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Drogues et toxicomanies :
Politiques de prévention et usages des drogues à Marseille.
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Isabelle Feroni *
Maître de conférences en Sociologie
Université de Nice-Sophia Antipolis, Université de la Méditerranée
Thémis Apostolidis **
Maître de conférences en Psychologie, Université de Provence
Après une période marquée par le poids de lapproche sécuritaire de lusage des drogues, caractérisée en France par la référence à la loi de 1970, les «années sida» voient lémergence dune appréhension sanitaire de la question et une re-conceptualisation médico-psychologique des catégories dans lesquelles sont pensés les produits stupéfiants et leurs usages. Cette évolution affecte les politiques de prévention désormais moins systématiquement centrées sur le sevrage et plus ouvertes à la réduction des risques associés à lusage. Pendant que dans le même temps la recherche en épidémiologie et en sciences sociales fait une plus large place à cette question et met laccent sur la variété des usages et des produits, les campagnes de prévention élargissent léventail des produits ciblés à lalcool et au tabac et sadressent à un large public, achevant de désenclaver la question des drogues de son association à la question de la marginalité sociale.
Longtemps enclavés dans une lecture sécuritaire, liée au cadre prégnant de la loi de 1970 qui fait de lusage de drogues illicites un objet de lourdes sanctions pénales, les problèmes liés à la drogue se retrouvent aujourdhui au premier plan des préoccupations de santé publique en France et amorcent une timide percée dans le champ des débats publics. Les campagnes de prévention lancées sur linitiative du Comité Français dEducation pour la Santé, ont ainsi porté sur le devant de la scène médiatique la consommation de drogues et ses dangers du point de vue de la santé. La réalité des usages de drogues est reconnue, et rendue manifeste dans les messages de prévention et dans les pratiques institutionnelles (mise en place des dispositifs de prévention visant la réduction des risques liés aux usages, large diffusion de livrets dinformation au grand public, campagne de prévention télévisée).
Sans être pour autant suspendues, les préoccupations sécuritaires font une plus large place aux préoccupations scientifiques, soucieuses de mesurer les formes et létendue de la toxicomanie et den apprécier la dangerosité.
Lappellation globale de»toxicomanie»qui englobait sans distinction lusage de tout produit illicite se voit peu à peu conjuguée au pluriel (les toxicomanies), ou remplacée par des termes plus spécifiques, tels que "dépendance" ou"addiction", qui qualifient bien plus la relation au produit que la conduite sociale du consommateur à partir de la norme légale. Les classifications juridiques traditionnelles dans lesquelles étaient pensées les drogues jusquà maintenant et qui associaient implicitement la dangerosité à leur caractère illicite sont fortement concurrencées par des classifications médico-sociales basées sur des critères de dangerosité psychique et somatique. Soumis aux mêmes critères de lecture que les drogues»dures», lalcool et le tabac se voient de ce fait projetés au-devant de la scène en bonne place aux côtés de lhéroïne et du cannabis. Enfin, la banalisation croissante du cannabis suscite doute et perplexité chez tous les professionnels concernés par la prévention, le soin ou la sanction. Des préconisations ministérielles incitent les magistrats à moduler la sévérité des sanctions à légard des simples usagers (i.e. Circulaire Guigou juin 1999), des prises de position polémiques sexpriment chez les magistrats (e. g. entretien avec Eric de Montgolfier dans Libération le 21 septembre 2001). Des organismes consultatifs, comme le Conseil National du Sida, prennent publiquement position en faveur dune révision de la législation en matière de stupéfiants. La question des drogues fait ainsi une timide irruption dans larène des débats publics.
Enfin alors que la question des drogues a longtemps constitué un objet scientifique négligé par lépidémiologie et les sciences sociales (Faugeron, 1999), les travaux de recherche se multiplient et mettent laccent sur la variété des usages et des produits, faisant voler en éclats lunicité de la notion de drogue.
