
Johsua, S. (1999). L'école entre crise et refondation.
Paris : La Dispute
Samuel Johsua
Département des Sciences de l'Education
Réalisé par Béatrice Audibert
Professeur des écoles
Maître formateur à l'IUFM d'Aix-Marseille.
D
ans un de ses derniers ouvrages, Samuel Johsua propose une analyse du système scolaire à partir de son expérience de chercheur en Sciences de léducation. Sa réflexion participe dun vaste débat à la fois scientifique et « citoyen » sur les missions de lécole en tant quinstitution, mais aussi les pratiques enseignantes dans leur technicité et leurs significations sociales : rapport aux savoirs, socialisation et individualisation, statut de la compréhension
Sur toutes ces questions S. Johsua prône un développement de la recherche associant les praticiens au processus dinvestigation.
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Béatrice Audibert : Vous montrez dans votre dernier ouvrage que la transformation de l'école relève essentiellement de choix politiques et économiques, mais en même temps vous nous dite « qu'une réflexion nouvelle est devenue indispensable, abordant tous les aspects: organisationnels, pédagogiques et didactiques ». Ne pensez-vous pas, en effet, que ce qui pose problème aujourd'hui c'est un manque de vision claire de ce que doit être la mission principale de l'école?
Samuel Johsua : Notre système éducatif apparaît en effet comme un immense paquebot sans plan de navigation, sans boussole, voire sans capitaine. On lui demande de jouer son rôle contre le chômage des jeunes en inculquant les comportements adéquats qui les prépareront à l'insertion et à l'employabilité . On lui demande bien entendu de transmettre les connaissances jugées indispensables. Mais aussi de pourvoir à une socialisation à propos de laquelle une fraction croissante de la population est décrétée inadaptée. Comment imaginer par ailleurs que l'école puisse rester sourde aux grands problèmes de société qui nous assaillent? Et il convient assurément qu'elle forme à la citoyenneté , comme si l'École en avait l'exclusivité, comme si toute la vertu de la République y avait trouvé refuge. Ainsi, sous la double pression de la prolongation massive des études (qui concernent donc une fraction grandissante de la population, et presque toute sa jeunesse) et de la recherche désespérée d'issues aux difficultés sociales dont on n'aperçoit pas la fin, on n'arrête pas de charger la barque, de soumettre le système éducatif à une masse d'injonctions dont la cohérence ne saute pas aux yeux. Une hiérarchisation de ces demandes, ou mieux, une mise en relation de ces différents niveaux est indispensable.
Pour ma part, je milite pour un recentrage de lécole sur ses missions spécifiques. Il faut, quand on aborde cette question, se défaire dun sentiment de naturalité quant à lécole. Il vaut mieux se poser non seulement la question de ce quelle fait, mais de ce quelle seule fait. Avancer que lécole socialise (et inculque en conséquence un système de normes dominant) nest jamais inutile. Mais comment le fait-elle ? On pourrait présenter les choses de la manière suivante : l'École organise les conditions de l'étude systématique de savoirs, dont le choix lui est en grande partie extérieur. D'autres institutions qu'elle peuvent le faire, mais elle s'y attache avec une forme particulière (Johsua, 1998). Et la systématicité est ici le point central.
On peut contester cette description en montrant que lÉcole ne fait pas que çà . Certes. Mais combien de temps pourrait-elle faire ce en plus si elle ne sacquittait pas au moins en partie de ces fonctions ? Tôt ou tard, dans ce débat, il faut se poser la question suivante : en plus de tout le reste , lécole apprend-elle à lire ? Si la réponse est positive (et elle lest) comment ne pas en tenir compte dans la subjectivation des individus ?
