemple, de revoir à la baisse le papier quon avait prévu, de passer de huit pages à trois pages, parce quil savère quen définitive le sujet est moins intéressant ou novateur que ce quon croyait au départ. Peut-être cela tient-il aux périodiques pour lesquels je travaille. Et puis il faut dire aussi que les sujets particulièrement importants, sensibles, ou chauds, comme lhistoire de la mémoire de leau par exemple, sont plutôt traités en interne par les rédactions.
J-R. P. : Daccord. Venons-en donc à ton second critère.
P. L. : Mon second grand critère, cest bien sûr lintérêt médiatique du sujet. Par exemple, une recherche peut être scientifiquement rigoureuse et intéressante, mais porter sur un sujet qui vient dêtre déjà plusieurs fois traité par la presse. Mais il y a aussi le sujet en lui-même, qui est plus ou moins susceptible dintéresser une rédaction. Une recherche qui montre par exemple que les cadres font de moins en moins confiance aux directions dentreprises peut être à la fois totalement sérieuse et tout à fait importante pour la discipline et pour ce quon sait des cadres, mais ne pas intéresser un rédacteur en chef qui va considérer que cela nintéressera personne. On peut toujours dire quil a tort. Reste que lintérêt du public pour la science est en réalité très inégal, quil est beaucoup plus immédiatement motivé par des questions comme les mystères des origines, de la biologie ou de lunivers, que par la complexité des rapports sociaux dans une entreprise, par exemple.
En tout cas, de façon très pragmatique, je suis bien obligé de tenir compte de ces critères. Et il y a des sujets sur lesquels je ne vais sûrement pas me battre longtemps, même si je les considère comme tout à fait importants et intéressants.
J-R. P. : Tu as bien conscience, jimagine, que cette logique médiatique pose un vrai problème aux chercheurs.
P. L. : Je sais bien. Cest vrai que le modèle dominant de traitement de lactualité par les médias cest lévénement, cest la nouveauté. Les médias ne font en fait quappliquer à la science le traitement quils font de lactualité. Et la nouveauté en science, cest la découverte.
Cest un des grands reproches des scientifiques aux médias. Au fond, ils souhaiteraient quon traite différemment la science du reste, quon respecte ses rythmes, ses incertitudes, ses complexités. Je peux le comprendre, mais comme journaliste, je dois tenir compte des ressorts qui caractérisent lintérêt que peut porter le public à la recherche scientifique : les grands mystères des origines, les grandes peurs de lavenir, les grands espoirs thérapeutiques, y compris, lattrait pour le spectaculaire
Et cest vrai quil y a des risques permanents de dérives, le plus souvent dailleurs involontaires, par simple incompétence, que vraiment délibérées, même si ça existe.
Cest une question de rigueur et de déontologie personnelles. En tout cas, avec les rédactions pour lesquelles je travaille, je nai jamais eu de vrai problème, leurs remarques se résumant le plus souvent à des demandes de clarification de tel ou tel point de mon texte. Il mest même arrivé quun chef de rubrique me suggère dêtre un peu plus circonspect quant aux espoirs que je laissais entrevoir à propos dun protocole thérapeutique.
En fait, à mon avis, les surprises viennent surtout des titres. En règle générale, les titres et inter-titres dun article échappent en effet au journaliste qui a écrit larticle. Et cest vrai quon peut faire passer beaucoup de choses à travers un titre. Par exemple, quand Science et Vie titre « Lembryon médicament » et met en couverture le dessin dune petite gélule avec un embryon à lintérieur, on peut dire quon joue avec une métaphore et quon ne touche pas au contenu dun article par ailleurs prudent et mesuré : reste, à mon avis, quon nest pas loin de franchir la limite qui sépare linformation scientifique de la dérive spectaculaire. Parfois, dailleurs, ça peut jouer en sens inverse, ce qui fait quau total cela séquilibre peut-être. Par exemple, à loccasion du dernier Téléton de 2001, jai fait un article pour Science et Vie sur les thérapies géniques contre la myopathie. Jen étais content, cétait un scoop mondial dans lequel je décrivais avec précision un essai de thérapie vraiment nouveau. Mais quand le journal est sorti, jai été vraiment surpris. En couverture, le titre annonçant mon article nétait pas, comme on aurait pu craindre, du genre «Myopathie : enfin des traitements » ou « La guérison enfin au rendez-vous », cétait quasiment linverse : cétait « Le casse-tête de la myopathie ». Comme si les personnes en charge de la titraille et de la couv (titres et couvertures) avaient voulu se prémunir déventuelles critiques liées aux faux espoirs annoncés, et avaient du coup adopté lexcès inverse.