Comment sest produite cette évolution ? Comment une pratique appréhendée essentiellement dans les catégories de la déviance, est-elle devenue en quelques années un objet dinvestigation des sciences sociales et un thème de mobilisation des politiques sanitaires ?
La compréhension des termes dans lesquels les politiques publiques abordent aujourdhui les toxicomanies est inséparable dune analyse rétrospective des effets croisés de la loi de 1970 (Bergeron, 1999) et de lépidémie de VIH auprès des usagers de drogues par voie intraveineuse. Alors que la loi de 1970 a réduit les pratiques de consommation à la transgression dun interdit, lépidémie de VIH parmi les usagers de drogues intraveineux a autorisé la découverte de la variété des usages de drogues mais aussi révélé la dramatique marginalisation sanitaire des toxicomanes.
La loi de 1970 comme fondement du traitement pénal de lusage des drogues
Rappelons dabord les termes précis de la loi. La toxicomanie a été qualifiée en 1970 par le législateur comme la consommation de substances illicites, usage sanctionné par des peines pouvant aller jusquà lemprisonnement. Si le simple usage constitue un acte déviant à légard de la loi, la consommation de drogues sest trouvé criminalisé du fait du caractère illégal du commerce de drogue donnant lieu à une répression sévère, et de son association à des actes délinquants. La difficulté de la distinction juridique entre lusage et le trafic a renforcé la cristallisation criminelle de la toxicomanie, lancrant ainsi de façon solide dans le champ de la déviance. Léquation drogue = délinquance a été pensée comme une menace, à laquelle est particulièrement exposée la jeunesse, catégorie pensée comme vulnérable entre toutes, et plus récemment comme un stigmate qui caractérise des territoires marqués par la relégation économique et sociale. Avec la délinquance, la précarité est le second terme qui jouxte toute évocation de la toxicomanie, construisant celle-ci comme une pratique de pauvres et réduisant ainsi la variété sociale et la complexité des rapports aux substances addictives y compris dans des contextes de précarité (cf. Joubert, Chauvin, Facy, & Ringa, 2001).
Si la lecture dominante de la toxicomanie demeure largement empreinte de préoccupations sécuritaires, la loi a néanmoins généré une ambiguïté dans lappréhension du toxicomane, le désignant tantôt comme un délinquant tantôt comme un malade. Au côté du volet répressif, la loi de 1970 prévoit en effet la proposition par le magistrat dune alternative thérapeutique pouvant prendre la forme dune injonction. Gérée le plus souvent dans le cadre dinstitutions spécialisées, la prise en charge thérapeutique des toxicomanies va sinspirer en grande majorité des courants issus de la psychanalyse et privilégier le travail individuel avec le sujet. Dans les faits, les difficultés de distinction des notions dusage et de trafic, et lextrême variété des rapports à lusage, vont rendre difficile lapplication de la loi et générer des questions sur lopportunité de soumettre aux mêmes peines et traitements les usagers réguliers et occasionnels. A la fin des années 80, les circulaires recommandent de moduler les sanctions en fonction des comportements des usagers : un triple profil sétablit alors qui distingue les consommateurs selon le caractère occasionnel ou régulier de leur pratique ou leur implication dans un trafic.
Pendant cette période, les travaux de recherche sur la question des drogues portent la trace du dispositif légal qui organise la répression et la prévention. Consacrés à la réinsertion des toxicomanes, ou aux carrières de déviance, ils sattachent à mettre en évidence la genèse et la dynamique des comportements déviants, essentiellement appréhendés en termes dintégration-désintégration sociale. Ils interrogent aussi lefficacité des dispositifs de prévention ou de médicalisation. Les problématiques mobilisées par les sciences sociales manifestent une faible autonomie par rapport à la construction juridique de la toxicomanie et sinscrivent le plus souvent dans une perspective normative.
Le VIH comme déclencheur dune lecture sanitaire de la toxicomanie
Au milieu des années 80, lépidémie à VIH va venir mettre brutalement en cause la pertinence sanitaire du dispositif législatif. Violemment frappés par linfection à VIH, les usagers de drogues vont payer un tribut mortel aux dispositions répressives de la loi de 1970 qui interdisaient la vente libre des seringues en pharmacie et ont favorisé le partage ou la réutilisation des seringues.