Il y a ainsi un effet socialisateur de lÉcole par létablissement de certains rapports aux savoirs. Mais, tout en admettant cette formule, il faut se garder den donner une interprétation par trop exclusive, sous peine de laisser dans lombre des contradictions puissantes. Si lacquisition des savoirs par lÉcole peut socialiser , cest dune manière spécifique, pour des fonctions particulières, sans que cette forme de socialisation puisse absorber ou dominer les autres. Dautres institutions développent des apprentissages liés à dautres types de savoir, à dautres règles de fonctionnement, dautres équilibres de pouvoir, dautres relations affectives. Un individu donné participe à une multiplicité dinstitutions de ce genre : à sa famille d'origine, mais aussi à celle que lon se donne par alliance, à une classe sociale, à une nation, une Eglise, un club sportif, une association, un groupe damis, à des usagers réguliers du métro, etc. En général, les données dune institution ne simposent pas telles quelles aux autres, et, de plus, cela varie en fonction des situations individuelles et collectives traversées. Si bien que, dans la majorité des cas, un individu donné doit gérer des appartenances diverses, souvent en partie contradictoires. De là surgit dailleurs une capacité salutaire de résistance à la domination exclusive de lune de ces institutions. Mais alors la question à résoudre pour lÉcole (comme pour toute autre institution sociale) nest pas de chercher à sacrifier à un fantasme unitaire , pas plus que de décréter a priori lauthenticité plus grande de lune des appartenances. Il lui faut au contraire à la fois permettre que vive une multiplicité inévitable et en partie contradictoire, sans que cela ne mène à la cassure, et assurer sa fonction spécifique. Cela suppose aussi que toute leur place soit donnée aux espaces politiques globaux, à léchelle nationale, où ce genre de liaisons et de contradictions puissent être ouvertement discutées en fonction dune conception (certes évolutive et polémique) du bien commun . On voit ici, sous une autre forme combien lévolution libérale et postmoderne, en décrétant obsolète (voire dangereux) tout recours à des choix politiques communs (au nom par exemple de lautonomie du local) rend chaque jour plus délicate la recherche déquilibres, mêmes instables, entre les instances de socialisation.
Maintenant, cela ne permettra pas de disposer ipso facto dun choix clair sur les finalités de lécole. Comme vous lavez rappelé dans votre question, un tel choix dépend fortement de positionnements politiques. Ainsi, pour moi, le projet dune école pour tous, et donc de la construction scolaire dune culture commune est consubstantiel à toute visée démocratique. Même camouflée derrière la République , lélitisme reste réactionnaire. Evidemment aussi sauf à revenir sur la scolarité obligatoire à seize ans le maintien dun projet de collège unique rejaillit nécessairement sur lécole élémentaire. Celle-ci, dès lors, nest plus en charge de dispenser un viatique pour la vie, mais a une fonction propédeutique . Voilà pour les principes. Généreux certes, mais sont-ils réalistes ? Enseigne-t-on la même chose dans les quartiers bourgeois et dans les ZEP ? Sauf à verser dans lhypocrisie, la réponse à cette question est négative. On peut même létendre jusquà laffirmation que, sans doute, on ne peut pas y parvenir complètement. Et alors ? Faut-il pour autant instituer ces différences, avec des programmes différents, et, inévitablement, des ambitions différentes ? Ce raisonnement reviendrait en cohérence à une remise en cause de toutes ces lois de la République qui, proclamant une égalité formelle dans un domaine donné, ne trouvent pas à lattester empiriquement dans la vie réelle. Ainsi par exemple de légalité des hommes et des femmes. Faut-il, sous prétexte que les secondes gagnent un tiers de moins que les premiers, rendre visible cette inégalité par la loi ? Quel est le cadre qui convient le mieux aux classes dominées, celui qui affirme leur inégalité constitutive, ou celui qui, affirmant leur égalité de principe, ouvre un champ permanent de lutte pour progresser en ce sens ?
B. A. : A plusieurs moments dans votre ouvrage vous parlez de l'évolution historique qui a fait passer dans les pratiques enseignantes de la logique de la restitution à celle de la compréhension. Vous insistez en disant que cette évolution accroît "la somme d'ambiguïtés qu'un élève doit traiter", et que cela peut se révéler profondément différenciateur.