J-R. P. : Mais à ce problème des dérives proprement dites sen ajoute un autre quon peut considérer comme tout aussi préoccupant : celui du traitement très inégalitaire que les médias font des différentes disciplines, la sur-médiatisation de certaines dentre elles saccompagnant dun grand silence sur les autres, au nombre desquelles je pense évidemment aux Sciences humaines.
P. L. : Cest vrai quil y a des sciences qui ont en quelque sorte un droit de cité permanent dans les revues.
Pour les SHS, cest un peu le cas de tout ce qui relève de larchéologie ou de la paléontologie qui sont régulièrement présentes dans les revues de vulgarisation. Pour de multiples raisons sans doute : lintérêt réel ou supposé des lecteurs pour ces questions, le fait quon y fait aussi des découvertes, sans oublier les possibilités énormes dillustration qui permettent de faire de beaux articles grand public, avec des sites archéologiques en plein désert, des reconstitutions artistiques possibles de lhominidé découvert, ou encore des splendides peintures pariétales dans le cas du paléolithique supérieur
Pour le reste, il faut soit un évènement scientifique vraiment important, soit une actualité particulière. Par exemple, quand va-t-on parler des Sciences du langage ? En forçant à peine le trait, je dirais quon nen parlera que dans deux occasions : soit, quand des chercheurs américains vont nous ressortir le coup du gène du langage, ce qui va déclencher toute une polémique en France où les milieux scientifiques sont majoritairement critiques vis-à-vis de ce type de déterminisme biologique ; soit alors à propos dune avancée en imagerie médicale sur une zone du cerveau censée être particulièrement active pour ce qui est du langage. En fait, en schématisant, on ne parle jamais autant du langage que lorsque ce sont les sciences biologiques qui en parlent ! Par contre on ne trouve presque jamais rien par exemple, sur tout ce qui se fait en psycho-linguistique.
Autre exemple : il a fallu les manifestations de gendarmes pour quune chaîne de radio, France Inter je crois, parle de létude dun sociologue sur le mal-être des gendarmes, notamment à propos du système du casernement et de limbrication que cela induit entre vie professionnelle et vie familiale. Cette étude était déjà ancienne et avait lair tout à fait intéressante, mais sans cette actualité, il ne serait jamais venu à lidée daucun journaliste den parler.
Mais en réalité, pour être plus précis sur ces questions, il faudrait distinguer entre la presse de vulgarisation du type Science et Vie, Sciences et Avenir ou Ca mintéresse, qui a lambition de sadresser à Monsieur Tout le Monde, et des revues comme La Recherche, Pour la Science, ou Le Monde de lEducation, qui sadressent à un public plus informé, plus attentif au développement de la recherche pour elle-même et où on trouve un peu plus de place pour les SHS. Le meilleur exemple est sans doute Sciences Humaines, qui est unique en son genre, mais qui sadresse, à mon avis, à un public relativement spécifique où on doit trouver beaucoup denseignants, détudiants, de travailleurs sociaux, voire même de chercheurs.
De plus, quand on aborde ces questions, il ne faut pas oublier deux choses : la première cest que la science a de toute façon la portion congrue dans la presse écrite ou parlée en général ; la deuxième, cest que la presse scientifique elle-même va mal, que les lectorats de publications comme Science et Vie et Sciences et Avenir par exemple, sérodent lentement.