A la faveur dune forte mobilisation dassociations humanitaires au début des années 90 (Coppel, 1996) et aux constats épidémiologiques réitérés, les pouvoirs publics vont très progressivement soutenir des actions de prévention désignées sous le terme englobant de»réduction des risques». Sinspirant dune philosophie pragmatique, la réduction des risques saffirme en rupture contre les pratiques professionnelles antérieures développées dans les institutions spécialisées qui subordonnent lintervention thérapeutique à lengagement de lusager de drogues dans un objectif dabstinence. La réduction des risques affirme la nécessité de la prévention sanitaire au sein même de lusage de drogues. Elle se matérialise par la mise en vente libre et la distribution des seringues et aussi par lengagement dassociations danciens usagers dans la diffusion de messages de prévention. En effet, le mouvement général de reconnaissance des malades en tant quacteurs de prévention inauguré par le sida, a permis à certains toxicomanes (anciens ou actifs) de parler de la maladie et dattester de leur expérience daddiction. La mise en uvre de cette politique saccompagne de louverture de lieux daccueil spécifiques, appelés»boutiques», dont les services sont basés sur un principe de bas seuil dexigence thérapeutique à linverse des structures spécialisées. En effet, la découverte sanitaire des usagers de drogue à la lumière du VIH a soulevé le voile des effets pervers de la loi de 1970 en mettant en évidence les dommages liés à lusage des drogues mais aussi la marginalisation des usagers dans le système de prise en charge et de soins. En créant un système de prise en charge particulier la loi a en effet contribué à définir la toxicomanie comme une pathologie à part et à linscrire hors du champ dexpérience des professionnels de la santé. Orientées vers la délivrance de messages sanitaires dans le cadre de la prévention épidémique, les boutiques vont prendre progressivement en compte lobjectif de réduction des dommages somatiques, psychologiques ou sociaux engendrés par lusage de drogues et les modes de vie qui lui sont associés tout en demeurant un lieu de contact ouvert aux usagers sans exigence thérapeutique particulière.
Lapproche palliative constituera la deuxième étape de lévolution des politiques sanitaires avec lautorisation des traitements de substitution à la dépendance (délivrance de méthadone en centre spécialisé, prescription de buprénorphine haut dosage en médecine de ville à compter de 1995).
Ces politiques de prévention du VIH vont déterminer une double évolution des cadres de lecture légitimes de la toxicomanie. La prise en compte de la notion de risque épidémique va dabord constituer la toxicomanie en problème sanitaire dont le traitement relève des catégories de lintérêt général. Dautre part, lobjectivation épidémiologique des motifs de contamination va constituer les toxicomanes en population, entité collective définie à partir des pratiques dinjection, et descriptible sous laspect de sa morbidité, de sa mortalité et de ses caractéristiques socio-démographiques. Les catégories épidémiologiques dappréhension de la toxicomanie vont simposer ainsi aux côtés des catégories juridiques antérieures (essentiellement produites par le Ministère de lintérieur : interpellations pour usage de drogue, saisies de stupéfiants, mortalité par overdose). La construction dun nouveau problème sanitaire (en loccurrence le lien entre toxicomanie et VIH) va ainsi générer de nouvelles formes de description légitimes de la toxicomanie.