Vous posez, de mon point de vue les bonnes questions : comment assurer pour tous les élèves le passage d'une logique à l'autre...sans tomber dans un instrumentalisme borné ? Que convient-il d'étudier, comment ? Et, surtout, comment traiter les inévitables différences entre les catégories d'élèves sans transformer ces différences en inégalités ?
Vaste programme, mais vous nous laissez un peu sur notre faim quant aux réponses à apporter !
Pouvez-vous être plus explicite ?
S. J. : Rude question, puisque cest justement le genre de domaines où lanalyse critique est plus aisée que la proposition de solutions. Revenons dabord sur le problème. La demande portée sur lÉcole est, de tous les points de vue, considérablement plus exigeante quauparavant. Il ne suffit plus par exemple de savoir résoudre un exercice de mathématiques, il faut lavoir compris . Que lon compare le degré nouveau de difficulté qui peut séparer le fait davoir à reproduire par cur une leçon dhistoire, et celui davoir à analyser, traiter, synthétiser des données nouvelles sur le moment (tableaux, diagrammes, etc.). On va souhaiter que le travail du savoir par les élèves se traduise par des signes tangibles de compréhension , dépassant les traits de surface et la correspondance formelle de la restitution. Le copier-déchiffrer sera considéré comme dépassé, ou insuffisant. Il va falloir désormais rédiger-comprendre . A son tour, la compréhension devrait avoir comme conséquence (et comme signal) la capacité dinnover, de traduire sous sa propre responsabilité les connaissances acquises dans des situations nouvelles, de forger et de manifester son autonomie . Et cest beaucoup plus délicat.
Ceci ne se comprend pas si on ne saisit pas tout ce que le terme de compréhension porte dambiguïté. Celle-ci existait en fait déjà dans la logique de la restitution : peut-on être toujours absolument sûr de ce qui doit être restitué ? Mais elle est ici très nettement augmentée. A quel niveau sarrête, par exemple, la compréhension dun exercice élémentaire darithmétique comportant une addition ? Aux règles de calcul ? Aux types de problèmes qui relèvent de ces règles ? Cest le souhait général, mais jusquoù va la compréhension , même celle de lenseignant lui-même : comment distinguer, par exemple, laddition de deux pommes (qui donne alors deux pommes), de celle de deux liquides miscibles qui nen font alors quun , laddition de deux vitesses (qui donne un vecteur vitesse résultant) de laddition dune vitesse et dune accélération, opération indue en physique, mais très couramment pratiquée par les élèves ? La compréhension sétend-elle à la théorie des groupes (les entiers relatifs forment un groupe commutatif pour laddition), à laxiomatique de Peano ou des ensembles qui sous-tendent une réflexion sur les nombres et leur combinaison ? Mais, problème supplémentaire, toute augmentation de la somme dambiguïtés quun élève doit traiter peut se révéler profondément différenciatrice. On s'appuie de fait, quoi quon en dise, sur une proximité culturelle suffisante pour que les échanges puissent continuer entre maître et élèves, comme entre ces derniers, et ceci bien que les éléments de savoir, et les techniques afférentes, ne soient pas (ou soient moins) explicitement présents. Comme cette proximité à la culture scolaire est variable, on comprend alors que tout traitement qui serait indifférent à ces différences prend le risque de les accentuer.
Il y un courant international qui, en conséquence, estime quil serait plus simple de renoncer à la logique de la compréhension . Cest le cas du mouvement, porté à lorigine par les partisans de Reagan et Thatcher quon appelle back to basics , dont léquivalent pourrait être le lire-écrire-compter . Mais on ne peut y souscrire sans questionnement majeur puisquil y a bien aussi, dans la rupture avec la restitution quelque chose qui correspond à la demande, démocratique, dun enseignement émancipateur. Je pense quant à moi quil faudrait maintenir ce cap, mais en se gardant décraser les moyens sur le but à atteindre . Dans cette optique que je conteste, comme lon souhaite produire des élèves autonomes, il faudrait renforcer les pratiques pédagogiques qui manifestent immédiatement et explicitement cette autonomie. Au lieu que lautonomie soit conçue comme le résultat dun enseignement, et d'une organisation des conditions de létude, sur le moyen terme, elle sera considérée comme le résultat dune simple volonté libératoire. Dans cette acception, lÉcole sera considérée dabord comme un appareil, peut-être inévitable, mais qui empêche ou freine lémergence de lautonomie, bien plus que comme une aide pour entrer dans létude des savoirs. Au risque daboutir à ce paradoxe : des exigences nouvelles et plus difficiles daccès se combinent ici avec un soutien moins fort, une responsabilité plus faible prise par linstitution.