J-R. P. : Face à ces problèmes, que penses-tu alors des démarches qui visent en quelque sorte à contourner les médias et à prôner une relation directe entre les chercheurs et le public ? Je te pose dautant plus la question que tu as organisé pendant deux ans un bistrot des sciences à Marseille.
P. L. : Le bistrot scientifique, cest tout à fait autre chose.
Dun point vue personnel, jai lancé ça pour pouvoir sortir de temps en temps de mes papiers, et pouvoir rencontrer du monde sur le terrain, dans un autre contexte que celui particulier, à objectif très précis, de linterview. Cest dailleurs un reproche quon fait souvent aux journalistes scientifiques que de ne jamais décrocher de leur écran, du téléphone, de lInternet, de leur fax, du mail
Et cest vrai quil y a des papiers entiers que jai faits sans sortir de mon bureau, uniquement à partir dentretiens téléphoniques, déchanges de mail, de lectures, sans rencontrer physiquement une seule personne. Ca ne veut pas dire que le travail nest pas sérieux. Jai beaucoup discuté et échangé avec les chercheurs, jai beaucoup lu. Mais je nai pas vu un labo. Souvent cest pour des raisons matérielles toutes bêtes : quand je fais un article sur les travaux de trois chercheurs dont lun est à Nantes, lautre à Zurich et lautre à San Francisco, tout se passe par téléphone ou par mail. Cest un des travers du métier et parfois, ça me pèse. Dautant que comme pigiste, tu ne participes pas à une équipe de rédaction et tu peux te retrouver seul à travailler dans ton bureau sans voir personne pendant des journées entières. Jai donc monté ce bistrot pendant deux ans, avec une quinzaine de séances qui se sont déroulées, où on pouvait réunir jusquà 100 personnes.
Sur le plan de la préparation, il y a une grande différence. Quand jécris un article, cest moi qui choisis la question, langle sous lequel je vais laborder, et en général je pose une seule question et jessaie den faire le tour. Avec le bistrot, je ne suis plus médiateur, je suis animateur. Même si je prépare bien sûr le débat, ce nest plus moi qui décide de ce qui est le plus digne dintérêt dans telle ou telle recherche pour le public : là, ce sont les gens qui posent leurs propres questions et ce sont parfois des questions très inattendues, parfois très personnelles, presque intimes, avec beaucoup dinterrogations citoyennes. Et ça donne des débats le plus souvent très animés, très riches, avec parfois des moments très forts, dont on ressort à la fois avec de nouvelles connaissances, et aussi la tête pleine de nouvelles interrogations, et lenvie de poursuivre.
Mais de là à présenter ces opérations cafés scientifiques comme une panacée de la culture scientifique citoyenne en train de se faire, comme on lentend aujourdhui y compris de la part du Ministre de la recherche, je ny crois pas tant que cela. On pourrait à la limite y penser si ce type de rencontres directes pouvait avoir laudience dun article. Mais il faut rappeler les faits : un n° de Science et Vie est diffusé à 400000 exemplaires et touche 3 millions de personnes, ce qui est à peu près le nombre de visiteurs annuels de La Villette, sans parler des journaux comme Le Figaro Magazine, Point de Vue-Images du Monde, qui font aussi, de temps en temps, de la science. Face à cela, toutes les initiatives de mise en contact direct sadressent à un public extrêmement minoritaire, et en définitive, ultra-ciblé. Avec le bistrot des sciences, jai dû toucher au mieux un millier de personnes sur deux ans et 80 % étaient plutôt du type étudiants, enseignants, chercheurs, public cultivé. Sauf exception comme lors dune séance sur la question de la vie extra-terrestre où quelques jeunes venus des quartiers nord se sont présentés ce nest pas parce que ça se passe dans un bar quon va toucher ceux quon natteint jamais.
A mon avis, cest donc se faire des illusions de croire quon fera léconomie de la question des médias. Pour moi la question est aussi de sensibiliser les journalistes, y compris non-scientifiques, à ce quest la recherche et inversement, de sensibiliser les chercheurs dès leur formation aux questions de la diffusion scientifique par les médias. Les services de communication des grands organismes font un peu ce travail, mais cest à des années-lumière de ce qui pourrait et devrait se faire. Juste un exemple : je ne reçois presque jamais dinformation scientifique de la part de la Délégation régionale du CNRS, si ce nest pour annoncer une remise de médaille : tout est centralisé à Paris !