La drogue objet polysémique
dans lespace public
Cette nouvelle problématisation sanitaire va contribuer à donner plus de crédit aux connaissances et taxinomies savantes remettant en cause le bien-fondé de la distinction entre substances licites et illicites (cf. Caballero & Bisiou, 2000). Lobjet "drogues" se construit à partir de 1995 de façon polysémique : différents noms sont utilisés pour désigner ces substances dans les rapports publics : stupéfiants, drogues, substances psychoactives. Cest probablement la notion de "substance psychoactive", terme introduit et utilisé dans le cadre de la mise en place des politiques publiques propulsées par la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT), qui atteste dune façon très nette lémergence dune nouvelle attitude vis-à-vis des drogues, marquée par lincidence des connaissances médicales et pharmacologiques. Lutilisation de cette notion, va permettre lévaluation comparative des propriétés et des risques sanitaires encourus au niveau bio-psycho-social, des produits illégaux et des produits légaux, des drogues proscrites (e.g. le cannabis, lhéroïne, la cocaïne) et des drogues prescrites, soit institutionnellement (e.g. les médicaments psychotropes, anxiolytiques et antidépresseurs) soit culturellement (e.g. lalcool). Le rapport Henrion en 1995 et le rapport Roques en 1998 cassent lopposition entre drogue licite et illicite pour mettre en avant lunité de la notion de drogue en imposant une nouvelle classification basée sur la dangerosité toxicologique et sociale des produits. De même, le rapport aux produits psychoactifs est qualifié non plus uniquement dans les termes pénaux antérieurs (usager occasionnel, régulier, revendeur) mais par la relation à la substance (usage, abus, dépendance), qualifiée ou non daddiction, trouble psychopathologique et comportemental, devenu catégorie institutionnalisée dans le traitement des toxicomanies (Classification Internationale des Maladies ; Classification psychiatrique du DSM, Manuel Diagnostique et Statistiques des Troubles Mentaux ; cf. Parquet, 1997).
Lautonomisation de la lecture sanitaire de la toxicomanie va saccompagner du développement de recherches de type épidémiologique visant à objectiver la question de la consommation. LOFDT (Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies) multiplie ainsi depuis 1995 les rapports détude sur les drogues et leurs usages sociaux et les appels doffres consacrés à cette thématique souvrent plus largement au milieu de la recherche scientifique.
La plupart des travaux mettent en exergue la très grande diffusion sociale des comportements occasionnels dusage des "drogues douces" et contribuent ainsi à désenclaver la problématique de lusage de celle de marginalité sociale et de lépidémie à VIH. Parallèlement des travaux montrent limportance de la consommation de psychotropes en population générale en tant que stratégies de gestion de soi et de son efficacité (Ehrenberg, 1996). Enfin certains travaux montrent que la question des drogues ne peut être réduite à celle de la consommation ou de la no
civité, mais doit sinscrire dans une approche écologique et économique où les drogues peuvent être des objets marchands ou des moyens de subsistance participant à la construction de carrières sociales (Duprez & Kokoreff, 2000).
Lusage de drogues au pluriel devient le problème potentiel de tous et non plus la déviance spécifique de quelques-uns. Cette nouvelle conception des drogues et des toxicomanies va être manifestée de façon spectaculaire dans les campagnes dinformation du Comité Français dEducation pour la Santé qui se fondent sur lunicité de la représentation des drogues. La campagne dinformation 2000 sintitule ainsi "Drogues : savoir plus risquer moins". Linformation scientifique, envisagée sous la forme dinformations précises et validées, devient la nouvelle source de légitimité en matière de dangerosité. Cette approche promeut aussi une nouvelle conception de lusager consommateur, être rationnel, réglant ses pratiques en fonction dun ratio maîtrisé risques/connaissances. La logique de la prévention et plus globalement la construction sociale de lusage des drogues révèlent ainsi des mutations sociales plus générales : du contrôle principalement externe des comportements déviants (sanctions), on passe à des formes de contrôle individuel (rationalité de la gestion des risques) compatibles tout à la fois avec lidéologie de la liberté individuelle et de la garantie contre les risques.
Les effets des nouveaux dispositifs dinformation et de communication sont clairement perceptibles au niveau des représentations du public. On peut par exemple noter que le tabac et lalcool sont majoritairement évoqués lorsque lon demande aux Français de citer les produits quils considèrent comme étant des drogues (Comité Français dEducation pour la Santé, 2001).