On aurait au contraire grand bénéfice à étudier de plus près ce qui a fait dans le passé le succès des filières secondaires populaires : Primaire supérieur, Cours Complémentaires, CEG. Petits établissements, encadrement serré, collectivités fortes, effort de mise en activité réelle des élèves et disponibilité enseignante aux difficultés techniques des apprentissages (même quand elles ne relevaient pas d'une discipline au sens strict), centration sur l'étude de savoirs bien délimités (et non sur l'élève ), en étaient sans doute à la racine. Il est vrai que les populations qui en ont bénéficié, plutôt issues des basses couches moyennes et du sommet des salariés qualifiés, correspondent à celles qui ne réussissent pas si mal dans le collège d'aujourd'hui, plutôt qu'à celles, plus défavorisées, pour lesquelles se posent les problèmes les plus délicats. Mais c'est une thèse proposée par lhistorien Claude Lelièvre on peut se demander si la progression de la scolarisation ne pose pas à sa frontière des problèmes somme toute comparables à travers le siècle.
B. A. : En tant que formateur de terrain j'ai été très intéressée par le point de vue que vous développez sur l'aspect collectif de l'apprentissage. Cela va à l'encontre de la tendance forte vers une individualisation de plus en plus importante. Comme si individualiser toujours plus autour d'un élève particulier un savoir calibré pour lui, pouvait résoudre tous les problèmes ! Ca semble être le Graal, et les jeunes professeurs des écoles avec lesquels je travaille se désespèrent de ne pouvoir jamais assez s'intéresser à chaque élève en particulier !
Pouvez-vous revenir sur cet aspect de l'apprentissage ?
J.S. : Le rêve de chaque parent est que tout le système éducatif sintéresse à son enfant en particulier. La référence implicite est alors celle du préceptorat. Cela pose bien entendu immédiatement une question dimpossibilité matérielle, et cest celle sur laquelle butent les enseignants. Doù une revendication constante de moyens pour sen approcher, sans qu'on puisse jamais y parvenir, et doù aussi les inévitables frustrations qui en découlent. Mais le projet lui-même est-il le bon ? Adapter lenseignement aux élèves, est-ce dabord ladapter à chaque élève ? Cest une opinion largement répandue, mais qui se discute. En premier, il faut rappeler la forte liaison entre la montée du thème de lindividualisation et lindividualisme tout court, surtout en plein triomphe du libéralisme. On affirme quil sagit de sadapter au rythme de chacun, puis/et à ses goûts, tout en conservant un but commun. Il y a du bon sens dans ce positionnement. Mais si parallèlement on diminue les aspects collectifs des activités, le même bon sens devrait conduire à comprendre que ce sont les buts eux-mêmes qui deviennent différents, et cest ce que confirment les recherches (Bautier & Rochex, 1998). Dun autre côté, on fait comme si laspect collectif nétait là que comme une contrainte matérielle (on ne peut mettre un PE pour chaque élève). Cest le débat en fait majeur. Lactivité dapprentissage est au contraire collective ( sociale ) de bout en bout. Cela concerne évidemment la nature des apprentissages visés, dont le choix est extérieur aux élèves. Surtout, comme le dit Yves Chevallard dans une formule saisissante, on apprend en tribu . Cest un collectif qui, mobilisé en ce sens, soutient ce difficile projet dentrer dans létude. Plus : la nature même de cette étude comprend des éléments coopératifs et publics (écrire pour soi, mais aussi pour être compris par les autres). Une très importante partie de la réflexion didactique contemporaine porte sur la manière de mettre en uvre ces formes détude, où laspect collectif soit considéré non comme un pis aller, mais comme une condition majeure. Avec une optique toute différente, cétait aussi la position de Freinet, dont on na retenu, à tort, que lautonomie du travail de chaque élève. Enfin, rehausser laspect collectif des apprentissages poserait dune manière différente la question de léchec scolaire , des différences de niveau entre élèves dune même classe. A la métaphore de la course individuelle (un cent mètres, où lobjectif est darriver soit devant les autres - version compétitive - soit chacun à son rythme - version compassionnelle , mais où léchec, relatif, sinscrit inévitablement dans lacte même), on pourrait utilement opposer la métaphore dun sport collectif (un match de basket, où, malgré les différences de compétences des uns et des autres, le succès et léchec dans lentreprise sont dabord collectifs).
