Table Ronde

L’élaboration d’une professionnalité au sein d’un lieu d’accueil « bas-seuil » pour usagers de drogues

• Magali Migone *

A

près une période marquée par le poids de l’approche sécuritaire de l’usage des drogues, caractérisée en France par la référence à la loi de 1970, les « années sida » voient l’émergence d’une appréhension sanitaire de la question et une re-conceptualisation médico-psychologique des catégories dans lesquelles sont pensés les produits stupéfiants et leurs usages. Cette évolution affecte les politiques de prévention désormais moins systématiquement centrées sur le sevrage et plus ouvertes à la réduction des risques associés à l’usage. Pendant que dans le même temps la recherche en épidémiologie et en sciences sociales fait une plus large place à cette question et met l’accent sur la variété des usages et des produits, les campagnes de prévention élargissent l’éventail des produits ciblés à l’alcool et au tabac et s’adressent à un large public, achevant de désenclaver la question des drogues de son association à la question de la marginalité sociale.


























L’évolution des politiques en matière de toxicomanie affecte l’ensemble des acteurs du secteur de la prévention, qu’il s’agisse de nouveaux métiers émergents ou des métiers plus traditionnels issus du travail social. A partir d’un travail universitaire d’observation et d’entretien réalisé dans un lieu d’accueil à bas seuil d’exigence thérapeutique de la région PACA, ce texte présente quelques éléments relatifs à la construction d’une professionnalité spécifique à ce type d’intervention. La co-élaboration des savoirs utiles à l’intervention ainsi que la redéfinition des termes de la relation professionnel/usager en sont les éléments déterminants.

Les dispositifs d’accueil bas seuil (“ boutiques ”) offrent aux usagers de drogues marginalisés des prestations simples telles que petite alimentation, douches, petits soins, sans exiger d’engagement dans une démarche d’abstinence ou de soins. En plus de l’accueil immédiat, ces structures proposent aide et conseils sanitaires dans le cadre de la prévention du VIH et des hépatites et peuvent le cas échéant répondre à des demandes à caractère social. La reconnaissance et l’acceptation de la pratique addictive constituent donc la philosophie de base des structures de bas seuil. Les intervenants, qu’il s’agisse d’éducateurs, d’assistantes sociales, d’infirmières ou de médecins, s'accordent pour considérer que l'accueil des usagers de drogues nécessite en préalable le non-jugement sur l’usage de drogue. Il s'agit d'accepter l'usage de drogue en tant que pratique qui comporte des risques pour la santé des consommateurs. Dans les faits, les intervenants tout en tentant d'entretenir une certaine neutralité dans la prise en charge, se trouvent tiraillés entre une approche de la toxicomanie pensée comme dépendance ayant des effets dommageables sur la personne de l’usager, et l'approche de la toxicomanie en tant que pratique prohibée et sanctionnée par la loi. Cette tension peut être renforcée par l’expérience professionnelle antérieure de certains travailleurs sociaux dans le contexte institutionnel d’une stricte application du principe d’abstinence.
Pour ces professionnels issus en grande majorité du champ de la ré-insertion sociale ou de l’éducation spécialisée, la mission générale de prévention des risques du sida et des hépatites semble en outre insuffisante pour donner une finalité d’ensemble à l’activité. La notion de prévention des risques fait donc l’objet d’une redéfinition et s’élargit selon les intervenants à l'amélioration des conditions de vie des usagers. C’est la réhabilitation sociale et sanitaire de l'usager de drogue, bien plus que l’économie personnelle de la toxicomanie, qui constitue l’horizon de l’intervention.
Mais la “ réussite ” de ce travail de prévention est subordonnée selon les intervenants à la capacité à créer un contact avec les usagers de drogues, puis à engager une relation individuelle. Or l’orientation même du dispositif organisé principalement comme un lieu d'accueil collectif autour de fonctions telles que la petite restauration, l’hygiène corporelle et vestimentaire, ne rend pas obligatoire le passage des usagers vers une prise en charge individuelle. De plus, dans le contexte d’une situation marquée par le risque permanent d’épisodes conflictuels, renforcé par l’opposition numérique entre usagers du dispositif et animateurs, la relation entre intervenants et usagers semble marquée par la nécessité d'établir et de maintenir la distance sociale qui est envisagée comme un moyen pour garantir la professionnalité de l'intervention. A l’intérieur même de la “ boutique ”, les professionnels vont chercher à réintroduire les principes de traitement individualisé qui sont à la base de la relation traditionnelle “ travailleur social/usager ” en utilisant les opportunités offertes par l’organisation spatiale de la structure. Si les relations en public sont marquées par la présence du groupe, avec une forte affluence, du bruit et le regard d'autrui – les intervenants considèrent d’ailleurs l'espace accueil comme la “ scène de théâtre ”, où chacun joue un rôle et se trouve en représentation vis-à-vis du groupe –, les relations en privé sont constituées dans les situations de face-à-face qui peuvent s'établir dans les espaces plus protégés.
Enfin la tension entre l’approche normative de la toxicomanie et celle inspirée par la réduction des risques, peut prendre parfois la forme d’un malaise qui se nourrit de la remise en cause des formes les plus classiques de la légitimité professionnelle. Les compétences sollicitées par le type d’intervention caractéristique de la réduction de risques ne renvoient pas systématiquement à l’expertise spécifique de chaque professionnel, conçue comme un ensemble de savoirs et de savoir-faire acquis au cours d’une longue formation et sanctionnés par un diplôme , mais sont en partie construits au cours de l’action et dans l’échange avec l’usager, utilisateur de la structure. Cette dépendance des professionnels aux usagers est particulièrement manifeste dans le domaine de la prévention sanitaire, où les usagers habituellement pensés comme “ profanes ” dans le cadre d’intervention spécialisées, possèdent une connaissance pragmatique de “ techniques ” propres à la consommation de drogues dont la transmission est indispensable à l’organisation d’une prévention efficace. La relation entre les protagonistes n'est plus seulement envisagée comme un rapport “ expert-profane ”, mais plutôt comme un rapport entre des personnes qui possèdent chacune un niveau de connaissance de la situation.