
Le rapport aux drogues chez des jeunes en situations de précarités à Marseille :
enjeux pour la prévention.
Thémis Apostolidis
Maître de conférences en Psychologie / Laboratoire de Psychologie Sociale / Université de Provence
Stéphane Eisenlohr
Doctorant en psychologie / Laboratoire de Psychologie Sociale / Université de Provence
C
et article concerne les significations et les fonctions associées aux produits psychotropes et à leurs usages chez de jeunes vivant dans des situations de précarités à Marseille. Les représentations et les modes de recours aux produits psychotropes analysés traduisent des relations pathogènes sur les plans sanitaire, identitaire et social, qui dépassent largement les seuls registres de lusage abusif ou de la toxicomanie. Elles renvoient à des réalités hétérogènes et complexes où la présence et/ou labsence des ressources matérielles, relationnelles et symboliques modulent différents degrés dexposition aux risques sanitaires et sociaux, aux manières dêtre et de se vivre face aux drogues lorsque lon est jeune en précarité. À la lumière des principaux résultats, il paraît clair que la prévention ne doit pas se limiter stricto sensu à laction éducative basée sur lapport dinformations ; elle doit intègrer le rôle des facteurs psychologiques, contextuels et sociaux en jeu dans les conduites à risques.
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Depuis quelques années, la prévention des usages nocifs et des phénomènes de dépendance liés aux produits psychotropes représente un objectif prioritaire des politiques socio-sanitaires propulsées par la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie. Dans ce contexte, les connaissances en sciences humaines et sociales peuvent contribuer à la conception et à la promotion dune prévention adaptée et crédible au regard des expériences personnelles et sociales des individus et des groupes concernés. En effet, face à la complexité des conduites addictives et des toxicomanies en tant que réalités bio-psycho-sociales, laction publique en matière de santé doit prendre en considération la façon dont les individus se représentent les produits, les risques quils y associent et les relations quils établissent avec eux. Ainsi que le rôle actualisant des expériences de vie et des situations sociales dans lesquelles prennent sens les conduites de consommation.
Ces interrogations sont au cur des problèmes posés par la prévention et par la prise en charge des conduites à risques liées aux usages de produits auprès des populations vivant dans des conditions de précarités.
Les liens entre usages à risques, toxicomanies et précarités, établis en termes de prévalence par des observations épidémiologiques (précocité, poly-consommation ) , analysés dans des recherches en sciences sociales (Jamoulle, 2000 ; Aquatias, 2001) ou exprimés par les professionnels de terrain, demeurent une question complexe. Ils recouvrent une pluralité de réalités quil ne conviendrait pas de superposer au risque daboutir à des généralisations abusives et erronées. Sur le plan des enjeux pour la prévention (prévention globale et/ou prévention spécifique), cette question est particulièrement sensible et appelle à développer des connaissances plus spécifiques et plus approfondies sur les différentes formes de relation aux produits dans le contexte de précarités. Dans cette optique, nous nous proposons de décrire les aspects psychosociaux (significations, fonctions) mis en lumière dans le rapport aux psychotropes à partir dune recherche qualitative sur la santé et les risques associés, auprès de jeunes en situations de précarités (Apostolidis & Eisenlohr, 1999).
Parler des drogues
Les discours recueillis sorganisent spontanément autour de trois thèmes : les conditions matérielles et sociales dexistence (la privation et labsence des perspectives dintégration sociale par le travail), le sida et les drogues. Ces trois thèmes, étroitement associés et imbriqués dans les raisonnements, structurent la posture discursive adoptée par la grande majorité des interviewés. La question des drogues, qui généralement inclut aussi bien les produits illicites que les produits licites (lalcool), leurs usages et leurs motifs, leur étendue et banalisation dans leur environnement de vie, leurs conséquences psychologiques, sanitaires et sociales, est abordée de façon spontanée et récurrente : 27 interviewés évoquent cette thématique sans induction de linterviewer. Les produits, leurs fonctions, leurs usages et abus sont évoqués en tant que : danger, problème, réalité, vécu, entourage, destin, souffrance, malaise, échappatoire, marchandise, plaisir. En filigrane de la diversité des modes dappréhension et des perspectives singulières posées, il faut noter la récurrente déclaration dune prise de position personnelle quant à lusage ou au non-usage. Les interviewés parlent des drogues en tant que consommateurs, réguliers ou occasionnels, en tant que non-consommateurs, ou bien en tant quex-consommateurs.
