
Plus marseillais que moi tu meurs !
Migrations identités et territoires à Marseille.
Cesari Jocelyne
Moreau Alain
Schleyer-Lindenmann Alexandra (2001).
Paris : LHarmattan.
La thèse de ce livre est que lintégration des étrangers, si elle dépend des cadres juridiques du pays dinstallation et si elle obéit aux lois générales de lassimilation économique et sociale, prend des formes spécifiques dans chaque contexte local ; lintégration « à la Marseillaise » serait un exemple significatif et positif dune telle influence des facteurs locaux.
Alain Moreau (PSYCLE) et Alexandra Schleyer-Lindenmann (DESMID) tous deux Maîtres de Conférence en Psychologie à lUniversité de la Méditerranée signent les cinq premiers chapitres de louvrage, Jocelyne Cesari (GSRL/CNR), sociologue des religions, étant lauteur du dernier chapitre.
Après nous avoir expliqué pourquoi la ville de France qui devrait être la plus intolérante à la présence des étrangers possède en fait des caractéristiques (historiques, politiques et géographiques) particulièrement favorables à lintégration de ces derniers, les auteurs présentent les résultats de trois enquêtes conduites à Marseille entre 1995 et 1998.
Quatre chapitres sappuient sur des données recueillies auprès dadolescents dorigine algérienne (et dadolescents dorigine européenne de même niveau socio-économique) grandissant à Marseille.
Les premières données concernent le sentiment didentité des adolescents (je me sens
marseillais, français, algérien etc.) ainsi que leur ressemblance perçue à dautres groupes (je ressemble
.aux immigrés, aux français, aux algériens etc.). Ce sont ces résultats qui donnent lorientation et le titre du livre : chez les jeunes issus de limmigration, le sentiment dêtre marseillais surpasse les autres références identitaires possibles et cest aux marseillais (plus quaux Algériens, aux Français etc.) quest affichée la similitude la plus grande. « Plus marseillais que moi tu meurs » annonce que la ville de Marseille constitue pour les jeunes dorigine maghrébine un environnement dans lequel ils peuvent prendre de la distance à légard des références identitaires plus ou moins pesantes et contradictoires que constituent lAlgérie, la France, les Arabes, les immigrés etc. Lidentification à une ville peut donc tenir lieu de statégie identitaire à condition bien sûr que cette identification soit individuellement et collectivement valorisante, ce qui semble être le cas.
Les trois chapitres suivants concernent davantage lenvironnement familial et urbain de ces jeunes, environnement conçu comme un contexte de développement.
Le système éducatif familial est analysé finement sous langle du contrôle exercé par les parents, mais aussi des principes éducatifs et des valeurs mis en uvre par les parents. Si la spécificité marseillaise passe ici un peu au second plan, en revanche la spécificité des pratiques éducative dans les familles immigrées dorigine maghrébine à Marseille sont décrites et analysées dans le détail. Comme on peut sen douter (mais des données valent mieux que des intuitions) les questions relatives aux différences entre garçons et filles, aux rôles distincts du père et de la mère, au poids de la religion etc. sont particulièrement saillantes dans cette analyse. Cela dit, un grand mérite de lapproche proposée ici est de ne pas considérer les communautés comparées comme des entités homogènes ; en particulier la variabilité importante des pratiques et principes éducatifs des familles immigrées est interprétée par référence aux propositions de Moreau sur la culture de lémigration-immigration.
Le chapitre suivant est articulé à la notion de «tâches de développement», un concept et un outil utilisés par les psychologues du développement pour identifier quels sont les buts et activités que privilégient les individus à chaque âge de la vie, buts et activités considérés par eux et par leur société comme des étapes typiques de cet âge. Le résultat frappant qui se dégage de cette étude est lextraordinaire similitude affichée par les jeunes marseillais dorigine maghrébine et dorigine européenne. Il y a là un indice dintégration assez probant, dautres travaux de lauteur ayant montré quen Allemagne une telle identité de perspective nexiste pas entre les jeunes allemands et les jeunes dorigine turque.
Lenquête suivante concerne linvestissement de lespace urbain par les adolescents des deux origines vivant dans les quartiers nord de Marseille. Interrogés à laide de cartes et plans de la ville (quartier, partie de la ville, ville entière), les adolescents devaient répondre à plusieurs questions sur leur fréquentation des différents sites urbains. Là encore des données très fines sont rapportées : une typologie des types de déplacements, les lieux favoris, les activités et motifs liés à ces déplacements, linfluence du contrôle des parents etc. Sur tous ces indices, il apparaît que les jeunes des quartiers nord ont des pratiques identiques quils soient dorigine immigrée ou pas.
Enfin, J. Cesari nous fait rencontrer des femmes musulmanes et des femmes juives de Marseille qui parlent de leur rapport à la religion. Les différences et les similitudes entre les deux catégories de croyantes sont mises en évidence, avec là encore le rappel que lidentification au territoire local apporte pour de nombreux maghrébins vivant à Marseille, laffirmation sociale et lenracinement recherchés dans la religion dans dautres contextes urbains.
Lintégration suppose un double mouvement convergent : désir dadaptation des étrangers et ouverture de la société dinstallation. Il semblerait quà Marseille, cette convergence fonctionne plutôt bien, échappant aux extrêmes de lassimilation ou de léthnicisation. Mais si, comme le montrent les auteurs, à Marseille les immigrés sont chez eux, cest parce que le volontarisme des acteurs (les communautés, les politiques) sinscrit dans un processus socio-économico-historique venu de loin. À supposer quil y ait un « modèle » marseillais de lintégration, il nest certainement pas facile à transposer ou à généraliser.
Michel Piolat
PSYCLE, Université de Provence