Sil est vrai que lancer une nouvelle revue, particulièrement dans le domaine des Sciences de lhomme et de la société, a toujours quelque chose dune aventure, sagissant de Faire Savoirs, laventure prend les allures dun pari.
Pari sur lavenir, certes, comme dans toute entreprise conçue sur le long terme. Mais aussi et avant tout, pari intellectuel et éditorial.
A la fois scientifique, pluri- ou transdisciplinaire, accessible aux non chercheurs et ouverte à leur contribution et, qui plus est, régionale, Faire Savoirs constitue en effet une sorte de défi : celui de réunir dans une même démarche éditoriale un ensemble dobjectifs souvent considérés comme incompatibles, dont la rencontre nous semble pourtant être aujourdhui essentielle au développement de la recherche dans nos disciplines.
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Une première série dobjectifs concerne les formes de communication interne à la recherche. Comme dans toute activité scientifique, le développement des connaissances en SHS exige, on le sait, la spécialisation disciplinaire, le découpage thématique, la formulation dhypothèses sectorielles, la sophistication théorique et méthodologique. Comme lenseignait Gaston Bachelard, un champ de savoirs ne se construit quen dessinant autour de lui ce quil décide dignorer, lhorizon de ses non-savoirs.
Cette donnée, inhérente à l"esprit scientifique", explique et légitime un premier modèle de communication, naturellement porté par la dynamique interne de toute démarche de recherche : celui de la revue scientifique spécialisée, dédiée aux échanges propres à tel ou tel champ de connaissances, avec la part inévitable parce quindispensable, d"académisme"et d"ésotérisme"quexige toute communication au sein dun groupe de pairs initiés aux spécificités conceptuelles ou langagières constitutives de tout domaine de savoirs particulier.
Mais on sait également que cest, aussi et très précisément, dans la transgression raisonnée de ces spécialisations, dans les recompositions thématiques, dans lélaboration dhypothèses transversales, dans le transfert contrôlé des concepts et des méthodes, que se déplacent les frontières du savoir et du non-savoir et que progresse la connaissance.
Ce qui indique alors un autre impératif pour la recherche, que lon désigne par inter-, trans- ou pluridisciplinarité, et qui constitue un autre terrain de communication, évidemment plus difficile à tenir puisquen contradiction potentielle avec les principes initiaux de spécialisation, de fermeture du champ, de cohérence interne propres à toute démarche scientifique.
Cest sur ce terrain-là, largement sous-investi par les moyens de communication scientifique, que Faire Savoirs entend se situer avec pour objectifs non seulement de décloisonner la circulation de linformation entre communautés scientifiques, mais de valoriser, au besoin en les suscitant, toutes les démarches susceptibles de multiplier les formes et occasions de collaborations inter-disciplinaires.
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A cette première ambition, Faire Savoirs en ajoute une seconde qui en constitue, à nos yeux, le prolongement et le complément indispensable : celle délargir le champ du débat scientifique au-delà des frontières de la"cité savante".
Sil nest pas de connaissance scientifique dun phénomène qui ne se soit construite sans avoir, dune manière ou dune autre, opéré une"rupture épistémologique"dans le système des représentations sociales dont ce phénomène est lobjet, lhistoire des sciences, et tout particulièrement celle de nos disciplines, montre en effet suffisamment ce que les contenus, la pertinence et la dynamique des connaissances quelles produisent doivent aux interactions du travail de recherche avec la culture, les débats et les acteurs de la société dans/sur laquelle ce travail seffectue.
Et de fait, il nest guère de chercheur qui ne considère aujourdhui la confrontation critique de ses analyses à celles des acteurs, voire la contribution de ces derniers au travail de recherche, comme une des composantes constitutives de la production des savoirs sur les hommes et les sociétés.
Doù cette nécessité pour la recherche de repenser sans cesse les formes et médias de ses relations avec le monde social qui lentoure. Nécessité dautant plus actuelle et pressante quelle correspond à des attentes"citoyennes"de plus en plus fortes et exigeantes en direction de nos disciplines. Exigences minimales dinformations, certes. Mais aussi et au-delà, exigences dêtre considéré comme interlocuteur susceptible dêtre associé, comme partenaire éventuellement critique, au processus de production de savoirs dont on est à la fois lobjet, le sujet et le destinataire final. Exigences, enfin, en matière de pluridisciplinarité, seule à même de proposer les outils intellectuels dune intelligence quelque peu globale des phénomènes toujours"transdisciplinaires"auxquels ont affaire les acteurs sociaux.
Ce qui dessine alors un second grand axe pour lequel Faire Savoirs entend développer une stratégie qui ne pourra donc se limiter, comme dans le modèle de la"vulgarisation", à la seule diffusion des connaissances, mais qui devra faire de cette diffusion le tremplin pour des rencontres, des débats et des coopérations entre chercheurs et acteurs à la recherche de fertilisations réciproques des regards et analyses quils portent, chacun à leur manière, sur un même monde.
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Ainsi définie, à la double interface des relations entre disciplines et des interactions entre recherche et société, avec pour visée de rapprocher les activités de production et de diffusion des connaissances, le projet de Faire Savoirs est donc bien darticuler dans une même publication plusieurs démarches de communication généralement séparées.
Cest dailleurs ce que veut suggérer, par sa polysémie, le nom que nous avons donné à cette revue.