Ces constats révèlent un phénomène de focalisation des discours sur les drogues, objet qui revêt des multiples enjeux et facettes aux niveaux individuel, relationnel et social et suscite lexpression dune prise de position. Leur évocation sinscrit de façon complexe et multiple dans les expériences individuelles et sociales des interviewés, à la fois comme objet privé (la relation du sujet aux produits) et comme objet public (lentourage, lenvironnement social et les drogues). Il apparaît réducteur et erroné de superposer les différentes approches individuelles. Dans le même temps, les formes dexpression que médiatise lappréhension des drogues et les significations quelles mettent en jeu dévoilent un univers dimages et de réalités analogues quoique racontées à partir de perspectives aussi singulières que différentes. Dune certaine façon, les propos sur les drogues renvoient à une forme de communauté dexpériences qui traverse en tant que référent les discours recueillis.
Ainsi, au croisement des différentes approches individuelles, nous pouvons saisir le sens objectivé dans et par la prégnance et le caractère signifiant de ce qui est dit à propos des drogues et des fonctions que la production de ces paroles prend dans le contexte de lentretien. Il sagit dun référentiel structurant pour parler de soi-même, des autres, de sa vision du monde ou des façons de se lapproprier. La double posture énonciative, commune à des degrés divers à tous les entretiens, atteste de cette dynamique psychosociale : elle articule la modalité de lexpérience personnelle des substances en tant quacteur de sa consommation ou de sa non-consommation (discours à la première personne), à celle de lexpérience sociale en tant quobservateur de la consommation des autres (discours à la troisième personne), de son environnement et de ses conditions dexistence. À linterface de ce qui est dit et exprimé à la première et à la troisième personne, la trame de la plupart des discours prend une forme narrative (Bruner, 2000) mettant en relation le sujet, les produits, les autres et laction sur le monde.
La dialectique de la souffrance
Les images associées aux drogues (mal-être, déchéance, mort, exclusion, sida, violence, prostitution) illustrent la prédominance dune conception très négative fourmillant de récits personnels et impliquants qui expriment une charge socio-affective pour qualifier sa vie, ou sa survie et celles des autres. Les raisonnements mettent en relation le recours aux drogues avec le malaise psychologique (angoisse, ennui, déprime), les conditions dexistence et les privations du quotidien (toit, repas, besoins primaires), le manque de perspectives dintégration sociale (absence de travail), la dégradation des liens familiaux, lautodestruction, la maladie et la marginalisation. Et rarement avec le bénéfice et la jouissance, excepté pour certains interviewés, essentiellement par rapport au cannabis (rêve, détente, plaisir, soins) et dans certaines conditions dusage.
« Tellement quils sont déprimés, ils savent même plus quoi faire, ils font même plus attention à eux, ils font plein de tort aux autres, les petits, ils passent, ils voient une personne qui fume, déjà ceux qui font pas attention surtout du sida, parce que surtout aussi avec des filles qui fument le shit, qui se droguent, quils savent pas quest-ce quils font » (Femme, 18 ans).
« La drogue, cest causé par le manque de travail, doccupations, détudes, de formation » (Homme, 20 ans).
« Jen connais beaucoup moi qui vivent au foyer et qui ont pas de boulot, cest le problème numéro un parce que, sans boulot, ils peuvent pas vivre, ils peuvent pas manger, ils peuvent rien faire et puis en deuxième lieu, ça serait de, comment dire, dessayer de faire réagir les jeunes par rapport à la drogue » (Femme, 19 ans).
