
Jean-René Pendariès
En créant Faire Savoirs notre ambition était doffrir à ceux qui produisent la recherche régionale en sciences sociales et humaines, comme à ceux qui utilisent cette rechercfhe dans leurs activités professionnelles ou sociales, un outil d'expression et de rencontre largement ouvert à la diversité des approches et à la pluridisciplinarité des démarches. Mais elle était aussi de faire de cet outil un lieu de débats et dinitiatives sur les différentes façons dont la recherche dans nos disciplines entre dans des relations déchange, dinteraction, voire de coopération avec le monde de laction sociale, culturelle et économique.
Or, au moment où la réalisation de ce nouveau numéro de Faire Savoirs entrait dans sa dernière phase, les hasards de l'actualité ont fait se croiser dans notre région deux initiatives mettant précisément en scène deux des manières possibles de concevoir ces relations et dont les différences-mêmes éclairent quelques-unes des questions à débattre.
La première de ces initiatives était organisée par le CLAP, cinéma associatif de la ville de Bollène, qui, dans le cadre du cinéma citoyen qu'il essaie de promouvoir, avait décidé de programmer la diffusion du documentaire de Pierre Carles sur Pierre Bourdieu « La sociologie est un sport de combat » et d'inviter, via notre Association, un universitaire à animer le débat proposé, dans la foulée, aux spectateurs. Le pari était osé pour une petite ville de quelques 15 000 habitants. Pourtant, et sans doute aidés en cela par l'émotion créée par la disparition soudaine de Pierre Bourdieu, les organisateurs eurent le sentiment légitime de l'avoir gagné : plus de 60 personnes assistèrent à la projection et engagèrent une discussion qu'il fallut interrompre passé minuit.
La seconde, organisée par deux laboratoires du CNRS, le LAMES et le LEST, était d'une toute autre nature. Il s'agissait d'un séminaire réuni à la MMSH d'Aix-en-Provence autour du livre « Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l'Université pensent ensemble ». Trois de ses « auteurs-acteurs », un universitaire, une militante Quart Monde et une volontaire-permanente ATD-Quart Monde ont introduit la séance en exposant ce qu'a représenté pour chacun d'eux la réalisation de cet ouvrage. Et deux collègues universitaires avaient été sollicitées pour lancer la discussion par deux lectures de l'ouvrage.
A première vue donc, tout distingue ces deux évènements. L'un, délibérément orienté vers le grand public, recourt au film documentaire pour rendre compte de manière aussi fidèle, et à vrai dire a-critique, que possible de la pensée et des engagements d'un intellectuel dont la caméra fait son héros. L'autre au contraire, conçu sur le mode classique de la rencontre scientifique, propose à la lecture et au débat universitaires la démarche et les résultats d'un travail collectif de plus de deux ans rassemblés dans un ouvrage de plus de 500 pages.
Mais en rester là serait pourtant faire l'impasse sur l'intérêt même de ce qui oppose ces deux évènements.
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Certes, les deux démarches, celle de Pierre Bourdieu et celle du collectif rassemblé par ATD-Quart Monde, se rejoignent au moins sur une ambition commune : celle de construire un savoir sur nos sociétés qui soit à la fois scientifique et émancipateur, fondé sur une analyse rigoureuse des faits mais, dans le même temps et par la même, susceptible de contribuer au recul des différentes formes de la domination et de l'exclusion sociales.
C'est le sens le plus explicite de la formule de Pierre Bourdieu parlant de la sociologie comme d'un « sport de combat », autrement dit d'une discipline qui, par l'intelligence qu'elle donne des mécanismes de la domination, peut être utilisée pour retourner les forces de cette domination contre les dominants eux-mêmes.
Et bien qu'issu d'une toute autre tradition, c'est également le sens de l'appel lancé par ATD-Quart Monde en direction de l'Université, invitée à contribuer à l'émergence d'un savoir sur la pauvreté qui soit un facteur de reconnaissance et d'émancipation sociales pour ceux qui la vivent et un levier pour ceux qui la combattent.
On retrouve donc dans les deux cas le même refus d'une science sociale dont les principes de rigueur méthodologique et de neutralité axiologique iraient jusquà neutraliser entièrement ses relations aux controverses, rapports de forces et luttes d'intérêts qui structurent et mettent en mouvement la réalité dont elle se propose de rendre compte.
