L’expérience sociale au quotidien.
Corps, espace, temps

Haicault Monique (2000)

(préface de Marie-Blanche Tahon).
Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa.


























L’ouvrage de Monique Haicault, chercheuse associée au Laboratoire d’économie et sociologie du travail (LEST-CNRS), s’inscrit dans le domaine de la sociologie des rapports sociaux. Faire appel à la notion de rapport social, c’est ici prendre acte du fait que la notion de classe sociale a perdu une part de sa valeur heuristique, mais qu’il convient malgré tout de conserver une approche matérialiste et dialectique des objets sociaux appréhendés dans leur dynamique et leur visibilité maximales.
Le concept de rapport social s’élabore alors dans la remontée des matériaux empiriques, issus des entretiens enregistrés, des récits de vie et des observations réitérées des lieux à l’aide d’images fixes ou mobiles (voir la troisième partie sur compter, écouter, observer, montrer), vers l’appréhension de l’expérience sociale dans sa théorisation même. L’expérience sociale est alors perçue par la sociologue comme une configuration dynamique de pratiques matérielles et symboliques incorporées, spatialisées et temporalisées, c’est-à-dire comme une combinatoire de pratiques certes routinières, mais qui manifestent bien le sens donné à l’expérience par les agents ordinaires du lien social.
Le rapport social, issu de la réflexivité des membres sociaux et de leurs relations, renvoie donc, de façon analogique, à la construction de catégories sociales et au lien entre ces catégories. Il s’agit centralement de montrer que des problématiques sociologiques élargies s’imposent lorsque les rapports sociaux sont peu visibles, en particulier dans l’espace-temps de l’expérience sociale où se construisent les rapports sociaux de sexe.
La sociologie des rapports sociaux de sexe est donc au centre de cet ouvrage dans la mesure où elle s’avère l’indicateur majeur des notions du changement social qui permettent de déconstruire les limites traditionnelles du champ de la sociologie du travail et de la famille. De fait, l’aspect le plus novateur de cette démarche sociologique réside dans la déconstruction permanente des “notions officielles” de la sociologie du point de vue heuristique des rapports de sexe. Notons que Monique Haicault préfère la notion de sexe à celle de genre, dans la mesure où elle considère que la notion de genre est plutôt unisexe, et tend à enfermer la femme dans un particularisme. Pour sa part, elle travaille en permanence sur la relation homme-femme du point de vue des effets de hiérarchisation-différenciation de l’échange social.
Il s’agit donc de reprendre des notions peu opératoires, en constituer d’autres, éventuellement retravailler ces notions avec un regard autre sur les objets sociaux sur la base de travaux effectués en France, mais aussi en Italie, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et au Canada,
Le premier concept reconsidéré est celui de domination (ou d’oppression). Il est spécifié par des phénomènes d’identification, de différenciation et de hiérarchisation, c’est-à-dire d’imbrication, y compris dans la dimension matérielle et idéelle des faits sociaux.
Monique Haicault tient d’abord à souligner le rôle des croyances, à l’encontre d’une sociologie qui s’en tient à une vision purement matérielle des rapports sociaux. Elle propose alors la notion de doxa de sexe qui singularise le caractère quasi-hypnotique de la soumission volontaire de la femme et de l’homme, dès l’enfance, aux places symboliques qui leur sont imposées.
Dans le cas étudié de la “vie à deux”, et du partage entre travail domestique et travail professionnel au sein de couples de travailleurs avec des enfants, c’est l’imaginaire de la “femme sublime”, de la bonne-mère-épouse qui éclate sous le regard sociologique sur l’intrication du temps domestique et du temps professionnel. Il n’est plus question d’une double journée où la femme ajouterait à son activité professionnelle souvent” minorée” une activité domestique non-rémunérée, mais “survalorisée” par l’imaginaire dominant. Mais il apparaît plutôt une intrication perpétuelle des temps sociaux qui maintient l’exploitation-domination, par sa transformation en un système de contraintes à deux faces.
D’une part, le groupe des femmes qui travaillent devient de plus en plus hétérogène avec une différenciation sociale croissante en son sein : la contrainte socio-professionnelle pèse donc tout aussi fortement sur les femmes que sur les hommes. D’autre part, la notion de charge mentale ajoute à cette contrainte sociale. Cette notion dit plus que l’idée de “double journée”. Elle renvoie à une gestion plurielle de la vie quotidienne sur la base d’une intrication perpétuelle des temps sociaux qui ne peut donc se réduire à l’idée d’une simple juxtaposition de deux activités en des lieux et des temps bien distincts. L’exemple du travail à domicile, tout particulièrement en appui sur des sources audiovisuelles, montre bien le processus de transformation des temps sociaux sur la base d’une pluralité et d’une hétérogénéité des types de temps et d’espace qui sont repérables plus du côté des femmes que de celui des hommes, même si ces derniers sont pris dans cette nouvelle dynamique sociale.
L’analyse d’un temps familial appréhendé à partir de récits et de séquences filmées en temps réel tant à travers le regard de l’enfant que dans celui des parents met aussi en évidence la manière dont la socialisation procède d’un temps fragmenté. Temps certes discontinu des activités de l’enfant, mais rentabilisé dans les bornes qui lui sont imposées par un père soucieux de résultats et une mère plus préoccupée par le devoir-faire : elle le manifeste par une charge mentale apte ou non à gérer la course au temps.
Monique Haicault s’efforce aussi de faire entrer les rapports de génération au sein de l’espace familial dans le domaine conceptuel de la sociologie. C’est ainsi qu’elle propose de laisser de côté la notion de solidarité, prêt-à-penser qui a perdu de sa crédibilité avec l’éclatement de l’espace familial traditionnel, et de s’intéresser plutôt à l’obligation de la dette qui s’est instaurée dans les relations aux parents âgés et dans l’action des grands-mères ressources au sein du réseau familial. Ainsi la relation de la fille à la mère s’exprime bien dans la formulation : “Il faut dire que c’était impossible, dans cette famille comme dans la mienne, de ne pas faire cela”, page 138).
Cependant il convient de ne jamais instrumentaliser ces nouvelles notions, donc de toujours les spatialiser à l’horizon de la déliaison, de l’ouverture, de l’autonomisation. C’est ainsi que la conceptualisation de l’expérience sociale de la mobilité dans la ville rend opératoire en fin de parcours la manière dont les femmes du mouvement des années 1970 ont incité leurs sœurs à la mobilité, puis ont pris en compte l’activité des femmes et des hommes dans l’espace urbain pour en souligner la plurimobilité.
De l’incitation à l’agir public à l’inscription scientifique, des articles publiés dans Recherches féministes à ceux parus dans Sociologie du travail, et remaniés dans le présent ouvrage sur la base de son expérience globale d’enseignement et de recherche, le trajet de Monique Haicault valorise avec beaucoup de pertinence les apports de la génération de chercheuses et de chercheurs des années 1970.

Jacques
Guilhaumou

TELEMME-CNRS, Université de Provence