Ces phénomènes attestent dune certaine»normalisation»de ces produits dans lespace public. La considération de limpact sur le plan sanitaire, notamment à propos de certains comportements à risque (dépistage systématique des stupéfiants en cas daccident mortel de la route), des consommations de certains produits, et ce, indépendamment de leur statut illicite, peut illustrer une nouvelle attitude qui samorce à légard des produits psychotropes (en témoigne par exemple le changement de nom de "Drogues Info Service" qui dévient à la faveur de cette évolution "Drogues, Alcool, Tabac Info Services"). Ainsi, linscription de lobjet psychotrope dans le champ des nouvelles connaissances scientifiques a généré également un nouveau référentiel normatif qui façonne le rapport aux produits et usagers, celui de la prévention sanitaire et de la réduction des risques. De manière simultanée, la spectaculaire révélation du dopage en milieu sportif qui manifeste la présence des drogues dans des champs de pratiques socialement valorisés, contribue de ce fait même à élargir le débat sur les risques sanitaires liés aux toxicomanies en le désenclavant des seules références à des pratiques marginales.
Sur le plan légal et institutionnel, la montée dune approche sanitaire des questions de toxicomanie va donner lieu à une situation contradictoire : si dans la décennie 90 lapproche médicale évolue dans le sens dune meilleure connaissance et prise en charge de la dépendance aux drogues, le cadre répressif fixé par la loi de 1970 demeure inchangé : la justice continue à sanctionner lusage des drogues, alors que le système de santé peut le reconnaître et composer avec cette réalité à travers la politique de réduction des risques et de substitution. Ce qui est source des contradictions, notamment en ce qui concerne le traitement juridique et socio-sanitaire des usagers (cf. les problèmes rencontrés par les premiers programmes déchanges de seringues dans les années 90 qui sexposaient à des rapports difficiles avec les forces de police). Les flottements des débats parlementaires autour de lencadrement des "raves" en 2001 et les tensions quils manifestent entre une approche sanitaire et des préoccupations relatives à lordre public, montrent la persistance et lactualité de cette tension et le poids des enjeux idéologiques dans le rapport aux drogues (liberté individuelle/réglementation sociale).
La question de la définition de ce quest une drogue et de ce qui ne lest pas se trouve de ce fait au cur des débats et des controverses publiques (Ehrenberg, 1998). À titre dexemple, le 22 novembre 2001, la publication dun rapport de lINSERM à la demande de la MILDT sur les effets du cannabis a ainsi donné lieu à des interprétations radicalement contrastées dans la presse, que lon peut interpréter comme la manifestation dune lutte autour de la définition légitime de la drogue.
Drogoes, toxicomanies et politiques publiques : le contexte de la région PACA.
Le présent dossier cherche à se faire lécho de certaines questions soulevées par lévolution des politiques de prévention des drogues et des problèmes posés par les nouvelles pratiques professionnelles qui leur sont associées. Comment penser la prévention ? Comment penser la mise en place des politiques publiques de traitement des toxicomanies ? Comment penser les pratiques professionnelles dans le champ de la prise en charge ? Il nous a paru intéressant dillustrer certains aspects de ces questions à partir des données régionales et locales. La région PACA, et la ville de Marseille particulièrement, ont été touchées durablement et de façon importante par la toxicomanie intraveineuse et de manière corrélée par lépidémie à VIH. Face à cette situation épidémique, les politiques associatives et publiques ont été traversées durant les dix dernières années par des évolutions, des questionnements, des transferts et des échanges dexpérience, la mise en place des dispositifs expérimentaux et novateurs. Limportance des questions sanitaires et sociales liées aux drogues et à la prise en charge des toxicomanes est également attestée par le nombre de publications consacrées à ces questions dans le champ des sciences sociales de la santé à partir des données régionales.