Mais là s'arrête la similitude. Car une fois énoncé le projet, somme toute assez consensuel, d'une rencontre entre connaissance et transformation sociale projet dont on sait par ailleurs qu'il fut aux origines-mêmes des sciences sociales , reste à définir les voies et les méthodes d'une telle rencontre. Or sur cette question-là, les deux démarches ici proposées se séparent d'une façon assez radicale.
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Avec le film de Pierre Carles, on a en effet affaire à une figure bien connue, et ô combien controversée, de la vie politique et culturelle française ; celle de l'intellectuel de gauche engagé qui choisit d'intervenir sur la scène publique et médiatique pour faire valoir ses savoirs généralement augmentés de la notoriété attachée à son statut - au profit de ceux dont il épouse les causes.
Au-delà de ce que l'on peut penser du contenu-même des positions prises par Pierre Bourdieu, il s'agit donc ici d'une forme relativement classique de rencontre entre l'université et le monde social, de type peu ou prou enseignante, à la fois informative et formatrice, dans laquelle le chercheur s'efforce , moyennant un exercice que l'on dévalorise souvent en parlant de vulgarisation, de diffuser, de rendre accessibles, de restituer les savoirs et les compétences dont il est détenteur.
La démarche que nous propose ici Pierre Bourdieu est par conséquent de l'ordre du transfert de savoirs, avec tout ce que cette démarche peut comporter d'unilatéral. Ce type de relation peut certes inclure, ne serait-ce qu'à travers les questions-réponses d'une conférence-débat, un échange authentique. Mais cet échange n'en reste pas moins fondamentalement à sens unique, entièrement structuré et finalisé par un seul véritable enjeu : celui du degré d'assimilation, d'accommodation, ou éventuellement de rejet, par l'auditoire des savoirs énoncés par le chercheur, savoirs qui peuvent être, comme on dit, enrichis par l'échange, mais en aucun cas modifiés quant au fond.
Et l'on aurait certainement tort de ne voir dans cette inégalité de l'échange que l'effet secondaire de la relation propre à la conférence-débat. On ne peut en effet s'empêcher de penser qu'elle renvoie chez Pierre Bourdieu à une position théorique forte et bien connue : celle de la rupture épistémologique, selon laquelle on ne peut construire de savoir objectif et scientifique sur le social qu'au prix d'une critique de la sociologie spontanée des acteurs et d'une déconstruction des représentations sous lesquelles la réalité sociale tend à se donner à eux comme évidente et naturelle, et dont les illusions constituent précisément, pour Pierre Bourdieu, un des vecteurs majeurs de la domination sociale.
Il est donc parfaitement logique dans cette optique de ne concevoir de rencontre entre chercheur et acteur que sur le mode de l'échange inégal, puisque l'objectif et l'enjeu d'une telle rencontre ne peuvent être, d'une certaine manière, que de reproduire pour ainsi dire en public et avec lui, la rupture fondatrice par laquelle le sociologue se place par principe en position d'évaluation critique, voire d'invalidation pure et simple, des savoirs et représentations de ceux auxquels il s'adresse.
On comprend dès lors qu'une telle rencontre puisse, lorsque le transfert en quelque sorte ne s'opère pas, tourner, dans certains cas, à l'affrontement. La scène filmée par Pierre Carles à la MJC du Val Fourré en donne une bonne illustration. Pierre Bourdieu y fait face à une mise en cause directe de la légitimité même de son discours savant sur la misère et l'exclusion, et se trouve finalement contraint de dénoncer l'anti-intellectualisme de ses contradicteurs, leur reprochant de jouer en quelque sorte contre leur propre camp en refusant d'admettre que des universitaires puissent en savoir plus et mieux sur la domination que les dominés eux-mêmes. Ce n'est d'ailleurs pas le moindre des mérites de Pierre Carles que d'avoir ainsi choisi de clore son documentaire sur cette scène-là. On y touche du doigt ce qui fait la cohérence globale et l'intégrité, voire le courage de lengagement intellectuel de Pierre Bourdieu, pour qui la sociologie ne peut finalement être conçue et utilisée comme un « sport de combat » contre la domination sociale, que pour autant que le combat quelle mène sapplique, y compris et tout particulièrement, à la critique des savoirs issus de lexpérience sociale des dominés eux-mêmes.