Le recours aux substances est principalement associé aux souffrances relatives aux conditions de vie et/ou à certains événements douloureux qui façonnent lexistence des individus. Lexplication par la souffrance, très prégnante y compris dans les discours de plus jeunes
« cest vrai que lalcool est mauvais mais je sais pas, moi je trouve que cest les gens qui souffrent qui consomment de la drogues » (Femme, 16 ans)
fonctionne comme un opérateur logique et symbolique pour penser tant les motifs du recours (soulagement, réduction de langoisse, oubli), que les conséquences individuelles et sociales (déchéance, violence, désintégration sociale) au regard de lexpérience et de la réalité dans lesquelles ils objectivent leur monde (chômage, instabilité, privation, galère, ruptures biographiques, exclusion). Létiologie circulaire qui sy dégage, fondée sur la co-existence et sur linterdépendance des raisons psychologiques et sociales, amène à penser son propre vécu et risque (passé, actuel, futur) sous le prisme de la proximité et de la vulnérabilité. Elle est exprimée par une conception du devenir drogué, figure familière et spectre dune altérité possible, basée sur un équilibre incertain et fragile entre facteurs dispositionnels (responsabilité individuelle, volonté), situationnels (rencontres, présence ou absence de support familial, événements traumatiques) et sociaux (difficultés matérielles, environnement déclassé, racisme, valeurs). De cette construction, et indépendamment des positions de principe (la drogue, cest mauvais), découle une dialectique de type oui, mais qui imprègne récits et raisonnements sur le soi, les drogues, les risques et les autres. Elle traduit un fort sentiment de menace, vécu dans et par lexpérience sociale. Ainsi, décrit-on souvent la socialisation (quartier, rue, structures) et les relations interpersonnelles et sociales (membres de la famille, proches, gens du quartier, mauvaises fréquentations) comme autant de circonstances (passées, actuelles, potentielles, redoutées) à risque par rapport aux produits et à leurs conséquences.
Drogues et environnement de vie
Plus encore que le champ de lexpérience directe (expérimentation, usage, abus, toxicomanie), cest la façon dont les interviewés utilisent la thématique des drogues pour décrire et apprécier leur environnement social, qui interpelle notre analyse de leur rapport aux produits. Lexpérience sociale des drogues (consommation des autres, banalisation et visibilité dans le quotidien) prend une part importante dans ce qui est raconté (scènes ordinaires de consommation ou de commerce, états dâme et défis, itinéraires de rue, proximité et connaissance de drogués), et signale un profond malaise identitaire et social. Différents récits et arguments mettent en lumière les aspects psychosociaux (significations, identité, normes) que médiatise la référence aux drogues dans la construction de soi et de ses horizons socio-temporels, ainsi que dans le marquage de son territoire social dappartenance, de socialisation et daction.
Un objet normalisé
Les situations vécues par rapport à la banalisation des produits et lobservation de laccroissement de leurs usages confrontent les individus à des réalités subies et perçues comme menaçantes et incertaines, tant pour eux-mêmes, que pour les autres. Cette confrontation, et notamment le statut normalisé de la drogue dans leur environnement de vie, interroge constamment leurs critères de perception et dappréciation des produits et de leurs conséquences. Dans ce contexte, certains interviewés, principalement des femmes, racontent leur désarroi et sentiment dimpuissance face à un processus de normalisation qui tend à la résignation et à lacceptation de ces évolutions et à la conformité à des normes locales de jugement.
« Pour eux cest normal, cest pas dangereux, ils se voilent la face, souvent je leur disais cest dangereux et tout, et eux non, ils vont me dire je vais me taper un trait, cest comme si jallais fumer ma cigarette quoi, cest devenu normal, combien de fois jai entendu dans le quartier tas pas un trait, ça se demande maintenant, tas pas un trait, cest comme sils demandaient un joint ou quils vont allumer une cigarette, cest grave, demander un trait, une ligne de coke comme si cétait, je sais pas une cigarette ou un bonbon, Pour eux cest comme ça, pour moi, y a une différence encore, le consommateur de cannabis, pour moi cest devenu normal maintenant, de banal quoi et justement ce qui des fois me fait peur, cest avant le cannabis je le voyais de la même façon et puis maintenant la cocaïne, ca fait pareil et puis va venir un jour ou on va dire après cest normal, et puis après, y a lhéroïne, cest beaucoup, cest pas pris au sérieux, jai limpression que cest normal, cest un peu comme ça, dans le quartier dans la tête de tout le monde cest normal, cest devenu dans notre quotidien et puis on le vit et puis cest comme ça quoi, des fois jentends dans le quartier un minot de dix ans, sept ans, huit ans, il me parle, il sait cest quoi du shit, la cocaïne, lhéroïne, je lui demande comment ça se prend, il fait le geste, ils sont au courant de tout, je vois à onze ans, ça y est, ils savent déjà comment cest, de quelle couleur cest, comment, ils savent tout » (Femme, 20 ans).