B. A. : Vous affirmez dans votre chapitre « Le sens des activités scolaires » que le sens doit être trouvé dans l'activité elle-même et non au-delà d'elle. Vous recentrez le débat du sens sur l'étude. Vous dites que c'est un processus qui demande du temps et qui est contraire donc à la logique de l'immédiateté.
Pouvez-vous nous dire s'il existe des recherches sur les gestes de l'étude tant du côté de l'enseignant que du côté de l'élève ? Faut-il en formation initiale - et en sommes-nous capables aujourd'hui - apprendre des gestes techniques suffisamment génériques, ou cela doit-il rester du domaine de l'apprentissage personnel sur le terrain, les mains dans le cambouis de chaque enseignant ?
Cela ouvre aussi le fameux débat sur l'alternance dans la formation des enseignants, entre les temps de formation plus théorique dans les IUFM et les temps de stages sur le terrain ? Qu'en pensez-vous ?
S. J. : Une précision tout dabord. Le terme gestes techniques que vous utilisez heurte parfois la sensibilité des enseignants comme des parents, car il paraît gommer la spécificité des relations humaines. Mais il faut bien comprendre que lactivité denseignement est largement déterminée par linstrumentation et les gestes qui laccompagnent. Prenons un exemple. Une des marques des rapports didactiques est la profusion de fausses questions . Si un professeur demande la valeur de x dans une équation, ce nest pas parce quil ne connaît pas la réponse, dont lintérêt mathématique est de plus épuisée depuis longtemps. Et lélève lui-même sait que le professeur sait
Ce geste si spécifique (manipuler les fausses questions ) doit bien sapprendre pour former au métier. Il ne sagit pas là dune simple métaphore, mais bien de la volonté den finir avec un mythe idéaliste increvable qui fait de la gestion du rapport éducatif le résultat dun don donné par nature (ou pas, cf. Clot & Soubiran, 1998 ; Saujat, 2001). Cette question est centrale à mes yeux, et concernant à la fois la recherche pure et la formation des enseignants, elle va occuper la prochaine génération de travaux en éducation. Elle peut se diviser en deux aspects. Le premier est celui de lapprentissage sur le tas . Il est très souvent opposé aux études formelles (et alors valorisé ou déconsidéré). Je pense au contraire que toute spécialisation professionnelle comporte une part variable des deux formations. Ceci parce que laide à létude que donnent les écoles ( formelles ) ne porte, inévitablement, que sur quelques aspects de la pratique. Laction au travail déborde, de tous côtés, ces contenus, limités en nombre et en qualité. La compétence (il faudrait, en toute rigueur nen parler jamais quau pluriel, les compétences) se forme sur le tas. Mais si elle ne se formait que là, on ne voit pas en quoi une école se justifierait. Si lon prend lexemple de professions socialement plus valorisées que celle denseignant, celle de chirurgien par exemple, on voit bien que la compétence que lui attribue un patient est liée dans son esprit à une solide formation académique alliée à une bonne expérience. En fait, dans la majorité des cas, il faut les deux. Ceci parce que le savoir académique, bien que rarement mobilisé explicitement dans la pratique répétitive quotidienne, ne peut se construire sur le moment pour résoudre un problème dès quil est un peu compliqué. Et, pour un débutant, beaucoup de situations apparaissent telles, vu le faible degré dexpérience pratique.