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Or c'est très précisément sur ce point-là que le collectif d'ATD-Quart Monde largement inspiré ici, on le sait, du pari que l'humanisme chrétien fait sur les capacités d'auto-émancipation de toute personne y compris la plus démunie propose pour sa part, une toute autre démarche fondée sur une conception profondément différente des relations entre savoirs et domination sociale. Dans cette conception, en effet, les dominés souffrent finalement moins des handicaps cognitifs attachés à leur situation, que du manque d'élaboration collective, de la non-reconnaissance et de l'invalidation des connaissances et compétences qu'ils ont acquises dans l'expérience de cette situation sur la réalité et le fonctionnement de la société.
Une telle approche nous introduit alors dans un tout autre univers épistémologique, où savoirs universitaires et savoirs d'expérience ne participent plus, comme dans l'optique rationaliste classique, d'une même et unique échelle de valeurs et de validation, mais coexistent plutôt comme deux ordres de connaissance du social, disposant chacun de leur légitimité et efficacité propres, et dont rien ne justifie a priori que l'un minore ou invalide l'autre dans sa contribution à l'analyse et la compréhension de la réalité étudiée.
Ce qui implique alors une toute autre démarche dans laquelle la rencontre entre chercheur et acteur ne peut plus se situer dans la perspective du combat et de l'affrontement, mais au contraire, dans celle de la fécondation réciproque et du croisement, où l'objectif n'est plus d'enseigner mais de produire de « nouveaux savoirs » que l'on ne peut déduire ni des seuls savoirs universitaires, ni des seuls savoirs d'expérience, et dont on fait l'hypothèse qu'ils sont en quelque sorte d'une qualité supérieure, à la fois plus objectifs et scientifiquement plus valides que les précédents, et par conséquent plus à même de contribuer à une transformation du réel.
Une telle démarche, en faisant du simple citoyen un des protagonistes de l'acte de connaissance, propose donc une ouverture pour le moins radicale de la cité savante, et place par conséquent l'universitaire dans une posture autrement plus inconfortable que celle du conférencier. Et la figure de l'intellectuel individuellement et publiquement engagé cède alors le pas à celle, beaucoup plus modeste et laborieuse, du chercheur participant au long et difficile travail collectif d'échange et de confrontation de savoirs avec ceux dont il décide de soutenir les combats.
En même temps, l'expérience ici relatée montre combien le milieu de recherche mixte qu'il s'agit en quelque sorte de construire ne prémunit en rien contre les difficultés et incertitudes d'une telle rencontre. Chaque protagoniste y constate en effet, chemin faisant, que les savoirs d'expérience sont finalement aussi ésotériques pour le savant que le sont les savoirs de ce dernier pour le militant, et que loin de toute image d'Epinal, les malentendus réciproques, les divergences d'interprétation, les conflits de critères font, comme le montrent de multiples passages de l'ouvrage, intimement partie de l'exercice. On est d'ailleurs frappé par la place que prennent dans le bilan qui en est fait, les descriptions et considérations concernant les méthodes, outils et procédures de travail adoptées pour parvenir à ce que la rencontre souhaitée s'opère et produise les effets escomptés. Au-delà, la lecture des textes semble montrer qu'une telle entreprise ne peut totalement aboutir sans une certaine dose de compromis, ce qui laisse alors ouvertes quelques questions de fond : celle du statut exact des connaissances ainsi produites, celles du rôle quy ont effectivement joué les savoirs universitaires, celle aussi de la contribution dun tel exercice au développement de la recherche dans nos disciplines.
Autant de questions qui furent soulevées lors du séminiaire consacré à cette expérience et sur lesquelles nous espérons bientôt pouvoir revenir.
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Contentons-nous pour lheure de conclure cette brève mise en regard des deux démarches proposées ici par deux remarques.
La première est que si ces deux démarches dessinent, à travers leurs oppositions, deux modèles relativement bien identifiés de relations entre chercheur et acteur, elles ne sauraient pour autant rendre compte à elles seules de lensemble des possibles en la matière. Approfondir la réflexion sur ces questions supposerait donc, en premier lieu, que soient mises à jour, décrites, analysées les multiples façons de penser et de pratiquer louverture du monde de la recherche à celui de laction.
La seconde est qu'à ces manières de faire correspondent, comme les exemples ci-dessus le suggèrent, des options théoriques et épistémologiques engageant des conceptions potentiellement fort divergentes du travail de connaissance.
Il y a donc bien là, comme nous le proposons, un débat de fond à conduire de manière collective et ouverte, nourri des multiples expériences concrètes de rencontres entre chercheurs et acteurs sociaux.
Notre région est riche de telles expériences et Faire Savoirs s'efforcera, pour sa part, d'aider à la mise en commun de leurs acquis.
Jean-René Pendariès