Un signe de disqualification sociale
Limage des minots qui connaissent les produits ou qui les consomment est récurrente comme part signifiante du vécu restitué, y compris par les interviewés usagers. Le constat de la précocité de la familiarisation des enfants avec les drogues sert non seulement pour illustrer la gravité du danger individuel et collectif, mais aussi, pour signifier la dégradation et la relégation du cadre social dinscription et de socialisation. Alors, montre-t-on un corps social menacé et déclassé où la drogue peut prendre le sens dune fatalité liée à des facteurs conjoncturels (dégradation des relations familiales, maladie) et structurels (chômage, périphérie, exclusion). La proximité des dégâts sanitaires, directs (alcoolisme, toxicomanie par voie intraveineuse, overdose) ou indirects (sida, hépatite), et sociaux (violence, délinquance, carrière judiciaire) des drogues, vient renforcer les sentiments de menace et de déclassement. Ces fonctionnements représentationnels permettent de scruter des médiations et des enjeux identitaires positionnant le soi sur une place sociale et symbolique dexclu.
« Parce quils ont la majorité, les parents ils sen foutent, tout ça, tes majeur, et bien tu vas régler ton problème ! cest là où on commence lunivers de la drogue, lunivers de lalcool. Je pense à tous les jeunes qui sont là, qui font, qui détruisent la vie. Je pense à eux parce que franchement leur avenir cest soit mourir dune overdose parce quyen a beaucoup qui sont morts dune overdose, ya que ça, que des deal, si ya un moyen pour les en sortir, jaimerais bien apprendre ce moyen parce que vraiment cest une catastrophe » (Femme, 22 ans).
Le fait de se vivre en situation dexclusion par rapport aux problèmes posés par les drogues dans ce contexte puise également dans le ressenti dabandon de la société et des pouvoirs publics. Plusieurs interviewés expriment que, ni les campagnes dinformations, ni les politiques répressives, ne constituent des moyens suffisants pour lutter efficacement contre les vraies raisons (souffrance, chômage, déclassement, racisme), face à lampleur du phénomène. Ce décalage entre lurgence perçue, la réalité vécue et les réponses sociales apportées renforce le sentiment de dévalorisation et de désintégration sociale (eux/nous).
Un révélateur des nouveaux repères normatifs
En parallèle, il est intéressant de signaler lévocation et les attitudes exprimées face aux activités déconomie souterraine liées aux drogues, essentiellement le cannabis. Le deal est un thème récurrent lorsque lon parle des drogues et des autres et nest jamais abordé à la première personne. Dans le même temps dune attitude de réprobation a priori, le principe du oui, mais vient souvent légitimer les activités de deal face à la situation économique et sociale dans laquelle vivent les jeunes (rupture familiale, manque de ressources, discrimination), à lexception de la vente aux enfants, fortement stigmatisée et dénoncée.
« La plupart des jeunes, ils ont 18 ans, ils ont pas de travail, ils ont rien à faire, donc le seul moyen pour sen sortir soit ils dealent, soit ils volent » (Femme, 19 ans).
« Des fois, ils ont raison franchement daller voler, ya pas de boulot, ça joue aussi selon le racisme, cest obligé quils sont toujours en train de vendre le shit et tout ça » (Homme, 20 ans).
Nous observons ici le sens utilitaire que peuvent prendre certaines activités illégales face au manque de perspectives dintégration sociale (Lagrange, 2000), du point de vue dune place sociale, liée aux évolutions structurelles de la société, qui fabrique des repères normatifs qui lui sont propres.
Les expériences sociales des drogues dans les situations de précarités constituent un objet polymorphe (donnée environnementale, danger et altérité redoutée, signe de disqualification, objet marchand), à linterface des préoccupations matérielles, psychologiques, identitaires et sociales, référencées dans et par les conditions dexistence des individus. Ce niveau danalyse offre un cadre pour comprendre comment sinsèrent des angoisses, des significations et des attentes dans lexpérience privée des substances et les formes quelle peut prendre dans les récits de certains parcours individuels.