Le second aspect de la question porte sur la formation académique elle-même. Professionnelle, elle devrait porter sur les gestes principaux du métier, et non seulement sur les disciplines qui permettent de mettre ces gestes en perspective. On ne comprendrait pas quun chirurgien soit formé seulement à la psychologie du malade ou à lépistémologie de la médecine, bien que ce soit nécessaire. Quels gestes techniques lui sont montrés/enseignés ? Là, concernant les enseignants, le problème est que nous ne disposons pas de la même connaissance de la technicité professorale. Tellement de pédagogues, de sociologues, de psychologues nous en éloignent même, en négligeant ce volet technique, voire en sen méfiant comme le fondement dune vison attentatoire à lautonomie des élèves comme de la liberté des enseignants. Mais ce faisant, ils renvoient de fait cette partie des contenus à maîtriser au strict domaine de lapprentissage sur le tas, sapant lintérêt le plus profond dune institution académique aidant à cette formation. Encore faudrait-il pouvoir montrer que ces gestes professionnels sont suffisamment généraux (ou, au moins que les problèmes à régler sont suffisamment génériques, mêmes sils donnent naissance à une palette diverse de techniques). Cest le cas en réalité, pour peu que lon accepte de donner du sens à des gestes devenus transparents. Comment régler lavancée du temps didactique (à quel moment on accepte dabandonner le traitement dune question) ? Comment, dans la gestion dune question, régler le passage de la responsabilité professorale à celles des élèves, et vice versa ? Quelles sont les fonctions de cette vénérable institution quest le tableau noir (qui sest imposé depuis deux siècles) dans la possibilité de montrer des techniques en train de se faire , donc dans la construction dun espace commun de significations (Mercier, Rouchier & Lemoine, 2001) ? Finalement, les gestes en question peuvent aussi saborder du point de vue des élèves : quels sont les gestes de létude efficaces (Félix & Johsua, 2001) ? Sont-ils également distribués ? Sont-ils universels ou dépendent-ils de la matière à aborder (la poésie, les mathématiques, lhistoire), dans une institution donnée, à une époque historique donnée (et donc en fonction dattentes institutionnelles données) ?
Les recherches à ce propos sont très présentes chez les chercheurs en didactique de lAcadémie dAix-Marseille, mais rejoignent aussi des trajectoires issues de champs très différents : travaux de léquipe ESCOL de Paris 8 (Charlot, Bautier & Rochex, 1993) ; ceux du sociologue Bernard Lahire à Lyon (Lahire, 1998) etc.) Elles sont encore débutantes, mais vraiment riches de promesses.
B. A. : Voilà beaucoup de questions sur lesquelles réfléchir. Comme praticienne, je m'interroge alors sur la place que peut prendre, entre pessimisme et volontarisme, un enseignant de terrain, comme citoyen ou comme professionnel, dans cette transformation dont vous affirmez quelle est la meilleure défense de lécole
J.S. : Laissons de côté laspect citoyen , qui, dans sa généralité, gomme la spécificité de lenseignant en question. Il sagit bien au contraire dune place à prendre en tant que praticien. Jai partagé longtemps le point de vue un peu prétentieux que la recherche était en surplomb par rapport à la pratique enseignante. Jai changé davis. Non pour basculer dans une vision démagogique selon laquelle le terrain serait lalpha et loméga de la vérité. Mais parce que, par définition, la recherche nest performante que dans le domaine restreint quelle sest taillé à sa mesure. Or, les points à soumettre à la réflexion pour avancer vers une école plus démocratique dépassent, de tous côtés, les possibilités de la recherche. Finalement, pour peu que lon accepte de considérer lexpert dans le praticien, on voit que ses pratiques, et les connaissances dont il dispose sur ses pratiques sont incontournables. Le mieux, évidemment, est que puissent se tisser des liens entre ces experts et la recherche, avec des praticiens informés des problématiques en uvre dans la recherche, voire chercheurs eux-mêmes.