Tout dabord et littéralement, titrer"Faire savoirs"cest en effet annoncer lobjectif, pour ainsi dire, minimal de toute communication scientifique, celui de diffuser, de transférer, de restituer, de mettre en circulation les connaissances, telles quissues du travail de recherche. Le"s"de"savoirs"servant ici à insister demblée à la fois sur la pluralité de ces connaissances pluralité de leurs producteurs, de leurs sources, de leurs objets, de leurs approches et sur la nécessité den croiser les résultats et les démarches.
Mais on peut aussi, dans ce titre, mettre laccent sur le verbe"faire"et la fabrication quil suggère, et y entendre alors lannonce dune ambition moins basique, le projet dune communication plus"productive", où la transmission des savoirs déjà faits nest quun premier pas dans lexploration de ceux qui restent à faire. Peut-on dailleurs faire circuler des connaissances acquises, les transférer hors de leur lieu de naissance, sans en modifier les formes faites, sans les affronter à ce qui leur échappe, sans les confronter aux autres formes de connaissance, et pour finir, sans contribuer à en fabriquer de nouvelles ?
On peut enfin jouer de linversion des termes, et ce que lon met sous le terme de"savoirs"se complique alors dune référence à ces autres savoirs que sont les savoir-faire professionnels et sociaux. Ce qui est une façon dafficher la volonté douvrir les portes du travail scientifique à ces formes dintelligence et dexpertise, souvent plus tacites ou moins formalisées parce que construites"sur le terrain", dans les dialectiques de la connaissance et de la transformation, du dire et du faire, du savoir et du pouvoir, mais dont la confrontation aux savoirs savants constitue un des moteurs et un des motifs indispensables au développement de toute recherche.
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Faire Savoirs vise donc bien à"mélanger les genres", et devra par conséquent satisfaire à deux grandes exigences éditoriales quil nest certes pas aisé, mais pourtant indispensable, de tenir ensemble : celle de la rigueur scientifique et celle de laccessibilité.
Comme toute revue scientifique Faire Savoirs sappuiera en effet sur des procédures précises en matière dévaluation des textes qui lui seront soumis et auxquels seront appliqués des critères de validité partagés par la communauté des chercheurs.
Mais ces procédures et critères devront également veiller à ce que, par leur contenu, leur présentation, leur langage, les textes publiés restent accessibles à des non spécialistes, quil sagisse de non universitaires ou de chercheurs travaillant sur dautres thèmes ou dans dautres disciplines.
Chaque numéro de Faire Savoirs sera donc le fruit dune véritable réflexion sur les normes éditoriales de la revue. Dautant que ces normes, y compris les plus"académiques"nont, on le sait, rien de strictement intangibles. Elles ne sont ni indépendantes des disciplines concernées, ni étrangères aux conditions, aux acteurs, aux formes ou aux cibles de la production scientifique, et font, par définition, toujours débat, tant au sein des différents milieux scientifiques, quentre eux. Placée comme elle lest en position de carrefour, Faire Savoirs sera donc partie prenante de ces débats et y apportera sa contribution.
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Reste une dernière dimension du choix éditorial que nous avons fait : celui de bâtir une revue régionale. A une époque où lextension planétaire des systèmes de communication fait de linternationalisation des échanges scientifiques une clé de plus en plus importante du développement de la recherche, ce choix peut en effet surprendre.
Il nous paraît pourtant indispensable. Nous sommes en effet convaincus que la réalisation concrète des objectifs énoncés ci-dessus notamment ceux visant les interactions entre recherche et société sera dautant plus efficace quelle participera de la constitution progressive et de la mise en mouvement dun système localisé déchanges entre acteurs concernés, quils soient"producteurs"ou"usagers"de la recherche et de la formation en SHS.
De ce point de vue, notre région, par le potentiel quelle réunit en matière de recherche et de formation dans nos disciplines, mais aussi par la densité des relations dores et déjà tissées entre recherche et action sociale, offre un terrain particulièrement propice à lémergence dun tel système dinteractions, sorte de"système régional des Sciences de lhomme et de la société", dont Faire Savoirs serait alors à la fois loutil et lexpression. Ce qui explique dailleurs que nous ayons demblée conçu cette revue comme une des composantes dun dispositif en quelque sorte intégré de communication scientifique, auquel contribuent le Site Internet et lassociation AMARES sous les formes qui leur sont propres.
Pour autant, ce choix régional nest pour nous est-il besoin de le préciser ? synonyme daucun enfermement territorial. Faire Savoirs sera régionale, pourrait-on dire,"par ses sources", mais ne sera évidemment"régionaliste"ni par ses contenus puisque seule une partie des recherches réalisées en région concerne en propre la région, ni par ses cibles puisque rien dans la démarche et les thèmes traités ne devrait en limiter lintérêt à un lectorat purement régional. A linverse, conçue par et pour les SHS régionales, elle pourra devenir un des vecteurs de mise en valeur et délargissement des coopérations nationales ou internationales auxquelles participent les équipes régionales.
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Telles sont les grandes orientations qui ont présidé au lancement de cette revue.
Nous vous invitons à présent à en lire ci-dessous le premier numéro, conçu comme une première approximation dun projet global dont la réalisation ne se fera pas sans ajustements successifs et apprentissages collectifs.
Dautres numéros sont dores et déjà en préparation qui nous permettront, nous lespérons, de mieux maîtriser la nouveauté de ce projet.
Mais ce pari ne tiendra que si vous le partagez.
Nhésitez donc pas :"faites-le savoir"!
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Jacques De Bandt![]()
Jean-René Pendariès![]()