Relations aux produits et fonctions associées aux usages
La composition de léchantillon renvoie à des réalités hétérogènes concernant les usages racontés, passés ou actuels. Les hommes font plus le récit de leurs propres usages tandis que les femmes racontent surtout ceux des autres. On y trouve aussi bien des usagers réguliers, des ex-usagers, ou des abstinents, y compris par rapport à lalcool (motif religieux). Concernant les produits illicites, on évoque essentiellement lusage de cannabis (7 hommes et 6 femmes), et plus rarement, ceux dautres substances (ecstasy, héroïne, cocaïne). Dans leur grande majorité, les interviewés ne paraissent pas être engagés dans des modes dusages abusifs ou daddiction. La plupart des consommateurs entretient des relations discontinues avec lalcool, le cannabis ou encore, des médicaments.
Des rapports ambivalents sous le prisme de la vulnérabilité
Cependant, y compris dans le cas dusages épisodiques, lappréhension des substances met en lumière un ressenti de vulnérabilité personnelle et dangoisse dencourir de graves dangers. Certains récits, surtout de femmes, sont dominés par de fortes luttes et ambivalences face aux produits et par lexpression des sentiments dimpuissance et de peur. Sous-jacente à ce ressenti, y compris face à lalcool, nous trouvons limage dépréciative et le possible du devenir drogué, tel quil est construit dans lexpérience sociale des personnes et les contextes relationnels qui lactualisent.
« Jai peur dy replonger encore, il sagit dune fois, tu veux lutter, tu veux dire, je sais pas si jai la force de dire non, mais bon jai pas confiance, je pensais jamais que jallais toucher à cette chose, dire que jai failli être comme eux, après, ça y est la prostitution, la drogue, les trafics de tous les côtés, voilà jai failli, jai mis un trait dessus, ça ma rien apporté, même pour les anniversaires ou quoi, jai eu 18 ans, jai pris un verre de champagne, cest tout, jai peur de lalcool, je veux pas devenir comme eux qui sont drogués, jai un projet, je veux le suivre, cest pas en buvant quon va devenir commissaire, je suis décidée, jai des parents qui me surveillent, quand je tourne mal, ça y est, jai mis une croix dessus » (Femme, 18 ans).
Le support familial, notamment le rôle des parents, est fréquemment présenté comme un rempart pour faire face aux risques et à la déchéance morale et sociale de labus ou des toxicomanies. Or, la dégradation des liens familiaux, notamment un sentiment dabandon souvent évoqué et vécu parfois de façon douloureuse, ainsi que la dévalorisation des images parentales (absence de statut social, maladie, divorce) constituent des marqueurs biographiques dans nombre de parcours des jeunes rencontrés.
Des fonctions adaptatives à lexpérience de la souffrance
La dislocation socio-affective des liens élémentaires dinscription, de socialisation et de sécurisation peut avoir des effets dévastateurs sur le parcours (prostitution) et sur lengagement dans des conduites à risque. Alors, les fonctions psychologiques de coping1 (stratégies doublis et de dénis) sont structurantes dans le rapport aux produits et aux motivations associées à leurs usages dans les situations dinstabilité, dincertitude et de solitude vécues. Le récit de certaines situations extrêmes de douleur et de désarroi illustre le rôle et la place que peuvent prendre les produits dans le contexte de précarités. Les expériences de la souffrance et des formes dautodestruction (tentative de suicide) mettent en scène des conduites ordaliques (frôler la mort et rebondir), au cur même des expériences de recours aux substances : la drogue est à la fois la scène dexercice et la source de matériaux impliqués dans ces formes de coping.
« Cest un ecstasy qui ma sauvé mon âme, mon âme intérieure, jétais tellement, cétait au bout de deux ans de rue quoi, je pétais les plombs, jétais en rave, jeavais rien pris encore, jétais mais vraiment glauque, javais les lames de cutter, je métais mis dans un coin et ça allait partir quoi, ya mon collègue, il est arrivé, il me dit ouvre la bouche, enfin non, il ma ouvert la bouche, il ma foutu un ecstasy dans la bouche, il savait pas que cétait un ecstasy, une demi heure après je me suis relevé et jai dansé et après jai discuté normalement et ça ma, ça ma fait saper le côté vraiment jétais mal quoi, je dis pas que, que cest bien de prendre de lecstasy, je dis que moi dans mon expérience dans ce contexte-là, ça ma sauvé, pas la vie, mon esprit quoi, parce que mon esprit était tellement, parce que, arrivé à un certain niveau tu te mets en mode dautodestruction, tu vois, tas rien tas pas de thune etc., parce que tu peux ten apercevoir et te lavouer à toi-même, des fois yen a, ils se trompent, tu leur dis, ils te disent non mais non, mais non et ils sont en train de se bouffer la gueule, parce quaprès cest un combat interne dans ta tête, mais pourquoi je vis, pourquoi ceci, ya ça qui est bien mais cest, cest une vraie prise de tête, et lecstasy ça ma, ça ma libéré, toutes ces pensées ont disparu, enfin ont disparu, ont été mises de côté sur le moment » (Homme, 19 ans).