J-R. P. : En tout cas, pour toi, les journalistes scientifiques sont et resteront donc indispensables à toute entreprise un peu ambitieuse de diffusion scientifique.
P. L. : Il faut distinguer totalement deux choses. Sauf exception, les chercheurs savent très bien, comme tout le monde, entrer dans un débat, se placer dans une situation déchange, se mettre au niveau du public comme on dit. Dans ce sens-là, je ne crois pas du tout à lhistoire du chercheur dans sa tour divoire. A une ou deux exceptions près, jamais un chercheur ne ma refusé dinterview (sauf si le service de communication de lentreprise pour laquelle il travaille le refuse à sa place), et tous sont aussi venus au bistrot des sciences, avec même de lenthousiasme.
Mais écrire pour ce même public, cest un exercice complètement différent. Il arrive dailleurs que des chercheurs que je contacte pour un article me disent : je vais vous écrire un texte, et vous le remettrez un peu en forme. Mais ça ne marche presque jamais. On obtient des textes qui restent inaccessibles à des personnes qui ne possèdent pas une grille de lecture sur le sujet ou la discipline, des textes sur lesquels il faudrait, à la limite, prendre des notes et les relire pour comprendre ce qui est dit. Ca tient non seulement au vocabulaire, mais aussi à la syntaxe, à la fois daborder le sujet, de le mettre en perspective, de faire ressortir les idées-force, les principaux résultats, tout ce quon appelle, en langage journalistique, la mise en scène, qui ne doit pas toucher au fond des idées, mais qui est une façon de présenter ces idées selon dautres conventions décriture que celles de lécriture académique. Je viens de travailler avec un chercheur qui a fait une étude sur des paramètres susceptibles dévaluer les performances de lécole et qui ma donné un texte dont il était sincèrement persuadé quil suffirait de le raccourcir et de le modifier à la marge. Résultat, jai dû faire comme dhabitude : une heure et demie dinterview à partir de laquelle jai fait mon texte. Au fond, je pense quon parle de deux choses totalement différentes lorsquon parle dun texte de vulgarisation dun chercheur et dun texte que je fais. Et ceci vaut quelle que soit la discipline.
J-R. P. : Et une co-écriture chercheur/journaliste
?
P. L. : Non, je nai jamais essayé. La co-écriture entre journalistes est déjà quelque chose de tellement difficile pour moi. Je me suis dailleurs toujours posé la question de savoir comment les chercheurs arrivent à écrire à plusieurs comme ils le font souvent. Pour moi un papier doit être très personnel. La science aux chercheurs, la presse aux journalistes !
Par contre, on peut faire relire notre papier. Certains chercheurs dailleurs le demandent expressément dès le départ. Et parfois cest très utile, ne serait-ce que pour éviter quil y ait de grosses erreurs. Mais ça sarrête-là.
En fait, pour me faire comprendre il faudrait quon fasse une expérience, quon compare le texte que jai reçu dun chercheur et celui que jai finalement fais.
J-R. P. : Je retiens ta proposition. Dune part, parce que jaimerais mieux comprendre ce que tu appelles ton travail de metteur en scène et quon le confronte aux règles de la mise en scène académique. Et puis parce quau fond, en disant cela, tu touches à une des questions qui est au cur du projet de Faire Savoirs, projet qui nexclut pas a priori une contribution de journalistes scientifiques, mais qui défend néanmoins lidée quil est nécessaire et possible que les chercheurs prennent eux-mêmes en charge une partie au moins du travail de diffusion scientifique. Je serais donc tout à fait intéressé à ce quon approfondisse sérieusement cette question et quon le fasse, en quelque sorte, sur pièces.
P. L. : Je suis daccord, ça mintéresserait aussi beaucoup.
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