Le présent dossier présente des recherches ayant pour objectif détayer des questions transversales aux nouvelles approches de la toxicomanie à partir de lancrage des drogues et des enjeux quelles soulèvent dans la réalité marseillaise. La situation épidémique de Marseille, tant du point de vue de la toxicomanie que du VIH, laccumulation dexpériences associatives, leur mise en réseau, leur visibilité dans le cadre dune politique locale, jointe à la forte stigmatisation de la ville dans le domaine des drogues, font de ce site un point dentrée pertinent sur les mutations actuelles des politiques en matière de toxicomanie (Lovell, Feroni, 1998). Lanalyse de lexpérience marseillaise illustre particulièrement bien la difficile émergence, aux côtés dun traitement exclusivement sécuritaire de la toxicomanie, dune intervention sanitaire centrée sur les risques et les effets en retours de cette mutation sur les équilibres professionnels, locaux et les pratiques dusage de substances psychoactives.
Linscription dans le territoire de dispositifs de prévention qui rendent visible lusage de drogues intraveineux, soulève la question de limplantation des structures daccueil au sein de la cité et de leur acceptation par les populations riveraines. Les modalités de traitement des réactions du public par les institutions constituent de ce fait un des enjeux importants de ces nouvelles politiques. Ainsi la contribution de G. Le Naour qui retrace lexpérience dimplantation dun dispositif déchange de seringues sous légide de la municipalité marseillaise, fait état de la réticence et de lhostilité de la population vis-à-vis de la proximité et de la visibilité des drogues et des usagers dans son environnement de vie.
La mise en uvre de ces nouvelles politiques ne va pas sans une redéfinition parfois difficile des compétences professionnelles et des missions des acteurs du champ de la prévention et de la prise en charge. Le compte rendu de la Table Ronde et la contribution de M. Migone se veulent lécho des débats et des problèmes posés par les professionnels face aux nouvelles formes daccueil et daccompagnement sans objectif thérapeutique du sevrage. La mise en place de nouveaux dispositifs sanitaires comme les boutiques ou les équipes mobiles obligent en effet les professionnels à investir la dimension empathique de leur rôle, à développer leurs connaissances des toxicomanies, mais surtout à modifier radicalement leur jugement moral sur lusage de drogues et sur les usagers.
Lévaluation des effets socio-sanitaires des politiques de substitution montre la complexité de la question de la prise en charge et les contradictions que soulèvent les manières dopérer centrées de façon exclusive sur le produit. La contribution de V. Perrin, A. Paraponaris, J.-P. Moatti et Y. Obadia, à partir des enseignements dune enquête sur les injecteurs de Subutex®, peut illustrer comment la logique de remplacement des drogues illicites sous contrôle médical ne règle pas le problème de la toxicomanie. Enfin, lensemble de ces articles met en question les fondements dune politique de prévention limitée à la diffusion de linformation visant à améliorer les connaissances sur les risques et présupposant la rationalité des consommateurs sur le seul registre de la motivation sanitaire. En effet, les politiques actuelles de prévention singularisent la question des consommations et des toxicomanies en appréhendant lusager comme un individu effectuant des choix rationnels (coûts/bénéfices) le réduisant ainsi au seul registre cognitif et ne conceptualisent pas les facteurs psychologiques (contrôle, vulnérabilité), contextuels et sociaux qui façonnent linterprétation des risques (Paicheler, 2000). Lusager des drogues, construit par les nouvelles politiques de prévention des drogues, se voit ainsi décontextualisé de ses inscriptions sociales et territoriales et amputé de son expérience biographique. La contribution de T. Apostolidis et S. Eisenlohr montre ainsi que le rapport aux drogues dans le contexte de précarité, doit être analysé non seulement en référence aux expériences directes du sujet avec les produits mais aussi au travers de ses expériences de lenvironnement (consommation des autres et place des drogues dans le cadre de vie).
Sans épuiser ni la richesse, ni la diversité des débats actuels, ni les problèmes posés par les nouvelles formes de toxicomanie, ce dossier entend contribuer à linterrogation des politiques publiques à légard des psychotropes dans un contexte en pleine évolution et questionner lexpérience parfois riche en paradoxes, des acteurs de terrain quils soient professionnels ou usagers.
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