Les effets résilients du recours signifiés dans ce récit (recherche de dégagement momentané comme issue adaptative), illustrent comment lexpérience de la souffrance et de linstabilité induit sa propre logique dargumentation qui « se contente de ne pas être concluante » (Bruner, 2000), et projette intentions, actions et conséquences dans le champ des possibles de lexpérience concrète du quotidien et de sa maîtrise. Ces formes extrêmes dimbrication entre conduites dautodestruction et dusages, ainsi que les jeux dajustement de significations quelles médiatisent (comportement à risque ayant un effet salvateur), nous confrontent aux réalités complexes qui sont au cur des enjeux de prévention et de prise en charge des souffrances psychiques et sociales et des conduites à risques en situations de précarités.
Précarités, drogues et prévention
Les médiations dordre social, symbolique, identitaire, psychologique que mettent en jeu les significations et les fonctions associées aux drogues dans le contexte de précarités, dévoilent la construction dune relation sur le double registre de la contingence (proximité, condition, destin) et du danger. En dehors de toute considération simplificatrice (précarité = abus, toxicomanie), lhétérogénéité des situations implique la prise en compte des différents niveaux danalyse des phénomènes que donnent à voir différentes formes de relations aux substances dans le processus de précarisation, en tant que rapports à soi, aux autres, à son environnement et à ses conditions dexistence. Les représentations et les modes de recours aux produits psychotropes (significations, fonctions), sont des médiations des relations pathogènes sur le plan sanitaire, identitaire et social, qui dépassent largement les seuls registres de lusage abusif ou de la toxicomanie. Les signes du malaise analysés (souffrances psychiques, rôle socialisant du contexte, sentiment de déclassement, ruptures familiales) mettent en lumière comment cette construction pathologique senracine à linterface de lindividuel et du social. Lunivers des expériences privées et sociales des drogues fait apparaître la prédominance des troubles addictifs, au sens donné à laddiction dans le champ de la psychopathologie (Pedinielli, Rouan & Bertagne, 1997), en tant que liens de souffrance entre le sujet et le produit, objet de menace ou dattrait, réel ou imaginaire. Ces signes de malaises psychologiques et sociaux savèrent être des analyseurs pertinents des relations entre les dynamiques représentationnelles, identitaires et comportementales face aux risques et les conditions existentielles liées à la souffrance, à linstabilité et à la trajectoire singulière dans lespace social et symbolique des précarités.
Les situations analysées renvoient à des réalités hétérogènes et complexes où la présence et/ou labsence des ressources matérielles, relationnelles et symboliques modulent différents degrés dexposition aux risques sanitaires et sociaux, aux manières dêtre et de se vivre face aux drogues lorsque lon est jeune en précarité. Les aspects sanitaires, sociaux, économiques et politiques que soulèvent ces observations, invitent à considérer avec pragmatisme et modestie la complexité des questions que pose la prévention des conduites à risques liées aux produits psychotropes dans les situations de précarités économique, relationnelle et sociale que vivent une partie des jeunes aujourdhui. Il faut donc souligner quune action préventive limitée aux seuls déterminants informationnels (diffusion des connaissances pour réduire les risques), ne permet pas de répondre de façon appropriée aux situations et préoccupations des publics concernés. De là, il faut penser à des formes et des missions de prévention primaire ou secondaire des abus et des toxicomanies qui passent aussi par laction sociale et éducative sur les déterminants sociaux (chômage, marginalisation, dignité), facteurs pathogènes de vulnérabilité et dexposition aux risques.